Traducteur français de Thomas Pynchon, Nicolas Richard propose un brillant puzzle borgésien sur le Keyser Söze de la littérature américaine. Esprits complotistes, ne pas s’abstenir. 

Nicolas Richard, né, selon sa notice Wikipedia, en 1963, est connu des amateurs français de littérature américaine pour ses traductions de Stewart O’Nan, Jim Dodge, Paul Beatty, Tom Drury et, bien sûr, Thomas Pynchon, dont il a traduit Vice caché en 2010 et Fonds perdus en 2014. Un tel compagnonnage de plusieurs années avec le plus mystérieux écrivain américain contemporain, ça laisse forcément des traces. Rien d’étonnant, du coup, à ce qu’il se soit laissé envahir par son sujet au point d’imaginer un roman entier consacré à Pynchon, plus exactement à une sorte d’avatar de Pynchon qui ressemble à Pynchon sans être explicitement désigné comme tel, ce qui d’ailleurs est conforme à la réalité puisque Pynchon lui-même, dans la vraie vie, ne se correspond pas tout à fait à lui-même, vu qu’il ne se présente à nous qu’à travers l’image bâtie par autrui à partir de son absence.

Pelote d’informations

Absence, présence, mythes et réalité, tels sont les sujets de cette Dissipation qui, sur la couverture, se présente comme un « roman d’espionnage ». Il n’y a pas vraiment de héros ; le héros, c’est P, ce quasi-Pynchon insaisissable qui n’apparaît jamais, ne communique que par écrit, et suscite depuis ses débuts sur la scène littéraire les fantasmes les plus fous. Autour de ce trou noir (comme le « E » de la Disparition de Perec, auquel le titre et l’exergue rendent hommage) s’agite une foule de personnages intéressés par lui à des degrés divers. Un documentaliste spécialisé dans les recherches sur P. Un cinéaste qui tourne un docu-fiction sur P. Une doctorante qui, pour sa thèse sur la contestation dans les sixties, veut en apprendre davantage sur P. Un ex-recruteur du renseignement qui a jadis approché P. Etc. Chacun prend la parole, créant un arc-en-ciel de points de vue variés où chaque discours enrichit les précédents, ou les met en doute. Comme dans une enquête policière, la pelote d’informations grossit, les pistes s’entrelacent, le mystère s’épaissit. Parlent-ils tous du même P ? « P apparaît comme un personnage hétéroclite, constitué de rumeurs souvent erronées ou incomplètes, mais aussi des souvenirs des uns et des autres. Il y a les archives, les traces, les témoignages… »

La dissipation Pynchon

Fibre complotiste

En arrière-plan, des connexions s’établissent, des hypothèses se font jour. Et si P avait été partie prenante d’un projet de la CIA pour manipuler les masses en favorisant l’essor contrôlé du LSD chez les adeptes de la contre-culture ? Et si sa disparition volontaire n’était pas un choix mais une cavale, conséquence de sa compromission dans telle ou telle affaire louche ? Les narrateurs successifs apportent chacun leur touche au tableau, faisant surgir des coïncidences propre à titiller la fibre complotiste qui sommeille en tout lecteur de Pynchon. Ludique et efficace, la forme-puzzle imaginée par Richard accomplit parfaitement sa fonction, transformant ce qui aurait pu n’être qu’un roman de fan en thriller historico-littéraire bourré de pièges et de détails, et agrémenté d’une dose bienvenue d’autodérision.

Ludique et efficace, la forme-puzzle imaginée par Richard accomplit parfaitement sa fonction, transformant ce qui aurait pu n’être qu’un roman de fan en thriller historico-littéraire bourré de pièges et de détails.

Comme chez Borges

L’auteur, pas dupe du côté parfois ridicule de la pynchon-mania et du délire exégétique qui l’accompagne, inclut en effet parmi ses narrateurs un doux-dingue obsessionnel qui consacre sa vie à un projet absurde : géo-localiser P à toutes les époques de sa vie, grâce à une enquête de voisinage rétrospective sur cinq décennies. Comme dans une nouvelle de Borges, les ramifications de cette enquête vont si loin qu’elle engloutit tout, n’importe quel objet (menu de restaurant, annuaire téléphonique, etc.), de proche en proche, pouvant être relié d’une manière ou d’une autre à P… « Le spectre de P est partout », note-t-il, à la fois euphorique à l’idée de cette omniprésence et effrayé par ce qu’elle implique, s’il veut tout posséder. Dans cette Dissipation plus riche que ne le laisse imaginer son petit format se logent le roman d’espionnage annoncé, mais aussi une synthèse sur la contestation politique dans les années 1960-1970, une introduction à l’univers romanesque de Pynchon (pardon : P), une satire de la collectionnite aiguë et de l’esprit « fan », et un hommage au tour de force qu’aura constitué (s’il tient jusqu’au bout) la dissipation de P, dans notre époque de transparence et de médiatisation à outrance (« l’überglasnost », joli terme forgé par l’auteur). Il faut croire, en réalité, que ce jeu de cache-cache l’aura justement fait courir, et qu’il est « l’une des sources auxquelles s’abreuve son swing ».

La dissipation

De Nicolas Richard (Inculte, 190 p., 17,90 €)

in Praesent Aenean dolor felis pulvinar vel,