Qu’ils soient divins ou dénués d’attributs surhumains, teen ou ténébreux, kitsch ou sarcastique, les super-héros prolifèrent à la télévision et en streaming. Ou devrait-on dire qu’ils pullulent ? Si certaines séries tirent leur épingle du jeu, force est de constater que la majorité reste noyée dans une masse sans cesse plus impersonnelle. Alors, trop de Marvel, trop de DC, trop de tout ? Et comment ces séries peuvent-elles espérer survivre à la hauteur de leurs modestes mais cultes prédécesseurs, Smallville ou Loïs et Clark ? À quelques jours de l’arrivée du petit dernier, le très énervé The Punisher (sur Netflix), bilan et premiers éléments de réponse.

L’histoire avait pourtant si bien commencé : le 25 septembre 2006, deux ans après les phénomènes Lost et Desperate Housewives, 14 millions d’Américains sérivores rencontrent pour la première fois les « Heroes », des individus en apparence ordinaires qui se révèlent dotés d’aptitudes hors du commun. Lancée sur les chapeaux de roues, la série tisse, en seulement quelques épisodes, une véritable communauté à l’aide d’une mythologie super-héroïque. Nous sommes deux ans avant la sortie au cinéma d’Iron Man, première pierre au prodigieux édifice du Marvel Cinematic Universe (MCU). Et (déjà) à la cinquième saison de la série Smallville, fleuron de la trilogie du samedi soir narrant la jeunesse de Superman. Peter, Claire, Nathan et les autres Heroes ont alors plutôt le champ libre à la télévision, mais cela ne va pas durer : prévisible pétard mouillé, cette création originale signée Tim Kring ne cessera jamais de s’essouffler et donc, mécaniquement, de voir fondre son audience. Toutefois, le programme aura au moins eu le mérite d’inaugurer une nouvelle mouvance, celle des super-héros de série télé. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire, en particulier par les temps qui courent. Car si on n’ira pas enterrer trop vite les fictions super-héroïques estampillées Netflix, ABC ou autres – comme au cinéma, elles permettent la vulgarisation d’un pan entier de pop culture, autrefois réservé aux néophytes –,  leur prolifération pose en revanche quelques questions. Ne voit-on pas arriver une certaine saturation, éventant toute fraîcheur avec le risque même d’une certaine médiocrité (tels les derniers crus Iron Fist, The Defenders ou Inhumans) ? Alors, doit-on produire autant de séries que de comics pour respecter des critères d’industrialisation au point de tomber dans le pire du processus industriel, impersonnel et sans vraie créativité ?

Kitsch au mieux, vilain au pire

D’aucuns accusent le faible budget de tous les maux, et c’est un fait : les productions, qu’importe la chaîne qui les héberge, ne jouissent pas d’autant de billets verts dans les turbines que leurs homologues cinématographiques. Oubliez les batailles dantesques, comme celle du tarmac de Captain America: Civil War, ballet de forces herculéennes, pour ne citer qu’un exemple. Le petit écran, manque de moyens oblige, doit revoir ses desseins esthétiques à la baisse. Autrement, c’est le cheap assuré. Témoin, la série DC: Legends of Tomorrow, soit la quête d’un maître du temps déchu qui revient dans le passé pour monter une super-équipe et sauver le futur du désastre. Un pitch basique mais qui comprend tout de même un vaisseau spatial, un méta-humain qui contrôle le feu, des explosions à foison… Bref, des fioritures que The CW et DC Comics ne peuvent pas se permettre. Résultat, si le programme ne manque pas de bonnes intentions, les scènes d’action font peine à voir. Dans la même veine, Arrow, Flash ou encore Supergirl proposent elles aussi des effets visuels particulièrement fades, mais au kitsch plus assumé. « Nous n’avons pas les moyens de vous faire rêver mais celui de vous faire rire et de vous divertir », semble avoir comme nouveau mantra leur showrunner, l’un des pères fondateurs de la pop culture sérielle, Greg Berlanti. Si ses séries ne riment pas avec grand spectacle, elles restent des parangons de bienveillance, parfois même assez disruptives (il donnera à la communauté LGBT+ Hartley Rathaway, l’un des premiers personnages DC Comics à assumer son homosexualité).

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Supergirl

Fight the powers

Plutôt que le kitsch, certaines productions ont délibérément opté pour l’absence totale d’effets spéciaux, jugés à juste titre (jusqu’alors, du moins) l’apanage du cinéma. Et pour ce faire, quoi de mieux que de raconter les tribulations de super-héros sans super-pouvoirs ? Ainsi, Powers (diffusé sur la plate-forme vidéo de la PlayStation aux États-Unis, sur OCS Choc chez nous) suit le quotidien d’un ancien justicier volant qui, destitué de ses pouvoirs, a rejoint la police, privant ainsi le spectateur de malhabiles (à défaut de clinquants) affrontements. Malin. Dans la même veine, la relecture de Daredevil estampillée Netflix se concentre sur le plus célèbre des avocats aveugles – surdoué et maître de tous ses autres sens, certes. Seulement humain, il évite habilement au show d’encombrants artifices à mettre en scène. Si de manière générale les enfants cathodiques de l’union Marvel/Netflix font l’impasse sur les effets qui ont permis au genre de prendre son envol au cinéma, le résultat n’en reste pourtant pas moins discutable. Difficile de mesurer la puissance des coups distribués par Iron Fist, Jessica Jones ou Luke Cage, tant le rendu reste inégal (parfois convaincant, souvent franchement mou du genou). Comment alors vraiment convaincre si ce qui fait l’essence (graphique) des comics peine à s’imprimer à l’écran ?

Qui, dans dix ans, évoquera le souvenir d’Arrow ou de Gotham avec émotion, comme certains le font aujourd’hui avec Smallville ou Loïs et Clark ?

Do the math

À défaut de pouvoir proposer un spectacle d’envergure, les séries de super-héros misent sur l’autre essence du genre et carburant d’une capitalisation sans fin : l’intrigue. Or cette « banalisation » des trames n’est pas toujours gage de récits qualitatifs. Précisément quand ces derniers nous forcent à suivre le train-train de troisièmes couteaux, dont les péripéties mériteraient à peine une didascalie au théâtre. Dès lors, impossible de ne pas citer feu Marvel : Agent Carter ou Marvel : Les Agents du SHIELD, deux programmes ne pouvant trouver leur audience sans l’épithète marvelien qui les précède, ainsi que leur interdépendance aux autres séries/films de l’écurie. En découle alors une autre complication : l’interconnectivité quasi systématique de ces créations. Pour parfaitement assimiler toutes les subtilités de Captain America : Le Soldat de l’hiver et son organisation, l’hydra, le curieux doit obligatoirement s’orienter vers… Les Agents du SHIELD. Faisant de la série un background assumé (voire désuet, c’est selon). Un fan service que l’on ne retrouve guère chez Warner/DC Comics puisque ces derniers ont balayé d’un revers de la main toute idée de connexion petit et grand écrans (le DC Extended Universe n’a aucun lien avec le multiverse  cathodique, déjà bien embourbé dans l’incohérence la plus totale). Faut-il vraiment s’en plaindre ?

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En haut : Agent Carter. Bas : Marvel : Les Agents du SHIELD

Pop or not ?

Si on peut trouver des velléités à cette démocratisation du genre, accompagnée d’un merchandising tous azimuts et plus intense que jamais, reste toutefois une question : si les chiffres donnent une idée de l’adhésion du public, ces séries sont-elles vraiment fédératrices ? Ou bien l’écosystème geek est-il à ce point autosuffisant ? Si chacun peut aujourd’hui trouver son écurie et son petit programme à « binge watcher », il est pour autant difficile de qualifier lesdits programmes de familiaux ou même de vraiment populaires. On est bien loin de l’époque Loïs et Clark où toute la tribu retrouvait les deux journalistes, fidèles devant leur poste. La fiction des nineties, so kistch, semble loin de la Peak TV d’aujourd’hui. Sans compter que ses ambitions étaient moindres : le feuilleton n’était que candeur et escapades « soapesques » ; pas question de cimenter un univers partagé ou de cristalliser une communauté de lecteurs. Pourtant, ceci n’empêche pas la série d’être encore en 2017 une œuvre culte, que toute une génération chérit telle une madeleine impérissable. Peut-on vraiment en dire autant des séries actuelles ? Qui, dans dix ans, évoquera le souvenir d’Arrow ou de Gotham avec émotion ?

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Loïs et Clark ; Luke Cage ; Jessica Jones ; Gotham ; Smallville

En quête d’identité

Trouver à chaque série une patte qui lui est propre (condition obligée pour la dresser au rang d’objet culte) pose encore une colle aux créateurs. D’aucuns ont tenté, avec plus ou moins de succès. Premiers de la classe, Daredevil et Jessica Jones, deux fictions au ton mature et sarcastique. Héroïne disruptive à souhait, le personnage campé par Krysten Ritter n’a pas l’irrévérence cool d’un Deadpool, mais a de quoi pourtant faire passer Tony Stark et autres pseudo-fortes têtes pour des moines abstinents. Avec moins de panache, la série Luke Cage a elle aussi tenté d’instaurer un univers avec une identité afro-américaine fièrement assumée. Un peu trop peut-être : à s’obstiner sur son rôle de porte-étendard d’une communauté, la création pêche par son absence de réels enjeux et de Némésis. Mais le vrai gadin de cette récente fournée demeure sans doute Inhumans, délire soap fraîchement débarqué sur ABC. La série a voulu proposer un nouveau modèle, plus proche d’un Feux de l’amour super-héroïque. Si l’effort est respectable, le résultat l’est beaucoup moins : spectacle piteux, manipulations politiques invraisemblables, Inhumans pourrait bien être le premier véritable faux pas de Marvel, voire de toutes les séries du domaine, prémices d’un vernis condamné à craqueler. Certains diront même que le château de cartes s’effondre déjà, notamment depuis l’arrivée du décrié Iron Fist – qui aurait pourtant connu un record de binge watching. Se voulant l’amusement teen par excellence – comme le fut Smallville avant lui –, le show, mené par le très fade Finn Jones, s’est fait démolir par la critique – à juste titre tellement la série manque d’enjeux et de singularité. Si comparaison n’est pas raison et si la série créée par Alfred Gough et Miles Millar souffrait incontestablement d’une écriture un peu sotte et d’acteurs flirtant avec la parodie, au moins elle ne manquait jamais de divertir, jonglant sans cesse entre les situations rocambolesques et les amourettes lycéennes. La preuve : elle aura tenu une décennie. Autant dire plus qu’une adolescence.

Un nouvel espoir

Si la Peak TV pousse à l’overdose de héros en Lycra, elle favorise aussi l’émergence de courants divergents, de fictions plus inventives et culottées, qui font fi des attentes commerciales. Figure de prou du genre, la série Legion, spin-off de X-Men, relève le pari de proposer une offre tout en poésie et clins d’œil cinématographiques (on lui prête des affinités avec les réalisations des frères Cohen ou de Michel Gondry). Dans un registre autre, la presque parodique The Tick (Amazone Prime) ose le kitsch décomplexé. Décalée et généreuse en références pop, l’itération est une inespérée bouffée d’oxygène dans un univers sériel cloisonné. Autre projet des plus attendus (mais aussi des plus périlleux), l’adaptation de la bande dessinée Watchmen. À présent que la chaîne américaine câblée HBO a officiellement donné son feu vert, à quelle sauce seront mangés les trublions croqués par Alan Moore ? Chapeautée par le sensible et mystique Damon Lindelof (Lost, The Leftovers), la série devrait être, tel les comics d’origine, un mélange de polar, de science-fiction et de politique. Ou pas. Rien n’oblige le démiurge à verser dans l’infinie fidélité s’il veut toucher le plus grand monde. Ce qui serait fort regrettable : considérée comme une véritable bible par de nombreux adorateurs du 9e art, restituer ces atmosphères serait creuser un sillon avec les mastodontes actuels. Alors, certes, on s’éloigne de la tendre naïveté des Loïs et Clark, Smallville et consorts, mais tout est bon à prendre quand il s’agit d’un peu d’air frais.

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En haut : Legion. En bas : The Tick

Next episode :

« Faut-il toucher aux Watchmen ? »

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