Apparu en 1938 dans le premier numéro de la revue Action Comics, Superman est certainement le plus emblématique des super-héros, à l’origine d’un panthéon qui n’a cessé de se développer depuis lors. Aujourd’hui âgé de quatre-vingts ans, il a traversé de son vol fulgurant le XXe siècle et le début du XXIe, devenant l’une des figures de proue de la culture populaire américaine. Mais, en regard de tous les visages qu’on lui a prêtés au fil des époques, comment est-il possible de le définir réellement ?

Dès son origine, Superman interroge par ses multiples identités. Qui est-il ? Comment est-il arrivé ici ? Si généralement, la figure du super-héros est définie par sa double identité (le citoyen et le justicier), la sienne est en réalité triple : nourrisson envoyé sur Terre lors de l’explosion de Krypton, sa planète d’origine, Kal-El est recueilli par un couple du Kansas qui l’élèvera sous le nom de Clark Kent. Découvrant progressivement ses pouvoirs, il décidera, une fois adulte, de partir pour Metropolis où il protégera les citoyens en tant que Superman.

Voici à peu près l’histoire secrète du personnage. Celle qui fut racontée une fois, puis dix, puis mille, ressassée à l’envi dans les comics mais aussi dans les films, séries et dessins animés. Objet transmédiatique par excellence, le héros, à force de s’adapter à toutes les époques qu’il traversait, a fini par générer son propre mythe. Sous la houlette de son éditeur DC Comics, son épopée a été narrée par des centaines d’auteurs, dessinée par autant d’artistes, jusqu’à être mise en scène sur les écrans par le biais d’une diversité d’acteurs (le site dccomics.fr en recense cinquante). Si bien qu’à sa triple identité s’ajoute celle de tous ces contributeurs qui, en apposant chacun leur marque, n’ont cessé de jouer avec les contours de cette fiction plurielle. Derrière ce visage protéiforme, l’industrie du comic-book produit tous les mois nombre d’épisodes autour de Superman, qu’il s’agisse de séries officielles, de spin-offs ou de crossovers. Un rythme étendu sur plusieurs décennies qui dit bien la nécessité de renouvellement qui nourrit le héros depuis ses origines, notamment par un usage régulier de la relance et du reboot, de manière à ce qu’au fil de ses aventures, il ne vieillisse jamais et accompagne en même temps notre quotidien.

Superman

Superman Cover to Cover, Urban Comics, 2013

Du patriote au super-soldat, du résistant au dictateur, Superman incarne une variété d’idéologies parfois contradictoires qui montrent comment une icône populaire peut mûrir parallèlement à ses publics.

Superman dans l’histoire

Le justicier est ainsi le signe d’un progrès technologique se développant à un rythme de plus en plus frénétique. Déjà, en 1938, lors de la Grande Dépression, il est montré pour la première fois en train de lancer une voiture, symbole à cette époque des avancées techniques de la production de masse. Version solaire du Charlie Chaplin des Temps modernes, Superman a alors pour mission de sauver les victimes d’un système marqué par les injustices sociales : il passe en effet ses premières aventures à punir des politiciens véreux ou à défendre des mineurs exploités par leurs dirigeants. Sa condition d’immigré (après tout, il est le seul survivant de Krypton) peut également renvoyer à la situation de ses créateurs, Jerry Siegel et Joe Shuster, fils d’immigrés juifs et, plus largement, à celle de son pays, les États-Unis s’étant constitués par vagues successives d’immigrations. Solidement ancré dans son époque, Superman s’est doté d’une symbolique forte qui s’est accentuée lors de la Seconde Guerre mondiale. Engageant ses jeunes lecteurs à l’effort de guerre, il est devenu le miroir d’un patriotisme américain dont il ne s’est pas complètement détaché depuis, personnifiant le fantasme de toute-puissance d’un corps qui lui-même a pris de plus en plus de place dans l’image.

Pourtant, au fil des décennies, le personnage gagnera en nuance, à mesure que son lectorat grandira avec lui. En effet, le genre super-héroïque, victime depuis ses débuts d’un préjugé d’infantilisme, a progressivement adopté un ton adulte et plus réaliste, à travers une remise en cause de la portée idéologique du super-héros. C’est ainsi qu’en 1986, le Batman: The Dark Knight Returns de Frank Miller interroge le patriotisme de Superman comme outil de propagande et instrumentalisation gouvernementale dans le contexte d’une guerre froide interminable. Alors qu’il s’apparentait jusqu’à présent à une image consensuelle des États-Unis, le héros voit progressivement ses valeurs poussées à l’extrême, et ce jusqu’à l’obsolescence, dans une tendance qui n’a cessé depuis de se développer dans des comics tels que Kingdom Come (dans lequel, vieilli, il affronte les idéologies de ses anciens partenaires de la Justice League), Superman Red Son (version parallèle qui raconte ce qu’il serait devenu s’il avait atterri en Russie et non pas au Kansas) ou Flashpoint (où le jeune Kal-El est vu comme un rat de laboratoire contrôlé par l’armée). Incarnant une perfection tantôt rassurante, tantôt désarmante, Superman est le reflet d’une Amérique en proie au doute, « colosse fragile, protecteur de la Terre face aux remparts d’acier de la tyrannie, et pourtant dévoré de l’intérieur par une forme de culpabilité, d’incertitude, de peur du changement et de terreur du conformisme ».

Superman

Action Comics n° 1, Jerry Siegel et Joe Shuster, DC Comics, 1938

Du patriote au super-soldat, du résistant au dictateur, Superman incarne une variété d’idéologies parfois contradictoires qui montrent bien comment une icône populaire peut mûrir parallèlement à ses publics. Ainsi, il est le témoin privilégié d’un genre qui a grandi avec son lectorat : entre conformisme idéologique et monstruosité freak héritière des phénomènes de foire, le super-héros, aujourd’hui vieux de quatre-vingts ans, semble avoir quitté le territoire de la jeunesse pour atteindre les stades crépusculaires de la désillusion. Dès lors, quel regard porte-t-il sur son passé et sa jeunesse ? Si les résonances idéologiques de ses discours ont régulièrement retenu l’attention, qu’en est-il de la nostalgie qui émane de ses aventures ?

Toutes les réinterprétations dont Superman est l’objet font ce même aveu d’un retour dans le passé lumineux du personnage et dans ses terres d’origine.

Pastorale américaine

Parallèlement à cette déconstruction idéologique, certains auteurs ont plutôt choisi de privilégier le rapport passéiste du héros, via un éloge de la simplicité qu’il pouvait incarner à ses débuts. Et, dans le flux incessant d’images produites par les comics, les moments les plus authentiques sont peut-être ceux-là, où Superman stoppe sa course au sein d’images contemplatives pour éclairer ses origines d’une lumière nouvelle. C’est le cas par exemple dans la série Superman: For All Seasons de Jeph Loeb et Tim Sale, qui explore la jeunesse de Clark Kent au travers d’illustrations rêveuses empruntant au genre de la pastorale. Il en est de même pour les peintures d’Alex Ross dans Kingdom Come qui, rappelant les scènes du quotidien de Norman Rockwell, offre une image nostalgique de l’Amérique : une vision terrestre, bucolique, symbolisée par les paysages du Kansas où a grandi Superman. Le héros lui-même y est mis en scène vieilli, dans un futur proche, comme pour mieux souligner le regard que l’icône populaire, âgée de plusieurs décennies, porte sur elle-même.

En conséquence, toutes les réinterprétations dont Superman est l’objet font ce même aveu d’un retour dans le passé lumineux du personnage et dans ses terres d’origine… Et dans ce mouvement, il faudrait également tenir compte de ces œuvres qui ont représenté la mort du héros. Ainsi, par exemple, du Superman:Whatever Happened to the Man of Tomorrow? d’Alan Moore et Curt Swan, dans lequel la disparition du justicier est l’occasion de rendre hommage aux éléments symboliques de son folklore, ces Krypto le chien, ces Supergirl – tous ces motifs issus de son imaginaire enfantin originel et qui se sont progressivement effacés sous couvert de plus de réalisme. Il en va de même pour le All Star Superman de Grant Morrison et Frank Quitely qui, dédié à un Superman atteint d’une maladie incurable, revient sur son passé pour réfléchir, en guise de dernier au revoir, à l’impact qu’il a pu avoir. Le trait s’y fait alors plus naïf, plus doux, plus tremblant, comme pour dépeindre la fragilité d’un corps qu’on pensait invulnérable et qui retrouve sa force non pas dans le réalisme, mais bien dans le caractère onirique de sa candeur.

Superman

Superman: The Dark Knight Returns, Frank Miller, DC Comics, 1986

Dans Psychanalyse de la bande dessinée, Serge Tisseron écrit que « ce qui hante la succession des cases, c’est le désespoir d’arrêter cet instant-là ». Et, effectivement, la bande dessinée, dans sa manière de traduire l’instabilité d’un dessin en perpétuelle métamorphose d’une vignette à l’autre, questionne plus que jamais la notion du temps qui passe. Dès lors, le retour aux origines qu’impliquent les reboots incessants des comics traduit autant de tentatives d’arrêter ce temps, de fixer ces instants-là qui peuplent la mémoire de Superman (et notre mémoire de lecteur). Ainsi, cette instabilité de l’image refléterait la profonde inconstance de l’être, réel ou fictif, qui, d’une époque à l’autre, n’offre pas toujours le même visage et n’a d’autre solution que de revenir à ce passé immuable pour se définir. Peut-être est-ce là le meilleur moyen d’évoquer la longévité de Superman…

Dans cette idée, le refuge du héros, la Forteresse de la Solitude, apparaît plus que jamais comme un musée où s’exposent les reliques de ces anciennes aventures. La notion même de solitude évoque en effet le rapport de plus en plus intime et profond qu’entretient le personnage avec son passé. Toute en lumière et transparence, la Forteresse cristallise ses anciennes histoires et d’autres qui, elles, auraient pu exister – autant d’histoires au conditionnel qui rappellent la rêverie suscitée par le personnage depuis ses débuts.

Superman

Superman: For All Seasons, Jeph Loeb et Tim Sale, DC Comics, 1998

Les pouvoirs de Superman

Lors d’un épisode paru en 2002 en hommage aux victimes des attentats du 11-Septembre, Superman avoue ce qui constitue tout à la fois sa plus triste défaite et sa plus grande richesse : « I can defy the laws of gravity. I can ignore the principles of physics… […] But unfortunately… the one thing I can not do… is break from the fictional pages where I live and breathe… become real during times of crisis. » Et de fait, face aux différents visages qu’a affichés Superman au cours de son évolution, il y a la permanence d’un symbole qui, lui, demeure identique. Et peut-être est-ce là la meilleure façon de définir le héros : rappeler qu’il est avant tout un symbole.

Devant cette volonté d’ancrer le personnage dans l’histoire, il existe aujourd’hui une tendance qui vise au contraire à le détacher du monde réel pour affirmer son caractère fictionnel. Dans All Star Superman, par exemple, le héros assiste, dans une Terre parallèle, à sa création en tant que personnage de bande dessinée, tandis que, dans d’autres comics, la théâtralité de son costume et de ses aventures va être de plus en plus revendiquée. Dans une même optique, il rencontre aujourd’hui de plus en plus de doubles de lui-même, comme pour témoigner de la richesse de sa « super-fiction », entre version officielle, détournements et recyclages. Superman évolue ainsi de plus en plus vers une tendance métatextuelle qui, plutôt que de briser le quatrième mur qui le sépare du lecteur, semble réfléchir à ce que symbolisent la fiction et l’imagination dans nos sociétés.

Rêves de papier

Par-delà les époques, Superman a donné naissance à tout un genre, créant nombre d’émules plus ou moins revendiqués. Il fut même ouvertement imité par des héros tels que Supreme (Alan Moore) ou l’Apollo de The Authority (Warren Ellis et Bryan Hitch) dont les aventures, archi-référencées, firent évoluer le genre super-héroïque dans son ère postmoderne : le renouvellement constant de Superman n’est alors plus seulement une dynamique, mais également un thème dédié à l’imaginaire qui s’est constitué autour de lui et à l’inspiration qu’il symbolise. Plutôt que de résoudre les problèmes de notre monde réel, Superman redevient une fiction avec laquelle jouer et dont l’impact sur nous est tout autre. Dans son essai Supergods, Grant Morrison rapporte ainsi les propos du dessinateur David Mazzucchelli : « Plus “réalistes” les super-héros se veulent, moins crédibles ils deviennent. C’est un équilibre délicat, mais pour ce que j’en sais, les super-héros sont réels quand ils sont dessinés et encrés. » Peut-être est-ce là le véritable retour aux origines que peut s’octroyer Superman à l’aune de ses quatre-vingts ans, son véritable reboot : rappeler qu’il n’est qu’un dessin, qu’il est surtout un dessin, dans toute la force enfantine et libératoire que celui-ci représente. Car, après tout, la liberté, c’est ce que le héros défend depuis ses débuts. 

Superrman

Superman: Whatever Happened to the Man of Tomorrow?, Action Comics n° 583, Alan Moore et Curt Swan, DC Comics, 1986 // 9-11, vol. 2, collectif, DC Comics, 2002

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