Les héros ne meurent jamais. Voici le prétexte qu’utilisent de nombreux éditeurs de bande dessinée pour ressusciter des personnages après la disparition ou la mise à la retraite de leur(s) créateur(s). Il serait vain de lister ici le nombre de reprises inutiles. Un constat cependant : Blake et Mortimer, Corto Maltese, Astérix, les Schtroumpfs ou encore Lucky Luke continuent d’inonder les rayonnages des librairies de nouveautés qui tentent toujours de nous faire croire que les auteurs d’origine sont aux commandes. Un cas à part peut-être dans cette galaxie : Spirou, de retour le 5 octobre avec la première partie (sur quatre) de L’Espoir malgré tout, de nouveau sous la houlette d’Émile Bravo après le très beau Le Journal d’un ingénu.

Avec l’approbation complice des lecteurs, des plagiaires (parfois doués) s’efforcent de reproduire au plus proche le dessin et les mécaniques scénaristiques des albums originels, sans âme. Hergé avait – déjà à son époque – flairé le piège et pris les mesures utiles pour interdire que son Tintin soit ainsi abîmé. Visionnaire, il fut à peu près le seul à prendre cette précaution ; les éditeurs des autres séries franco-belges à succès ne se privent donc pas d’ouvrir la boîte de Pandore, autorisant les idées les plus absurdes. Pourquoi imiter le Edgar P. Jacobs des années 1950 avec ces interminables textes dans les cartouches des Blake et Mortimer d’aujourd’hui, sinon pour aboutir à des effets faussement datés et anachroniques ? Qui est ce fou qui espérait que Laurent Gerra saurait se hisser au niveau des scénarios de Goscinny pour relancer Lucky Luke ? Et qui peut croire que Corto Maltese a le moindre intérêt sous la plume d’un autre qu’Hugo Pratt, malgré tout le talent de ses nouveaux auteurs ?

Formol vs. élixir de jouvence

Ces reprises à caractère commercial n’ont pas que de mauvaises raisons d’exister : elles permettent à de nouveaux lecteurs de découvrir les grands classiques, chacune d’entre elles permettant de multiplier comme par magie les ventes du fonds de catalogue. Mais comment expliquer cet amour du formol pour relancer nos héros préférés ? 

À l’opposé de ces pratiques, l’initiative de l’éditeur Dupuis, il y a une dizaine d’années, visant à proposer à des auteurs d’imaginer leur version la plus personnelle possible de Spirou, icône s’il en est de la BD franco-belge, était un pari séduisant. Il ne s’agissait plus de chercher des moines copistes, mais d’identifier des auteurs capables d’apporter leur sensibilité et leur âme à de nouvelles histoires, sans se soucier d’une quelconque continuité narrative, sans déférence à une série de toute façon marquée par les cassures de style : Franquin n’est pas le créateur de Spirou, et lorsqu’il a repris le personnage de Rob-Vel, puis Jijé, c’était déjà à l’époque pour proposer autre chose. 

La série « Le Spirou de… » a proposé des titres de qualité variable : quelques bons albums, d’autres à peine passables et un chef-d’œuvre : Le Journal d’un ingénu d’Émile Bravo, publié en 2008. L’idée qu’eut l’auteur pour créer son Spirou était aussi simple que rafraîchissante : revenir aux sources et à l’année de sa création (1938, comme Superman !) afin de placer le personnage adolescent dans le contexte historique de l’avant-guerre. Plutôt qu’une nouvelle aventure trépidante, Bravo propose une réflexion douce-amère sur ce qu’est un héros dans un conflit où chacun a voulu faire croire ensuite qu’il en avait été un.

Spirou, un journal résistant

Spirou est tellement associé dans l’inconscient collectif à Franquin qu’on oublie souvent les débuts de son histoire : en 1938, l’éditeur Jean Dupuis invente le personnage pour qu’il soit la mascotte d’un journal illustré portant son nom. Il le confie au dessinateur Rob-Vel pour des courts gags d’une page. Cependant, Rob-Vel est mobilisé et part se battre. Il continue la série et parvient à envoyer les crayonnés des planches par courrier depuis le front jusqu’à ce que le journal cesse de paraître pendant quatre mois à cause d’une pénurie de papier. Lorsque la publication de Spirou reprend en 1941, Rob-Vel est injoignable : il a été fait prisonnier par les Allemands. Jijé reprend provisoirement le personnage, mais Spirou, interdit par la censure allemande, cesse une nouvelle fois de paraître en 1943. Le journal est soupçonné (à raison) de sympathie envers la Résistance : le courrier des lecteurs est utilisé pour faire passer des messages codés. Concurrent éternel du Journal de Tintin, Spirou construit alors sa réputation de journal résistant, quand son rival restera pour toujours entaché par l’attitude d’Hergé pendant la guerre, lui qui publiait les aventures de Tintin dans « Le Soir volé », dont la rédaction était assurée par des collaborateurs à des fins de propagande nazie. En 1944, Jijé reprend officiellement le personnage de Spirou et lui donne un comparse : Fantasio, inspiré d’une marionnette du Farfadet, un théâtre ambulant qui avait transposé les aventures de Spirou en spectacles quand la parution du journal avait été suspendue. En 1947, Franquin devient le nouvel auteur d’une série désormais intitulée « Les Aventures de Spirou et Fantasio », qui rencontrera sous sa plume un succès extraordinaire. Les éditions contemporaines des albums publiés par Dupuis démarrent avec les histoires imaginées par Franquin, occultant les origines du personnage, auxquelles Émile Bravo revient donc de manière fictive.

Soixante-dix ans après sa création, l’auteur réinvente donc ex nihilo les débuts du personnage et trouve l’audace d’apporter des réponses aux éternelles questions jamais résolues : comment Spirou a-t-il rencontré Fantasio ? Pourquoi porte-t-il un costume de groom ? Il renvoie surtout le héros à son enfance pour le dépeindre subtilement en un personnage positif mais fragile, qui a ses fêlures (il est orphelin) et ses limites : encore loin d’être un aventurier, sa personnalité se construit. La force du scénario de Bravo est d’avoir su trouver le juste équilibre entre tragédie et comédie, permettant ainsi d’amener des événements à même d’expliquer la personnalité du Spirou adulte que nous connaissons tous.

Spirou

Spirou par Jijé © Dupuis

Dans le Journal d’un ingénu, le personnage de Spirou est un adolescent discret, groom à l’hôtel Moustique où les négociations entre l’Allemagne nazie et la Pologne, qui visent à éviter qu’éclate une guerre, s’ouvrent en secret. De maladresse en maladresse, Spirou, le journaliste Fantasio et l’écureuil Spip vont rendre le conflit inévitable. Classique instantané, énorme succès en librairie (plus de cent mille exemplaires vendus), récompensé par de nombreux prix, Le Journal d’un ingénu est relancé dix ans plus tard, accompagné d’une suite en quatre tomes, dont le premier, L’Espoir malgré tout, vient d’être prépublié dans le journal Spirou (une parution en album est également prévue en octobre). Une occasion en or de revenir avec l’auteur sur le sens de sa démarche.

spirou

Émile Bravo © Chloé Vollmer

« Il faut expliquer que notre monde est un monde adolescent. Il n’est pas du tout adulte, l’homme n’est pas fini. »

Entretien avec Émile Bravo

Comment vous êtes-vous retrouvé sur la série Spirou ?

Émile Bravo : L’éditeur Benoît Fripiat s’occupait de cette nouvelle collection : Spirou vu par… et il aimait beaucoup mon travail, en particulier Une Épatante Aventure de Jules, une série jeunesse. Il est venu me demander si je voulais rejoindre une collection où on proposait à un auteur de faire son Spirou. Comme j’ai grandi avec Spirou, ça me parlait et j’ai dit oui !

Tout ce que je fais est en relation avec mon enfance : je parle à l’enfant que j’étais, car je m’en souviens très bien. Quand j’étais gamin, je me posais tout un tas de questions sur Spirou, et je me suis dit que l’adulte que je suis devenu allait y répondre. Pourquoi ce costume ? Quel est son travail de groom ? Comment a-t-il rencontré Fantasio ? On sait comment le capitaine Haddock a rencontré Tintin, et on comprend grâce à ça la nature de leur amitié, alors qu’on nous impose que Spirou connaît déjà Fantasio, on ne sait pas comment ils se sont rencontrés. J’ai trouvé que ça manquait. Chez Franquin, Fantasio est intéressant parce qu’il est très différent de Spirou. Il y a une vraie dualité : il est prétentieux, snob et fantaisiste à la fois. Je me suis dit qu’il fallait expliquer la nature de leur relation. Et puis, il y avait aussi le problème de Spip. Quand j’étais gamin, je ne comprenais pas qu’il ait une conscience, qu’il réfléchisse. Je comprenais Milou, car quand je regardais mon chien je voyais bien qu’il pensait, mais mes copains avaient des hamsters, et il ne se passait absolument rien, il n’y avait pas de communication. Ce qui me choquait, surtout, c’est que Spip avait une conscience, mais pas le Marsupilami ! J’ai donc inventé cette histoire à la Frankenstein, où l’électricité apporte la conscience à l’écureuil.

Et comme je répondais à l’enfant que j’étais, il fallait que je situe ça aux débuts de Spirou. Tout ça nous ramène à 1938, avant la guerre… Spirou, en 1938, était la mascotte du journal Spirou, avec des gags d’une page assez médiocres ; le personnage était insignifiant. Et, en 1946, c’est devenu autre chose, avec de vraies aventures. On sent que Spirou s’est éveillé. Du coup, je me suis demandé ce qui s’était passé entre les deux. Eh bien, la guerre. Or ce sont les traumatismes qui créent les consciences… Malheureusement pour l’être humain, souvent, il faut que quelque chose de terrible se passe pour avancer.

Spirou était une lecture importante de votre enfance ?

É. B. : Oui, c’est l’un des personnages qui m’ont appris énormément de choses, comme Tintin. Surtout, j’aimais la série de Franquin. Quand je parle de Spirou, je parle toujours de Franquin : après lui, c’est du sous-sous-Franquin. Quand je me suis mis à lire le premier Fournier, je n’avais pas capté que c’était un nouvel auteur, et j’étais très déçu. C’était mou… J’ai compris après coup. C’est pour ça que, par rapport à cette nouvelle collection, j’ai trouvé important de dire aux enfants (car je m’obstine à penser que ce sont les enfants qui lisent Spirou) que c’est un Spirou fait par un auteur.

Votre Spirou prend le parti de faire tout à fait autre chose que la série originale et c’est ce qui le rend passionnant. Comment, une fois acceptée la commande, vous êtes-vous emparé du personnage ?

É. B. : Comme vous le dites : je m’en suis emparé. Le but du jeu n’est pas de faire une nouvelle aventure de Spirou, c’est de se servir de ce personnage pour dire quelque chose. Un peu comme je crois que Franquin essayait de transmettre quelque chose dans ses albums, contrairement aux autres qui font des aventures « dans le genre de ». Mon idée, c’était de raconter quelque chose qui ait un rapport avec nous tous. Une transmission.

Spirou

Spirou par Jijé © Dupuis

Il y avait dans Le Journal d’un ingénu quelque chose à dire sur l’éveil d’un enfant. Dans L’Espoir malgré tout, je voulais développer cette transition entre l’enfance et l’âge adulte, et montrer comment on s’éveille au monde, dire qu’on y appartient et que personne n’est insignifiant. Symboliquement, c’est bien que Spirou soit un groom, c’est-à-dire rien, quelqu’un qui tient les portes. Expliquer aux gens que ce petit bonhomme, cet enfant, existe et traverse l’histoire et qu’il va même la faire. En fait, c’est un projet ultra-humaniste.

« Spirou est une idée. L’idée d’un enfant avec des sentiments humanistes, et c’était ça qui m’intéressait. Je n’ai pas repris le personnage pour faire quelque chose d’iconoclaste ou d’irrévérencieux. » (Émile Bravo)

Vous avez beaucoup relu Spirou avant d’écrire Le Journal d’un ingénu ou, au contraire, vous avez choisi d’en faire abstraction ?

É. B. : Pas du tout, je n’en ai relu aucun. Pour moi, Spirou, Fantasio et Spip sont trois marionnettes qui appartiennent à Dupuis, et je joue avec, mais je ne touche à rien d’autre. Mis à part des petits clins d’œil : j’ai repris P’tit Maurice, qui m’avait marqué. On sentait bien que Franquin se foutait de la gueule de Morris, un petit fayot issu de la bourgeoisie belge, et qu’il s’était amusé à le croquer. Comme j’avais besoin d’un personnage comme lui, je l’ai repris pour ne pas avoir à en inventer un autre. À part ça, je ne touche pas à l’univers de Franquin.

Spirou est une idée. L’idée d’un enfant avec des sentiments humanistes, et c’était ça qui m’intéressait. Je n’ai pas repris le personnage pour faire quelque chose d’iconoclaste ou d’irrévérencieux. Ça ne m’intéressait pas du tout. Je n’allais pas raconter une histoire d’amour entre Spirou et Fantasio : ça, c’est le genre d’idée qui appartient aux années 1970, on rue dans les brancards des héros de son enfance, mais c’était une autre époque. Aujourd’hui, il y a mieux à faire.

Certes, vous respectez le matériau d’origine, mais vous rejetez avec humour certains éléments qui n’ont pas l’air de vous convenir. Par exemple, on sent que vous n’aviez pas envie de donner la parole à Spip, et que vous avez juste repris cette idée pour un appendice comique où vous le rendez responsable du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

É. B. : (Rires.) Pour moi, ce n’est même pas une blague potache, je me suis mis à la place de Spip : si j’acquiers une conscience et que je vois le monde tel qu’il est, je trouve l’humanité horrible. Mais c’est quoi cette engeance ? (Rires.) Si on fait une lecture entre les lignes, je ne demande pas aux gens de comprendre ça, je ne crois pas à cette conscience de Spip. Comme Spirou a bu une bière juste avant, je transpose l’esprit de Spirou dans cet animal qui s’éveille. Spirou a bu et il a cet éclair de lucidité. C’est ma façon de botter en touche : Spip ne pense pas, c’est Spirou qui est saoul !

Dupuis a-t-il intégralement accepté votre scénario du premier coup ou avez-vous dû défendre votre projet ?

É. B. : Tout a été accepté tout de suite. Je n’ai jamais eu aucune remarque : l’éditeur a compris mon esprit, et il était ouvert à l’idée d’une suite. Quand l’idée de la nouvelle histoire m’est venue, il a été partant immédiatement. Je ne pensais pas arriver à trois cent trente pages, je pensais faire un seul tome, comme le précédent. Même si je soupçonnais que si je racontais la guerre, ça risquait de prendre quelques pages de plus. Mais je me suis lancé là-dedans, et mon éditeur lisait ça comme un roman et m’a dit qu’il n’y avait rien à changer. Si je l’ai fait, c’est aussi parce que j’ai bénéficié d’une grande liberté.

Spirou

Planche de L'Espoir malgré tout © Dupuis

« Je n’ai jamais voulu faire une nouvelle aventure de Spirou : je voulais expliquer à l’enfant que j’étais qui est ce personnage, tout simplement. »

En faisant un pas de côté pour imaginer votre Spirou, vous proposez ce que les Américains appellent une origin story, c’est-à-dire un retour au mythe fondateur du personnage. Il y en a déjà eu six pour Superman, un contemporain de Spirou réinventé chaque décennie. Comment expliquez-vous qu’on ait attendu soixante-dix ans pour avoir le premier récit des origines de Spirou (considérant assez paradoxalement que Le Petit Spirou ne remplit pas du tout ce rôle) ?

É. B. : Je ne sais pas. Je pense que les gens ne prennent pas ça vraiment au sérieux, tandis que dans les comics, on est dans un monde d’adultes : les personnages sont des surhommes. Alors que Spirou est juste un groom. Personne ne s’intéresse à la vie d’un groom, et c’est ça qui est intéressant. Tout le monde peut s’identifier à lui, donc c’est bien d’expliquer d’où il vient. Il y avait des choses assez logiques à raconter sur cette époque. Un garçon qui travaille à ce poste dans un hôtel est sûrement orphelin. Je n’ai jamais voulu faire une nouvelle aventure de Spirou : je voulais expliquer à l’enfant que j’étais qui est ce personnage, tout simplement. Le problème, aussi, dans le monde de la BD, quand les personnages sont aussi mythiques, c’est que les gens ont l’impression de s’attaquer à des montagnes, à des mythes. Ça me fait un peu rire, on prend ça trop au sérieux.

Paradoxalement, alors que la série Le Spirou de… n’est pas censée être connectée à la série originale, on a presque l’impression au vu du succès du Journal d’un ingénu que dix ans après c’est devenu un nouvel évangile qui rentre dans le corpus officiel du personnage.

É. B. : (Rires.) Tant mieux ! Je suis ravi. C’est parce que c’est plausible et qu’il y a quelque chose d’un peu philosophique. On peut faire de la BD et apporter une profondeur, notamment avec ces personnages, qui sont emblématiques de notre enfance. Aujourd’hui, on peut se permettre de faire ça. À l’époque de Franquin, on ne pouvait pas parler de religion ni de politique. C’était hors de question. Le monde a évolué, on peut le faire aujourd’hui, donc je n’allais pas m’en priver.

Spirou

Case de L'Espoir malgré tout © Dupuis

En fait, pas tant que ça. Le Journal de Spirou affirmait justement, après l’attentat de janvier 2015 : « Spirou n’est pas un journal politique. » Or, quand on ouvre Le Journal d’un ingénu, la politique est partout : rien que les trois premières pages montrent un nazi, citent la guerre d’Espagne, Staline, le communisme et le rexisme. Quant aux enfants, ils reproduisent en clans les combats politiques de leurs parents.

É. B. : J’ai replacé ça dans le cadre, celui des années 1930. Mes parents ont grandi à cette époque. J’ai l’impression d’avoir baigné dans cet esprit-là, et je me suis intéressé à l’histoire très tôt. Mon père a eu l’idée de me dire quand j’avais dix ans que, sans Hitler et Mussolini, je n’existerais pas…

Pourquoi ? Je sais que vous êtes le fils d’un réfugié espagnol, mais quel rapport entre Hitler et votre naissance ?

É. B. : Mon père s’est battu pendant la guerre d’Espagne et il a rencontré ma mère en se réfugiant en France. Or il pensait que, sans l’appui des Allemands et des Italiens, Franco n’aurait pas gagné en Espagne, et donc que lui n’aurait pas eu à s’exiler puis n’aurait pas rencontré ma mère. Mais bon, la guerre a eu des conséquences comme ça sur toutes les familles.

Quand, enfant, vous découvrez les images des camps, des charniers, qui vous font faire des cauchemars et qu’on vous dit que sans ça, vous n’existeriez pas, c’est très troublant. Tout jeune, j’ai cherché à savoir ce qui s’était passé, ce qu’étaient le nazisme, le fascisme, savoir d’où je sortais. Voilà : mon rapport à l’histoire est permanent. Quand je vois le monde d’aujourd’hui, où un certain nombre de personnes ne savent pas du tout ce qui s’est passé, je trouve ça dommage, et c’est pour ça aussi que j’ai fait ce Spirou.

« Il y a beaucoup de gens qui sont fiers de ne pas lire de bandes dessinées. Pour moi, c’est une forme d’illettrisme. Ces gens ne comprennent pas que la première écriture a été le dessin. » (Émile Bravo)

Le drapeau belge dessiné par l’accumulation de croix gammées et de faucilles et de marteaux en couverture du Journal d’un ingénu, c’était gonflé, aussi. Ça ne vous a pas posé de problèmes ?

É. B. : Ben non, ça se justifie : on est en Belgique, avec un petit bonhomme perdu. À sa gauche, il y a les nazis, à sa droite les communistes. Ces partis ont pour couleurs le noir et le rouge. C’est l’histoire. Et au milieu, Spirou est sur un fond jaune, qui est la couleur de la bière ou des frites ! C’est ce que ça raconte, et ça forme le drapeau belge.

Pour moi, la BD, c’est de l’écriture graphique. On doit tout raconter avec une image simple. Je suis contre les couvertures compliquées. Il y a beaucoup de gens qui sont fiers de ne pas lire de bandes dessinées. Pour moi, c’est une forme d’illettrisme. Ces gens ne comprennent pas que la première écriture a été le dessin. Ils ne savent pas que le « A » est une tête de taureau à l’envers, parce qu’on n’apprend pas l’histoire de l’écriture. Ne pas savoir lire un dessin, c’est dommage, ça veut dire que tu as oublié ton enfance, car tout enfant sait lire un dessin. Il y a donc la posture de dire que, parce qu’on est un adulte, on ne sait plus parler à l’enfant qu’on était. Le dessin est une écriture universelle ! Vous pouvez communiquer par le dessin dans tous les pays. Ce discours, pour moi, est la définition de l’ignorant fier de l’être !

Spirou

Planche encrée de L'Espoir malgré tout © Dupuis

C’est vrai aussi sur le fait de pratiquer le dessin. Moebius m’a dit un jour quelque chose dont je n’avais pas pris conscience auparavant, qui est que tous les enfants sans exception dessinent, et que presque tous s’arrêtent de dessiner un jour, sauf quelques-uns qui en font leur métier.

É. B. : C’est exact ! C’est terrible. Il faut expliquer que notre monde est un monde adolescent. Il n’est pas du tout adulte, l’homme n’est pas fini. Tant qu’il n’aura pas résolu son enfance, il ne deviendra pas adulte. Considérer par exemple que l’histoire commence avec l’écriture, sans comprendre que l’écriture démarre avec les dessins dans les grottes, et appeler ça la préhistoire, c’est ce genre de symbole qui nous éloigne de notre enfance. Il a fallu qu’on décrète que l’écriture codifiée démarre notre histoire, et qu’avant de construire des cités, nous n’étions que des singes. C’est une idée préconçue qui nous empêche de comprendre l’enfance de l’humanité, c’est triste.

En démarrant votre histoire en 1939, vous choisissez l’année qui suit la création du personnage. C’est en vous lisant que je me suis aperçu que la série Spirou et Fantasio ne s’était jamais emparée de ce contexte historique, alors que l’histoire du personnage de Spirou et du Journal de Spirou est complètement liée à la guerre.

É. B. : Je n’aborde pas la Résistance au sein du journal Spirou parce que ce journal n’existe pas dans mon univers. Spirou existe, et c’est Tintin qui a un journal : Le Petit Vingtième. Je fais d’autres connexions, avec par exemple le  Farfadet, un théâtre ambulant. Comme le journal Spirou ne pouvait pas être imprimé pendant la guerre, faute de papier, le personnage de Spirou survivait de ville en ville en Belgique pendant l’Occupation à travers des petites pièces jouées par ce théâtre de marionnettes. J’y fais référence, mais d’une autre façon, vous verrez.

Spirou

Quelques cases de L'Espoir malgré tout © Dupuis

Finalement, d’un album unique, votre création devient une série à part entière dix ans plus tard, avec pas moins de quatre nouveaux albums annoncés dont le premier est la suite directe du précédent. Pourquoi un nouveau cycle si long plutôt que des albums unitaires comme le premier ?

É. B. : Ce ne sont pas quatre nouveaux albums, mais une histoire qui fait trois cent trente pages. Je l’ai écrite en quatre chapitres et je pensais d’abord en faire un seul album. Mais j’ai commencé à l’écrire il y a cinq ans, et il aurait fallu attendre encore trois ans pour que je termine tout pour publier d’une traite, donc on a décidé de le sortir par chapitres.

Quand j’ai annoncé que je m’attaquais à un nouveau Spirou, les gens me disaient : « Ne fais pas ça, tu vas tout gâcher, tu as déjà tout dit dans le premier. » Mais non, justement, j’avais encore beaucoup de choses à dire et je voudrais que le premier soit le préambule de ce que je commence à raconter maintenant.

C’est en effet l’impression qu’on a : ce deuxième album est dans la continuité immédiate du précédent, il est en même temps très différent… 

É. B. : Oui, il est plus adulte, moins potache.

« Ce n’est pas Spirou contre les nazis ou contre les boches : ça, c’est un mythe construit après-guerre. Ce qu’il faut raconter aux enfants, c’est ce qu’était vraiment cette période d’occupation. » (Émile Bravo)

Il est aussi plus sombre. Nous ne sommes plus dans les prémisses de la guerre, mais dans quelque chose de beaucoup plus violent. Vous basculez dans autre chose.

É. B. : Oui, c’est la guerre. Je me suis imprégné de l’histoire de la Belgique sous l’Occupation. J’ai essayé d’être le plus objectif possible sur la question qu’on s’est tous posée : qu’est-ce que j’aurais fait à l’époque ? Que fait-on dans ce contexte quand on n’est pas un héros, juste un être humain ? Je me suis efforcé de faire passer cette époque-là à Spirou en le laissant le plus humain possible. C’est une façon de dire aux gens : si vous gardez votre humanité, même dans les pires moments, les choses se passent différemment. Il ne s’agit pas de prendre les armes. Ceux qu’on a appelés les Justes après la guerre n’ont jamais fanfaronné, car ils trouvaient ça normal. Les héros sont ceux qui sont restés humains, sans faire grand-chose, mais en prenant des risques qui, souvent, n’étaient pas calculés. C’est ce sentiment-là que je voulais développer à travers le personnage de Spirou, car il est comme ça.

Depuis que je suis petit, chaque fois que je croise quelqu’un qui a traversé cette période, je lui pose la question : qu’avez-vous fait pendant la guerre ? Comment ça s’est passé ? Je n’ai pas trouvé beaucoup de résistants et aucun collabo, mais peut-être qu’ils ne me l’auraient pas dit (rires). Pour la plupart des gens, en fait, il ne s’est rien passé. Ce qui ressort tout le temps, ce sont la faim et la peur. C’est ça qui est intéressant et qu’il faut montrer. Ce n’est pas Spirou contre les nazis ou contre les boches : ça, c’est un mythe construit après-guerre. Ce qu’il faut raconter aux enfants, c’est ce qu’était vraiment cette période d’occupation.

Spirou

Planche crayonnée de L'Espoir malgré tout © Dupuis

Justement : le nouvel album L’Espoir malgré tout est un véritable travail de démythification du héros. Spirou n’est pas particulièrement courageux, sauf par moments. Il devient presque sous votre plume un antihéros, ou plutôt un héros du quotidien. En fait, il ne comprend à peu près rien à ce qui se passe autour de lui.

É. B. : Il est jeune, c’est un enfant. Nous, on a le recul, on sait ce qui s’est passé. Mais à l’époque, en 1940, vous ne savez rien. Qu’est-ce que vous pensez ? Que les Allemands vont gagner la guerre. On ne l’espère pas, mais on est abasourdi et on ne sait pas ce qui se passe. Et en plus, c’est un enfant. Moi, je me souviens quand j’étais enfant, c’était l’époque de la guerre froide, on avait l’impression qu’on allait tous disparaître, et ce qui me paraissait le plus terrible, c’était de disparaître sans avoir vécu d’expérience amoureuse. Il y avait cette peur de passer à côté de ma vie.

Il a quel âge, d’ailleurs, votre Spirou ? On ne sait pas trop s’il a treize ou dix-huit ans, ce qui change tout. Il est trop grand pour jouer au foot avec les petits, et trop jeune pour boire une bière. Il a l’air gêné par tout ce qui touche à l’amour ou au sexe.

É. B. : Déjà, à cette époque, à treize ans, on était presque un homme. Après, il y avait l’âge de la majorité, mais ce qui est clair, c’est qu’à la fin de la guerre, Spirou n’est pas encore majeur, car il n’a pas l’âge de partir au STO (service de travail obligatoire). Donc, ça reste un adolescent. Mais de quel âge, je ne sais pas ! Entre 14 et 18 ans.

« L’héroïsme, c’est aussi ce qui est inconscient. » (Émile Bravo)

Son moment de bravoure dans le deuxième tome est une bagarre avec un Flamand hitlérien.

É. B. : Oui, il est amoureux. Sa copine est juive, donc il ne peut que prendre la défense des juifs. Il est trop chrétien pour comprendre cette haine, pourquoi on leur en veut. Et sa copine est non seulement juive mais communiste, donc il doit s’intéresser à ce qui se passe. Quand il voit des gens avec une haine comme ça, lui, avec ses bons sentiments, ne comprend pas. Mais ça se passe entre gamins… L’héroïsme, c’est aussi ce qui est inconscient. Son autre acte d’héroïsme est lorsqu’il défend d’un coup de parapluie Fantasio qui va se faire abattre par un gestapiste. C’est l’acte qui le fait entrer dans le monde adulte, car c’est dangereux. Mais il faut réagir, sinon Fantasio se fait abattre.

Plus étonnant : Fantasio offre sa plume à un journal collaborationniste, puis on le voit partir travailler en Allemagne, sans véritable malice et sans adhésion aux théories d’Hitler. Vous prenez presque la défense des collabos du quotidien.

É. B. : Fantasio ne comprend rien à la politique ! Il n’y arrive pas. Ça rejoint l’idée de tous les témoignages que j’évoquais : quand on a faim, il faut survivre. Il travaille comme journaliste, mais il se fout de savoir ce qu’il se passe, il veut juste travailler. Il part en Allemagne, mais pour l’instant, on ne sait pas pourquoi ni comment. On est à l’automne 1940. On pense encore que les Allemands vont bientôt envahir l’Angleterre. Fantasio n’y pense même pas, il veut juste faire passer son article, et on lui demande de raconter que l’hôtel détruit par une bombe allemande l’a été par une bombe anglaise, alors il le fait. Mais il n’est pas dans un camp, c’est ce qui se passait à l’époque. Il y avait peu de gens, à l’époque, qui avaient une conscience politique et comprenaient ce qu’était le nazisme. Et puis, il est fantaisiste. C’est un artiste, il ne sait pas trop dans quel monde il vit. Je n’ai pas fait ça pour justifier la collaboration, mais plutôt pour revenir à des faits.

Spirou

Quelques cases encrées de L'Espoir malgré tout © Dupuis

Vous affirmez vous adresser à la jeunesse, et Spirou est un héros pour les enfants. J’ai été surpris par la noirceur et la dureté de ce nouvel album. Je pense notamment à la scène de bombardements des civils qui s’enfuient, mais aussi à la mort d’un personnage important du premier album. Je comprends la démarche de montrer les bombardements qui appartiennent à l’histoire, mais ce deuxième point est plus surprenant.

É. B. : Oui, mais c’est pour expliquer quelque chose : ce personnage disparaît ensuite de mon histoire, l’hôtel Moustique aussi. Donc ça explique pourquoi. Et c’est aussi une façon d’annoncer que c’est une histoire où il y a des morts. Tu peux être un héros et tu peux mourir, donc ça porte cette dimension angoissante. D’abord, Fantasio voit des morts sur la route, même si je ne le montre pas. Il voit quelque chose de terrifiant, que l’enfant peut imaginer. Ensuite, on a un personnage de BD qui meurt. Je replonge le lectorat dans la réalité : c’est ça qui m’intéresse, non pas de faire évader mes personnages dans de nouvelles aventures, mais de dire : « Regardez, c’est ça, notre monde. Il est dur. La mort est là. » Mais il faut le faire doucement, on parle quand même d’une partie de l’histoire où il y a eu soixante millions de morts. Je suis là pour transmettre et éduquer les enfants au monde dans lequel ils vivent, pas pour les envoyer chez Disney. Je veux leur faire comprendre le monde pour les y préparer, mais je raconte tout ça avec de l’humour et des petites choses qui désamorcent, font sourire.

Oui, la séquence de cette mort est finalement comique.

E.B. : Voilà, c’est un gag mais avec un mort. Et des morts, il va y en avoir plein.

Vous avez aussi des considérations plus politiques avec, par exemple, le discours aux enfants sur le nazisme et le bolchevisme.

É. B. : Ce sont des dialogues très simples, pas vraiment politiques. C’est pour dire que ces régimes-là, comme toutes les révolutions, naissent d’une misère.

Il y a aussi une scène qui peut avoir une lecture très politique, mais peut-être que je me trompe, sur les migrants belges bloqués à la frontière française. J’imagine que vous faites malicieusement écho au monde contemporain, aux frontières qui se ferment quand, parfois, il faut les ouvrir ?

É. B. : C’est une réalité : ça s’est passé (rires). Ça n’a pas duré longtemps, une journée ou deux, mais les Français ne voulaient pas des réfugiés belges. Absurde. Bien sûr que ça fait écho au quotidien, comme l’histoire du peintre envoyé dans un camp. Mon père a été envoyé dans un camp alors qu’il était antifasciste, mais ça, c’est l’absurdité de notre monde et son immaturité qu’il faut dénoncer. Il faut dire aux gens qui se plaignent des Syriens qui arrivent parce qu’ils ont une autre culture qu’il y a quatre-vingts ans, c’était la même situation avec les Belges, qui sont juste là, à côté, francophones, avec la même culture, et qui se battaient avec nous ! La peur d’être envahi est toujours ridicule.

Spirou

Planche encrée de L'Espoir malgré tout © Dupuis

Avez-vous effectué un gros travail de documentation historique pour préparer ces albums ?

É. B. : Oui. Il y a eu un livre important, celui d’un juriste : Paul Struye, qui a écrit son journal pendant l’Occupation, par tranches de six mois. Il notait tout ce qui se passait, objectivement : ce que pensent les gens, le prix du pain, des petites anecdotes sur les mentalités qui évoluent. Au départ, le côté résigné du peuple belge qui soutient son roi, avant de comprendre quelques mois après que leur roi est prisonnier des Allemands. Il n’y a pas de roman national en Belgique, c’est un petit pays très récent, né en 1830, donc ils avaient une autre vision des choses. Il y a eu peu de collaborateurs : vingt mille, je crois, durant toute la guerre, mais ça suffit pour encadrer un pays. Chronologiquement, tout ce que je raconte est vrai.

« Je ne veux pas dire que Tintin est collabo mais, objectivement, quand vous lisez L’Étoile mystérieuse, c’est quand même un album collabo ! » (Émile Bravo)

Cela a été peu relevé, mais votre Spirou est quasiment le sosie de votre héros Jules, avec pour seule différence la mèche de cheveux relevée. Avez-vous voulu installer un « cousinage » entre ces deux personnages ?

É. B. : (Rires.) Évidemment ! J’utilise des codes : la BD, ce n’est pas du dessin, ce sont des codes. J’explique souvent, quand je vais dans les classes, que Tintin sans la mèche, c’est Bécassine ; si vous lui mettez une autre mèche et que vous lui transformez un peu le visage, c’est Spirou. Jules, si vous lui enlevez sa coupe de cheveux, il devient aussi Tintin. C’est ce que j’appelle un vecteur : un personnage assez lisse pour entraîner dans une histoire et à qui on peut s’identifier, même si on n’est pas du même genre : une fille peut suivre ce personnage, car ce qui est important, c’est son esprit, la douceur qu’il peut dégager. Mais je ne prétends pas inventer graphiquement quelque chose. J’adopte uniquement une écriture codifiée, qui est celle avec laquelle j’ai grandi, l’école franco-belge.

Un mot, justement, sur les nombreuses vannes consacrées au personnage de Tintin, traité de fasciste par un personnage. Pourquoi cet acharnement ?

É. B. : Ce n’est pas un acharnement ! Il faut se replacer dans le contexte : Spirou est orphelin, catholique… Il lisait forcément les aventures de Tintin. Ce qui se passe quand il enlève son uniforme, c’est qu’inconsciemment il ne peut pas s’empêcher de ressembler à Tintin. Parce que Tintin passe partout, il est habillé comme un jeune homme de son époque. Il a son propos, en fait, qui est de passer inaperçu. Et puis, je ne veux pas dire que Tintin est collabo mais, objectivement, quand vous lisez L’Étoile mystérieuse [publié en 1942], c’est quand même un album collabo !

Ah bon ? Je ne l’ai jamais lu comme ça.

É. B. : Ce sont des gens de l’Axe et de pays neutres qui se battent contre une expédition américaine dirigée par un banquier juif. Ce que je veux dire, c’est que Tintin est un personnage adapté à son époque, dans laquelle on peut se glisser, qui nous apporte cet anonymat.

J’y voyais plus une allusion à l’histoire éditoriale des deux personnages : Tintin publié dans Le Soir volé et Spirou dans un journal censuré par l’occupant, et qui passait des messages codés à la Résistance.

É. B. : Oui, bien sûr, avec la rivalité entre les deux titres. Mais Spirou admire Tintin, comme moi j’admire aussi Tintin. Vous l’avez lu quand vous étiez petit ?

Oui, chaque album des millions de fois…

É. B. : Voilà. Vous voyez : grâce à Tintin, on comprend ce qu’était le colonialisme, ce qu’était cette période d’occupation. Quand on le replace dans son contexte, moi, je ne fais pas le procès de Tintin. Si on connaît l’histoire, on comprend très bien pourquoi le personnage est comme ça, pourquoi on parle du Congo, ou pourquoi L’Étoile mystérieuse : c’est quand même la fin du monde qu’Hergé raconte. Quand l’armée allemande vous envahit comme ça en trois semaines, c’est la fin du monde, c’est le chaos total. C’est ce que raconte cette météorite qui vient frapper la Terre.

Spirou

Planche de L'Espoir malgré tout © Dupuis

La situation de Fantasio évoque aussi Le Soir volé, même si vous rattachez ça à un autre journal, lui aussi connecté à l’histoire de Spirou : Le Moustique.

É. B. : (Rires.) Oui, j’en fais un Soir collabo. En plus, je sais que Le Moustique a suivi la même histoire que Spirou Magazine, ce n’était pas du tout un journal collabo. Il s’est arrêté pendant la guerre pour les mêmes raisons que le journal Spirou. Mais ça compliquait l’histoire si je faisais autrement. Fantasio est un journaliste du Moustique, ça ne pouvait pas être un journaliste du Soir. Je voulais rester sur ce journal, mais c’était une façon de dire que, quand un journal vit sous l’occupation, il est fatalement contrôlé.

À quoi faut-il s’attendre pour la suite ?

É. B. : La suite de l’histoire et son dénouement. En tout, quatre années, une évolution des personnages, une prise de conscience. Si j’ai pris tant de temps pour le faire, c’est que je pense que ça valait le coup de le raconter. Là, j’installe l’histoire. Tout monte après crescendo, et c’est assez terrible en fait (rires).

On en reparle dans quatre ans, alors.

É. B. : Voilà, j’espère juste ne pas vous décevoir, mais les éditeurs ont l’air content. 

Vous avez déjà tout écrit ?

É. B. : Oui, écrit et dessiné car je fais les deux en même temps.

Spirou

Quelques cases crayonnées de L'Espoir malgré tout © Dupuis

Vous dessinez directement sans passer par l’étape du scénario ? Dans l’édition réservée aux journalistes que j’ai reçue, les dernières pages sont en crayonné. Est-ce votre première étape d’écriture ?

É. B. : Oui, en fait, je visualise les scènes et je les dessine tout de suite. J’ai déjà le découpage. Tout est lisible, sauf que c’est à l’état de brouillon. Maintenant, je dois tout mettre au propre, c’est la partie un peu chiante, artisanale.

Mais… il y a déjà tout dans vos crayonnés !

É. B. : Oui, il y a l’expression, les attitudes, le cadrage, le découpage. Ça, c’est le côté passionnant de la bande dessinée, la partie créative. Après, c’est juste un travail de dessinateur. Je m’y retrouve aussi mais, pour moi, ce n’est pas ça le côté artistique de la bande dessinée. Quand on parle d’art dans la BD, les gens qui achètent des planches, ce n’est pas ça pour moi, c’est juste de la calligraphie. Dire qu’un dessin est artistiquement beau, ce n’est pas vrai, ou alors c’est très rare. Si vous me parlez de Blutch, oui. C’est un grand artiste. Mais si vous me parlez de Francq, ou même de Bilal, ce n’est pas du dessin artistique, ce sont des codes de bande dessinée.

J’ai déjà entendu ces arguments dans la bouche d’autres auteurs, mais je ne suis pas d’accord avec vous. Quand je vois une planche originale exposée d’un album que j’aime, je ressens une véritable émotion, qui est liée à l’œuvre et à ses qualités artistiques. Chaque découverte d’une planche originale d’Hergé sur un mur par exemple est une émotion très forte, et je considère que cette émotion est directement liée à ses qualités artistiques.

É. B. : De même, mais Hergé est un grand dessinateur !

Je passe plus de temps sur vos crayonnés que sur vos planches terminées parce qu’on voit le geste artistique, les intentions sont beaucoup plus claires que sur une planche terminée.

É. B. : Quand vous parlez du manuscrit, je suis d’accord avec vous. Plutôt que de décrire une scène, on la dessine. Une case est comme un paragraphe, c’est de la poésie. Une illustration est comme un poème. Et comme vous dites, c’est le premier jet, et c’est posé sur le papier. Quand on passe à l’étape d’après, pour moi, qu’on reprend au pinceau, à l’encre, c’est dommage, car tout était déjà là.

Spirou

Case crayonnée de L'Espoir malgré tout © Dupuis

Il faudrait faire des éditions doubles : l’album terminé, et en bonus l’album en crayonnés.

É. B. : Mais oui ! Si tout le monde était habitué au dessin, ce serait même suffisant.

Beaucoup d’auteurs ont imposé ça en publiant des carnets : Joann Sfar ou Trondheim, entre autres.

É. B. : Bien sûr, mais je suis de la vieille école, moi ! Il faut que ce soit simple, fluide. Le dessin réaliste ne m’intéresse pas.

L'Espoir malgré tout

Écrit et illustré par Émile Bravo

Dupuis, 89 pages, 16,50 €

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