Non. Ce portrait ne sera ni une nécro de Stan Lee, ni une hagiographie, du moins pas selon l’acception qu’en entend le moderne. Necro est un nom de super-vilain – très peu pour nous, quand il s’agit de célébrer l’héroïsme et la joie de vivre. Et s’il faut se dire hagiographes, alors que ce soit au sens premier, et faisons-nous annalistes et analystes d’un homme canonisé par ses lecteurs, et ce de son vivant.

Le premier super-héros que crée Stanley Lieber, c’est lui-même. 

Lorsqu’il publie pour la première fois dans Captain America Comics n°3, en mai 1941, il n’a que 19 ans et se choisit le pseudonyme de Stan Lee. Son récit se présente sous la forme d’une courte nouvelle intitulée « Captain America déjoue la revanche des traîtres », destinée à servir de bouche-trou dans la publication. Adolescent, Stanley Lieber rêvait de devenir écrivain, il voulait produire un jour ce qu’il appelait un « grand roman américain ». Alors que, tout jeune homme, il devient assistant chez Timely Comics, la maison d’édition de son oncle Martin Goodman, il n’a pas oublié ses ambitions littéraires. C’est la raison pour laquelle il n’emploie pas son vrai nom lorsqu’il doit signer cette aventure, dont la fonction au sein du comic book lui paraît tellement manquer de panache. Stanley a bien trop conscience que ce récit n’est pas l’amorce du « grand roman américain » tant espéré. Il réserve sa signature authentique au grand œuvre à venir, altérant son prénom et son nom pour n’en retenir à chaque fois que la première syllabe : Stan Lee, une version diminuée de lui-même, comme pour refléter l’image affaiblie, amputée, de ses aspirations adolescentes. En même temps, elle sonne telle une réduction du patronyme au petit nom, Stan-ley, lui-même découpé à l’instar de deux siamois orphelins l’un de l’autre, identité n’assurant plus sa totalité, signe d’une sécession, une rupture d’avec le soi officiel.

Tous les super-héros qu’il va créer à partir des années 1960, alors que son oncle lui suggère qu’il y a peut-être là une place à prendre au sein de l’édition des comics, semblent rejouer sa propre histoire. Un personnage se découvre un don, un talent, un super-pouvoir, qui s’avère être aussi sa malédiction : Peter Parker ne peut vivre une jeunesse normale dès lors qu’il devient Spider-Man ; les Quatre Fantastiques, et la Chose en particulier, abandonnent de leur humanité en acquérant des capacités hors du commun ; Tony Stark tire d’une fêlure (le morceau de métal incrusté auprès de son cœur) la source de sa puissance qui, paradoxe, ne réside nulle part ailleurs que dans cette dégradation tant physique qu’émotionnelle du personnage ; Bruce Banner perd le contrôle de lui-même à chaque fois que se manifeste la force herculéenne qui lui permet de sauver sa vie et celle des autres ; les X-Men sont rejetés de la société parce que leur différence génétique les rend monstrueux au regard de la science… Devenir un héros, c’est agir pour les autres. Mais devenir super-héros, c’est devenir soi-même quelqu’un d’autre. L’être y rejoint le faire. Pour tous ces personnages, cela signifie éprouver plus de honte que de joie à bénéficier d’une disposition exceptionnelle – telle qu’une imagination débordante, un sens remarquable de la narration ou une capacité surhumaine à s’adresser au grand public. Partant, cela veut dire changer de nom, cacher son identité, couvrir son visage d’un masque – s’effacer pour laisser place à autre chose, un avatar de soi qui n’est pas toujours assumé, ou trop mal. N’est-ce pas là le destin de Stan Lee, lui qui enfin adopte officiellement son diminutif, incarnant ce dandy loufoque, lunettes fumées, moustache indéboulonnable et cheveux gominés ? Ce portrait, c’est le masque de Stanley Lieber, la cagoule qui a fini par coller à la peau de l’homme, c’est le grand écrivain américain qui a laissé place au super-auteur de comic books. 

stan lee

Les comics de Stan Lee sont devenus cette mythologie moderne outrepassant les frontières de la culture yankee pour parler du monde entier.

De même que ses super-héros finissent toujours par faire l’apprentissage de leur humanité en éprouvant d’abord l’expérience de leur déshumanisation, Stan Lee fut, sans doute sans s’en apercevoir sur le champ, le grand auteur qu’il aspirait à devenir. Qu’est-ce qu’un « grand romancier américain », sinon celui qui parvient à saisir l’essence de la nation étasunienne, perçant à jour sa psyché et révélant à la fois sa gloire et ses failles, sa grandeur et la fatalité qui lui reste attachée ? En formant équipe, les Avengers ne vont pas seulement mettre en commun leurs super-pouvoirs, ils vont s’unir pour former l’image morcelée des États-Unis. Trois personnages en particulier semblent résumer les valeurs à l’aune desquelles se mesure l’identité culturelle du continent nord-américain : Thor, Captain America et Iron Man. Un dieu, un soldat et un homme d’affaire. La religion, l’armée, l’argent. Une trinité ambivalente, repère et péril tout à la fois, talisman dont on se sert pour se protéger de lui-même. C’est pourquoi les super-héros ne sont et n’ont jamais été complétement la propriété des Américains : l’Amérique n’est au contraire qu’un des aspects propres aux super-héros. Du mythe, ils possèdent la portée symbolique, en ce sens que leur symbole ne renvoie pas à quelque chose de clairement identifiable, mais à ce qui ne pourrait s’exprimer autrement que par lui. Les comics de Stan Lee racontent cela, avec une telle force qu’ils sont devenus cette mythologie moderne outrepassant les frontières de la culture yankee pour parler du monde entier. Le fantasme du grand roman américain se confronte aux épopées antiques comme aux mythes intemporels, et c’est ce que touchent de plein-fouet les petites histoires sentimentalo-héroïques de Spider-Man, Docteur Strange, Daredevil, Hulk, le Surfer d’argent et tant d’autres.

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Peut-être aussi influent à lui seul que les Beatles à la même époque (…), Stan Lee sut écouter, et entendre, les habitants d’une planète en plein tourbillon révolutionnaire culturel et politique.

Stan Lee y retrace son histoire et celle de l’humanité à travers une perpétuelle quête de sens et d’identité. Ses héros deviennent ce qu’ils sont en se transformant, en muant, en mutant, de la même façon que la chrysalide Timely Comics donna naissance en 1961 au merveilleux papillon Marvel – qui n’est pas seulement la raison sociale d’une maison d’édition de bandes dessinées, mais le nom d’un univers. Omnidirectionnel et extensible à l’infini, ses personnages y éprouvent d’abord un sentiment de perte, car leurs aspirations d’origine, la vie qu’ils possédaient, les caractéristiques dont ils étaient fiers – bref, tout ou une partie d’eux-mêmes a disparu. Et c’est pourquoi une immense part du lectorat s’y reconnaîtra : ce ne sont plus tant les enfants qui se jettent corps et âme sur les magazines Marvel, que des adolescents et de jeunes adultes bousculés par des temps qui changent, aussi bien dans leurs glandes et hormones qu’à travers les mœurs, les guerres, les modes ou les bouleversements sociaux terraformant leur macrocosme. Mais c’est aussi parce qu’à cette perdition s’adjoint son inverse, le don : à l’instar des héros Marvel privés d’une fonction physique et se retrouvant pourvu d’un complément paranormal pour la compenser, quelque chose s’est ajouté à nos lecteurs, comme un regard supplémentaire, un troisième œil dans les tréfonds de la conscience, une opportunité de se projeter dans un corps de monstre pour affronter un monde monstrueux – le nôtre. Au fil de l’existence, l’identité évolue ainsi, en fonction de ce qui se perd et de ce que l’on gagne, au gré des altérations de notre être, à travers notre capacité à transformer nos fractures en force et notre force en humilité. Tous les héros de Stan Lee sont amenés à vivre cette expérience. Ils voulaient écrire le monde et se retrouvent à se réécrire eux-mêmes. Ils se réinventent pour trouver leur place, quelle qu’elle soit. C’est dans ce renoncement que le « grand romancier américain » trace le chemin vers son accomplissement, car c’est en adoptant une identité autre qu’on parvient vraiment à être celui qu’on rêvait de devenir. 

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Héroïque, Stan Lee ne l’est jamais sur la page, ni comme figurant goguenard des films qu’ont inspiré ses créatures. Alfred Hitchcock s’amusait des apparitions furtives qu’il opérait au cœur de ses propres longs-métrages, fantôme stoïque et muet. Lee est quant à lui invité à le faire sur les films des autres : en touriste, en ami, en patriarche d’un univers qu’il a concouru à fabriquer de toutes pièces. Qu’il surgisse dans la séquence d’une production cinématographique Marvel aux bras de top-models, en vigile, bibliothécaire, vendeur de hot-dogs, astronaute, retraité arrosant son jardin, en affiche punaisée dans un bureau ou sous la forme d’un graffiti peint contre un mur de la ville, Stan Lee est l’éternelle présence souriante, le bon démiurge que seuls reconnaissent ceux qui croient en lui, invisible pour la foule bienveillante des profanes qui ne voient dans sa prestation sommaire que la réplique dispensable d’un comédien de troisième zone. Les personnages qu’il y croise (Thor, la Panthère noire, Peter Parker…) sont tous plus ou moins le fruit de son travail bouillonnant et de tous les artistes qu’il a engagés, encouragés, formés ou épaulés dans la création des super-héros Marvel, dont il est moins le dieu que l’un des papas. Le plus attentionné qui soit. Héroïque, c’est ici que l’est « Stan The Man », comme il aimait à se faire surnommer : en tant qu’homme et non en tant que star ; en géniteur de séries à succès fantastiques mais humanistes ; en figure paternelle pour les jeunes scénaristes, dialoguistes ou dessinateurs qu’il embauchait, assurant l’avenir de la bande dessinée populaire US jusqu’à en dévorer tout l’espace par son omniprésence actuelle – Stan peut partir : il meurt alors qu’il est partout – transformant ses lecteurs en futurs créateurs, prolongateurs et éditeurs de son gigantesque petit monde.

Peut-être aussi influent à lui seul que les Beatles à la même époque, lesquels proposaient de tendre une nouvelle oreille vers le monde, Stan Lee sut écouter, et entendre, les habitants d’une planète en plein tourbillon révolutionnaire culturel et politique, et donner des prénoms et des voix à leurs espérances, leurs phobies, leurs amours comme leurs colères ou leurs capacités de survie diverses, et les visionnaires pour leur peindre des visages et transmettre mouvement à leurs gestes. Ce personnage a traversé un siècle qu’il aura largement contribué à façonner, infectant celui d’après. Un siècle qui, du drame à la félicité, lui a fourni plusieurs existences. Dans l’une d’elles, Stan a perdu une petite fille de trois jours, et dans une autre vécu soixante-dix avec la même femme. La première prête son diminutif à la super-héroïne Janet Van Dyne, la Guêpe, dix ans après sa mort, la seconde lui inspirera les Quatre Fantastiques. Toute sa vie, Stan voyait les gens comme des héros, et le leur prouvait. C’était son métier.

Plus loin

Les auteurs de ce portrait, Aurélien Lemant et Nicolas Tellop, ont (entre autres) contribué à l’ouvrage collectif Vies et morts des super héros (PUF, 2016).

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