Le rendez-vous semble désormais pris pour l’éternité. Tous les ans, à l’approche des fêtes, entre les premiers flocons d’automne et le solstice d’hiver, entre l’achat du sapin et le découpage de la bûche, le quidam aura donc droit à son nouveau Star Wars. Et avec ce nouveau Star Wars, la certitude d’entendre résonner cette même petite angoisse, celle qui le hante déjà depuis qu’il sait que le Père Noël n’existe pas et qui réapparaît en sourdine chaque fois qu’il échange ses cadeaux sur Amazon : « Mais que devient mon âme d’enfant ? »

Pour J. J. Abrams, la réponse était plutôt claire : la carcasse avait beau dépérir sous la poussière, vieillir dans l’esprit des uns et des autres, sa magie, elle, demeurait intacte — quelques tours de clef à mollette, un peu de nitroglycérine, une couche de peinture, et le bolide pouvait repartir de plus belle. C’était la profession de foi ostensible du Réveil de la Force : rien n’a changé depuis la fin des seventies — les étoiles font toujours rêver, les coeurs se gonflent d’héroïsme à l’écoute des épopées d’antan, et les droïdes se baladent dans les déserts en quête de destins à bouleverser.

Un vieux parchemin et une page blanche

Il ne s’agirait donc que de ça : faire comme si de rien n’était. Mettre une fille (Rey) à la place d’un garçon (Luke), substituer à une organisation maléfique (l’Empire) une autre faite du même bois (le Premier Ordre), bref changer quelques notes, pour donner à croire qu’on joue une nouvelle symphonie. C’était du reste le principal reproche adressé à Abrams par la cohorte des spectateurs déçus (ils n’étaient pas majoritaires, mais ils étaient quand même nombreux) : s’être contenté d’un décalque, habile certes, galvanisant (c’est le moins qu’on attendait de sa part), mais vain, mimant un dialogue entre générations pour mieux recycler les fondamentaux du mythe, promis dès lors à une duplication sans fin – qui aurait oublié que, dans la galaxie lointaine du blockbuster, une profession de foi est aussi une impeccable stratégie marketing ?

Tout en réorchestrant avec éclat l’épisode originel (rencontre avec l’autre, découverte d’un pouvoir, perte du mentor, destruction d’une installation indestructible), Le Réveil de la Force nous abandonnait néanmoins au sentiment que, pour cette nouvelle trilogie, tout restait à faire, suspendu à une conclusion qui en disait long sur le travail à accomplir – un face-à-face entre Luke, le héros d’hier (qui ne ressemble plus à rien), et Rey, l’héroïne de demain (qui est encore une page blanche). Deux figures qui semblaient pourtant moins se reconnaître que se dévisager à travers une faille spatio-temporelle. Avec, pour les relier, une relique (un sabre laser) et au-dessus un grand point d’interrogation : à qui cette arme légendaire appartient-elle dorénavant ?

Après un Réveil de la Force en forme d’hommage, l’épisode VIII entreprend délibérément le travail de sape.

Ouvrir les portes du temple

Si on le sentait déjà dans Le Réveil de la Force, c’est aujourd’hui une certitude. On pourra réduire la problématique de cette nouvelle trilogie à cette question de propriété. Alors, le sabre, est-il à Luke ? À Rey ? À tout le monde ? À personne ? Car, de qui veut-on qu’on nous raconte l’histoire ? Passé un prologue flibustier mi-figue mi-raisin, c’est catapulté sur ce point de bascule que commencent les choses sérieuses pour Rian Johnson, lequel ne met pourtant pas longtemps avant d’ironiser sur le problème. Car cette fin en forme de main tendue, le jeune maverick la rejoue délibérément sur le mode du gag : Luke prend le sabre, le regarde, le balance comme une vulgaire cannette de Dr Pepper – il y a deux ans, la salle pleurait ; aujourd’hui, elle rigole. Nous voilà bien partis.

C’est que le mythe rafraîchi et rendu à sa grandeur, le temps semble venu de le déboulonner. Après un Réveil de la Force en forme d’hommage, l’épisode VIII entreprend ainsi délibérément le travail de sape. Si beaucoup de choses avaient été fantasmées sur cet épisode, rien ne se passera comme prévu : inutile, dès lors, de chercher à résumer le film, tant celui-ci fuit tout centre de gravité pour se réduire à une tempête narrative centrifuge, ivre de redéfinir ses perspectives à chaque séquence. Plutôt que d’opter pour une seule direction, Johnson les envisage toutes, saute tambour battant d’une hypothèse à une autre, fait tourner sur elle-même la girouette mythologique.

Star Wars Derniers Jedi

Cadavre exquis 

Les Derniers Jedi ne raconteraient donc rien, sinon l’histoire d’un décloisonnement. Un aggiornamento logique en apparence – quoi de plus naturel que de laisser sa place aux jeunes ? Or ce n’est pas un hasard si Kathleen Kennedy, nouvelle et véritable dépositaire de la franchise, a décidé de confier à ce poulain plein de fougue les commandes d’une future trilogie. Car ce qu’Abrams a amorcé (et viendra donc conclure – peut-être pour l’ouvrir, peut-être pour le refermer sur lui-même), Johnson l’entérine avec une audace iconoclaste qui a tout pour préparer le terrain aux nouvelles générations. Soit désanctuariser le mythe, ouvrir les portes du temple, transformer le texte sacré en champ de ruines, sur lequel l’avenir fera ce qu’il veut des pions à disposition sur le plateau (dorénavant, le générique de fin nous informe : « Inspiré des personnages et de l’univers de George Lucas », comme si l’on faisait référence à un coffre à jouets).

Terminées donc les prophéties autoréalisatrices, terminé donc le fatalisme compassé de la prélogie (« It’s your destinyyyyy ») : la franchise est désormais un cadavre exquis, libre de perturber son cap sur le moindre coup de tête. Loin des formules téléologiques et des évangiles écrits d’avance, ce nouvel épisode fait dès lors prévaloir une forme d’impulsivité des trajectoires, sensible dans ces personnages que le film fait courir sans boussole, chacun revendiquant sa place, son importance, sa voix, mais tous maladroits dans leurs intentions, sans cesse humiliés, baffés, empêchés dans leurs exploits comme dans leur sacrifice.

derniers jedi star wars

© Lucasfilm Ltd.

C’est qu’il y a beaucoup d’enfants, dorénavant, dans Star Wars. C’est même comme s’il n’y avait plus que cela : orphelins frustrés, capricieux, tirant la couverture à eux, mais chaque fois rabroués ou désavoués par les figures tutélaires (« Tu n’es qu’un enfant avec un masque », rappelle Snoke à son apprenti). On imaginait que cette trilogie allait prolonger le lien générationnel, réconcilier l’avant et l’après. Or, ici, tout est fausse piste, tout est trompe-l’œil : Kylo Ren cherche à tuer les pères, Rey voudrait qu’ils soient tous les siens. Mais les deux se trompent. Plus précisément, ils se leurrent : l’une tombera dans sa quête d’aïeux sur son propre reflet, l’autre croira affronter une idole mais se ridiculisera devant un mirage.

Ce qu’Abrams a amorcé, Johnson l’entérine avec une audace iconoclaste qui a tout pour préparer le terrain pour les nouvelles générations.

Choisis ton camp

Dès lors, face à cette falsification du dogme, face à cette mystification des pères, deux options : s’accrocher vaille que vaille au mythe, inscrire son nom soi-même en bas du testament, se poser en héritier légitime et absolu. Ou bien profiter de la supercherie pour se bricoler un destin fait de bric et de broc, assumer sa condition de pièce rapportée, se contenter d’un statut de héros bancal et inachevé. On pense ainsi beaucoup au boiteux Rogue One, premier loupé d’une longue série à venir, néanmoins parvenu à nous livrer in extremis une information aussi fondamentale qu’émouvante – la conviction que, contrairement à leurs modèles, tous les nouveaux personnages, tous les nouveaux films et toutes les nouvelles destinées de la saga seront voués à l’oubli, à l’effacement.

Aussi, choisir son camp ne signifie plus choisir entre le bien et le mal, mais entre le rang des héritiers et celui des bâtards. On s’attendait à une révolution copernicienne de l’éthique. Or, sur ce point, rien ne semble vouloir changer : le côté lumineux et le côté obscur ne sont plus nommés, mais ils existent toujours – peut-être était-ce trop demander à Disney de jouer avec cette frontière-là ? Peut-être était-ce tout simplement hors sujet ? Car le trouble, les tensions, le chiasme de cette trilogie se jouent ailleurs, sur de strictes questions d’héritage : entre ceux qui, comme Kylo Ren, forts de leur légitimité, veulent s’accaparer la grandeur du mythe et ceux, comme Rey, qui acceptent de composer avec ses failles, carburant à la foi et à l’opiniâtreté. C’est du reste le devenir électif de la Force : non plus un don inné, élitiste, aristocratique, mais une puissance acquise par conviction, promise à tous ceux qui ont une nuit cherché la providence dans les étoiles.

Star Wars Derniers Jedi

© Lucasfilm Ltd.

Verre à moitié vide ou à moitié plein ?

Le même dilemme affectif et spirituel se pose ainsi dans l’âme de chaque spectateur. Il y a en effet ceux en colère qui regrettent la disparition du mythe alpha et sa pulvérisation dans la conjoncture postmoderne – c’était mieux avant, pourquoi se voiler la face ? Et il y en a d’autres, plus conciliants, qui savourent cette prolifération d’odyssées bourgeonnantes, ce mariage profane des vieilles idoles et des jeunes pousses – les grands films sont derrière nous, est-ce une raison pour ne pas aller de l’avant ? Peu importe son opinion, il faut savoir gré à la franchise de ne pas fuir ses responsabilités, s’offrant en baromètre clairvoyant du blockbuster à l’ère maboule de sa démultiplication.

Car on le sait, à se battre pour quelque chose, à se disputer trop âprement un jouet, on finit par le casser en deux : c’est justement ce qui arrivera à ce sabre laser dont chacun pense, à raison, avoir l’usufruit. Et s’il y a fort à parier qu’Abrams, gardien officieux de l’esprit Lucasfilm et Amblin, fera de sa réparation un enjeu majeur du chapitre conclusif, se joue dans cette brisure quelque chose d’essentiel, d’irréparable : cassée par une simple querelle entre frère et soeur, cette relique offre dès lors au regard l’artifice de sa conception, ramenant la saga à sa qualité de simple fétiche, de pure fabrication matérielle. Ce n’est ni un drame ni une fatalité, mais cela sonne le glas d’une certaine idée du religieux, de l’absolu, de l’idéal, au profit d’une valorisation de l’anecdotique, de l’ajustable, du temporel. Les mythes sont peut-être éternels, mais doivent un jour ou l’autre laisser leur place à la réalité séculière – être amendés, démocratisés, trivialisés.

Si nos héros d’enfance se transforment brutalement en dieux, ressuscitant et réapparaissant au gré des caprices scénaristiques, c’est pour nous dire qu’eux aussi ne sont plus sacrés, qu’ils sont même devenus au fil du temps des accessoires.

Des enfants et des dieux

Apprendre à être oublié, apprendre à n’être déjà qu’un souvenir. Comme dans Coco de Pixar, les vivants et les morts de la franchise mettent leurs angoisses au diapason, rappellent qu’il est à la fois nécessaire et vain de se réconforter à la chaleur de la mémoire – Star Wars, comme toutes les étoiles, ne saurait renvoyer que la lumière du révolu. Si nos héros d’enfance se transforment brutalement en dieux, immortels, ressuscitant et réapparaissant au gré des caprices scénaristiques, c’est ainsi pour nous dire qu’eux aussi ne sont plus sacrés, qu’ils sont même devenus au fil du temps des accessoires (voir l’apparition ubuesque de Yoda, dont la marionnette, digitalisée à la va-vite, donne l’impression que Johnson l’a retrouvée par hasard dans un coin de sa chambre). Devenues mirages, spectres, hologrammes, les légendes nous avertissent donc du haut de leur Olympe que tout ce qui reste à faire devra se faire sans eux – et la mort prématurée de Carrie Fisher, qui l’empêchera d’assumer le rôle censément prévu dans le prochain épisode, vient donner une dimension déchirante à cette éclipse inéluctable des patriarches.

© Lucasfilm Ltd.

Car si personne n’est le fils de Luke Skywalker (on en est certain maintenant), cela signifie en vérité que tout le monde l’est un peu. Et il suffit dorénavant d’une scène, d’un élan, d’un regard pour que le plus anonyme des enfants revendique son droit à être un personnage, un protagoniste, un héros. C’est sur cette périlleuse promesse en forme de libéralisation du sacré, d’ouverture totale des frontières de la foi que s’achève cet épisode, qui pousse l’iconoclasme jusqu’à détourner l’objet le plus trivial de notre monde (un balai) pour en faire un signe de ralliement, le totem païen des pupilles de la Force. Ce balai (que vous trouverez dans votre cuisine, et non dans les rayons engorgés des Toy’R’Us) en fera certainement rire beaucoup, sûrs d’y déceler le plus édifiant des blasphèmes. Or, n’en déplaise aux faux dévots : un peu de profane éloigne du mythe, mais beaucoup y ramène.

Star Wars : Episode VIII - Les derniers Jedi

Un film de Rian Johnson

2 h 32, États-Unis (2017)

Avec : Daisy Ridley, Mark Hamill, Adam Driver, Oscar Isaac, Andy Sirkis…

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