Pour l’enfant des années 1970, le tandem formé par Steve Austin et Super Jaimie valait bien toutes les prouesses des héros Marvel d’aujourd’hui. Sans la moindre retouche numérique (alors inconcevable en dehors d’une vague image au générique), ces justiciers cyborgs, enfin bioniques, peuplaient alors le petit écran qui découvrait simultanément les premières consoles de jeu vidéo. Mais elle et lui, même combat pour une humanité augmentée ? Pas vraiment. Et si Super Jaimie, à sa façon, était une série au féminisme pas si caché que ça ? Retour sur une héroïne emblématique d’une époque qui dit toujours quelque chose de la notre.

Elle, au moins, n’a pas la vulgarité d’afficher son prix. Du côté de l’homme, c’est annoncé d’emblée : il « valait trois milliards » (d’anciens francs, soit 6 millions de dollars au cours de l’époque), mais le coût de la « réparation » de son homologue féminine restera secret. Elle a cette élégance, elle, la « femme bionique » (The Bionic Woman en V.O.), plus connue chez nous sous le sobriquet gentiment vintage de Super Jaimie. Et là où son ex-boyfriend Steve Austin (Lee Majors, qui, à l’écran, tombera quelques années plus tard à pic) roule des mécaniques en cassant la gueule aux méchants, Jaimie Sommers (Lindsay Wagner) frémit, doute, tremble un peu. Parce qu’elle est une femme et que les femmes sont plus fragiles que les mâles ? Il y a peut-être un peu de ça – la série n’est pas totalement exempte de sexisme, on y reviendra. Mais c’est aussi ce qui fait de Super Jaimie bien plus qu’un vestige gentiment kitsch d’un temps télévisuel révolu.

Parachute

Au départ, c’est la vieille histoire d’un personnage secondaire qui n’est pas loin de voler la vedette au héros. Jaimie Sommers apparaît d’abord dans un épisode en deux parties de la saison 2 de L’homme qui valait trois milliards. De retour dans sa ville d’origine, Steve Austin y renoue avec la blonde jeune femme qui fut sa grande amie d’enfance et est désormais une joueuse de tennis professionnelle. Un accident de parachute plus tard – ça peut arriver à tout le monde –, voilà Jaimie dotée à son tour de prothèses bioniques à la demande de l’ami Steve. Qui la demande en mariage – elle dit oui. Las, l’organisme de Jaimie rejette les implants et elle meurt. Rideau. Sauf que les épisodes en question remportent un énorme succès. La décision est alors rapidement prise de ressusciter la femme bionique puis, après un deuxième tour de piste dans L’homme qui valait trois milliards, de lui offrir sa propre série. Avec aux commandes Kenneth Johnson, futur créateur de L’Incroyable Hulk, de V et d’Alien Nation, Super Jaimie débarque à la télévision américaine au début de l’année 1976. Après trois saisons (et un transfert de ABC à NBC entre la deuxième et la troisième), elle achève sa course en mai 1978 après 58 épisodes (auxquels trois téléfilms viendront s’ajouter une décennie plus tard).

Super Jaimie Bionic Woman

Couverture de magazine télé avec le duo Steve Austin et Super Jaimie accompagnés d'Oscar

Par ces moments où la crise existentielle se fait récit et se déploie à l’écran dans une frénésie du travestissement, Super Jaimie annonce une grande série féminine : Alias.

Qui suis-je ?

Jaimie Sommers, donc. Comme Steve Austin, elle est un être hybride, un humain aux capacités physiques accrues par des ajouts bioniques. Comme lui, elle a gagné dans l’opération de nouvelles jambes qui lui permettent de courir plus vite et de sauter plus haut – mais avec des limites rigoureusement fixées par Johnson, pas question de la laisser faire n’importe quoi – ainsi qu’un bras surpuissant. Comme chez lui aussi, les démonstrations de force nous sont présentées au ralenti et avec un petit effet sonore soulignant la nature électronique de son appareillage – c’est délicieusement rétro. Petite différence, néanmoins : à l’œil bionique de Steve se substitue chez Jaimie une oreille améliorée, idéale pour entendre ce qu’on voudrait lui cacher. C’est une femme augmentée et, en même temps, diminuée, qui a perdu (la mémoire, ses parents…) au moins autant qu’elle a gagné. Une femme dont l’identité instable est au cœur du récit sériel. Qui est Jaimie Sommers ?

D’un épisode à l’autre, la réponse ne cesse de changer, et pas seulement parce qu’elle cumule les fonctions d’institutrice et d’agent secret. Un jour, elle est une nonne, un autre une catcheuse, un troisième une étudiante. D’une semaine à la suivante, la femme caméléon se déguise, se transforme. Elle surgit en Afrique, en Allemagne de l’Est – nous sommes encore en pleine guerre froide. Scénaristiquement, tout cela est justifié par les missions qu’elle mène pour l’OSI (Office of Scientific Information) auquel elle est redevable depuis l’opération qui l’a sauvée, mais, à l’écran, cela va plus loin. Chaque fois, c’est comme un test. Tiens, qu’est-ce que ça donnerait, Jaimie dans le milieu de musique country ? Alors, on essaie, on regarde. Et puis non, sa place, sa vérité, n’est pas là non plus. Pas durablement en tout cas. La série – par nature, dans une certaine mesure – est un éternel recommencement.

Super Jaimie Bionic Woman

Les mille visages de Super Jaimie, matrice d'Alias de J.J. Abrams

De Jaimie à Sydney

Un jour, Jaimie Sommers rencontre une femme qui prétend être sa défunte mère, laquelle fut, paraît-il, un agent double. Un autre jour, c’est à un sosie d’elle-même – sans les implants, quand même – qu’elle est confrontée. Qui est la vraie ? Et si elle-même en doutait ? Par ces moments troublants où la crise existentielle se fait récit et déborde de son esprit pour se déployer à l’écran comme par sa frénésie de travestissement, Super Jaimie annonce une grande série féminine qui ne naîtra qu’un quart de siècle plus tard : Alias. Dans les yeux qui en ont trop vu, dans le sourire hésitant et pourtant soudain si grand de Jaimie Sommers affleure déjà celui de Sydney Bristow. Et puis, il y a les fembots, purs robots féminins qu’elle est amenée à affronter dans la troisième saison de la série – la moins « tenue », celle où l’on fait aussi la connaissance d’un chien bionique et que Kenneth Johnson, parti lancer un autre héros augmenté-diminué, l’incroyable Hulk, a suivi de loin. Et si Jamie se reconnaissait un peu en ces droïdes belliqueux, elle qui n’est plus tout à fait comme nous ? Sous l’aventure super-héroïque affleurent les problématiques transhumanistes. Cobaye et éclaireuse à la fois, Jaimie est aux avant-postes d’une possible nouvelle évolution et nous regarde de là-bas. Elle s’y sent un peu seule. Elle a un peu froid.

Super Jaimie se nourrit des stéréotypes, mais l’histoire qu’elle raconte est celle d’un écart par rapport aux normes et d’une impossibilité à y adhérer.

Super ménagère ou super féministe ?

Et puis, bien sûr, Jaimie est une femme. Une femme que les hommes ne lâchent pas des yeux, intrigués, attirés, fascinés, terrifiés. Elle a son mentor, son pygmalion, en la personne d’Oscar Goldman (Richard Anderson, mort fin août 2017), comme ses contemporaines les Drôles de dames, arrivées à la télé américaine deux mois à peine après Super Jaimie. Comme elles aussi, elle est cependant loin de se soumettre à l’homme, qui apparaît moins fin, moins complexe, plus primaire qu’elle. Mais, au fait, cette femme, quelle utilité trouve-t-elle d’abord à ses nouveaux pouvoirs ? Dans le pilote de la série, la réponse est claire : des jambes et un bras améliorés, c’est hyper pratique pour laver le sol et faire les poussières. Jaimie vient à peine de commencer son ménage qu’il est déjà terminé. Pour nettoyer la maison plus vite, à part, d’un plissement de nez, la Samantha de Ma sorcière bien-aimée, on ne voit pas. Inutile de préciser que Steve Austin, à notre connaissance, ne consacre pas une seconde à ce type d’activité.

 

Super Jaimie Bionic Woman

Magie du cinéma

Super Jaimie serait-elle donc une série misogyne ? Parfois peut-être un peu, mais son énergie et la force, l’élan de son personnage principal la rendent, tout bien pesé et sans doute en partie malgré elle, plus féministe que rétrograde. Elle se nourrit des stéréotypes, mais l’histoire qu’elle raconte est justement celle d’un écart par rapport aux normes (sociales, biologiques, comportementales) et d’une impossibilité à y adhérer qui fait à la fois figure de drame et de don, de condamnation terrible et de vertigineuse libération. Notre Ève du futur seventies est une suffragette qui s’ignore, une femme en chantier qui reprend la main et se dresse, glorieuse, au milieu des tourments. Steve Austin ne peut définitivement pas en dire autant.

Super Jaimie

Titre original : The Bionic Woman

Série créée par Kenneth Johnson

Trois saisons, 58 épisodes (1976-1978)

Avec : Lindsay Wagner, Richard Anderson, Martin E. Brooks

 

 

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