Diffusé début octobre sur HBO, « Spielberg » s’impose haut la main comme le nouveau documentaire référence sur la carrière de daddy Steven. Rarement le cinéaste ne s’est autant confié, jamais un film, un article, une émission, n’a pu rassembler une brochette de collaborateurs aussi prestigieuse pour évoquer sa carrière. Un film éloge, où les craintes de la pommade finissent par s’estomper, pour ouvrir vers une oeuvre elle-même spielbergienne, raccord avec ses préoccupations, sa vie, ses films. Certainement pas le documentaire à hauteur critique qu’on pouvait espérer (les passionnantes années 2000 brossées un peu vite), mais enfin le film qui, mieux qu’aucun autre, traduit la trajectoire impressionnante du wonderboy hollywoodien.

Mauvaise nouvelle pour ceux qui brigueraient à l’avenir de tourner un documentaire sur Spielberg : personne ne pourra jamais réunir un casting tel que celui du film de HBO. Telle que pour la réunion de famille d’une vie, tout le monde a répondu à l’appel. Aussi bien les proches (soeurs, parents), les amis de légende (Lucas, Coppola, De Palma, Scorsese), les collaborateurs de toujours (monteur, chef opérateur, producteurs…) que ceux qu’il a mis en scène : de Richard Dreyfuss à Daniel Day Lewis en passant par Daniel Craig, Drew Barrymore, Liam Neeson, Tom Hanks, Ralph Fiennes, Dustin Hoffman, Harrison Ford, Holly Hunter ou Leonardo Di Caprio, chacun vient porter un toast, raconter une anecdote, éclairer une nouvelle facette du wonderboy. Même Tom Cruise passe par là, laissant pour l’heure les rancoeurs de la promo calamiteuse de La Guerre des mondes. À voir les visages et les noms s’enchainer, durant plus de deux heures, l’effet de sidération mondain aurait de quoi faire tourner la chose à une pénible compilation d’éloges, à peine ponctuées par quelques nuances critiques (là aussi, la crème du New York Times, du Village Voice ou d’Hollywood Reporter). Emaillé de longs entretiens où l’auteur se livre comme rarement -sans pour autant dire ce qu’on n’avait pas déjà deviné, ni hélas rentrer dans le processus de travail-, le film de Susan Lucy n’allait pas, avec un tel parti pris du témoignage, gâcher la fête de cette réunion-évènement qui restera probablement le seul véritable document d’envergure sur le cinéaste. Pour autant, si on peut regretter alors que le film ne soit pas toujours capable de retranscrire toute la puissance stylistique de Spielberg, ni vraiment ausculter son versant Mister Hyde  il n’en reste pas moins une oeuvre à l’image de l’auteur. Ce qui le rend à sa façon indépassable.

Familles composées

Nul besoin de connaitre sa biographie pour savoir que le grand motif fondateur et récurrent de Spielberg tient au divorce de ses parents. A renfort de témoignages, de lui-même, ses soeurs, son père, sa mère, et d’images d’archives probablement inédites (des films 8mm d’époque, des photographies de famille), le cinéaste place immédiatement cet évènement comme l’enjeu principal de sa filmographie. De Rencontres du troisième type (son film le plus personnel, de son propre aveu), au Pont des espions en passant par Lincoln, La Guerre des mondes, L’Empire du Soleil, A.I  ou encore E.T., la fêlure inconsolable de la séparation émaille tout son cinéma, qu’elle s’installe au coeur de la famille nucléaire, ou de l’Amérique – Spielberg s’avouant, sans surprise, un patriote. Ce qu’on savait moins, c’est que ce divorce a longtemps entretenu un malentendu avec son père (génie pionnier de l’informatique), qu’il croyait alors voir partir quand en vérité sa mère (à qui il doit ce rapport continu à l’enfance) était tombée amoureuse d’un autre – une situation reprise quasi sans filtre dans Attrape-moi si tu peux. Si devant ces révélations de divan, la gêne de tomber dans le grand déballage psycho pour expliquer les thématiques du cinéaste n’est jamais loin, ce qui en ressort est finalement plus important.

Spielberg

Haut : Photo de famille chez les Spielberg (Steven à gauche) ; Bas : repas de famille, sans le père, dans E.T. (Crédits : HBO)

Avec ses frères du Nouvel Hollywood, Spielberg s’est trouvé une famille à l’image de ses films et celle de Moulinsart : toute dans le respect des territoires et des individualités, sans concurrence, dans l’entraide et la complémentarité

Chacun sa place

D’abord parce que, même en confiant ses souvenirs d’enfance, il y a cette pudeur chez Spielberg (celle qui lui fera édulcorer des passages de La Couleur pourpre). Et que celle-ci est à l’image de tout son cinéma, jusque dans son sens du spectacle qui lui a permis d’acquérir sa popularité et de faire consensus. Passant ainsi en revue, chronologiquement, la filmographie du cinéaste, le film montre comment ce pivot familial évolue d’une oeuvre à l’autre, révélant des détails intimes (La Liste de Schindler qui le réconcilie avec sa judéité rejetée à l’adolescence) qui sans cesse trouvent leur alchimie entre une vision personnelle et des pures machines hollywoodiennes. Spielberg se livre, les invités témoignent, Susan Lucy souligne à coup d’extraits, mais jamais le film ne franchit la ligne rouge de la balourdise ou de la banalité. Il est à l’échelle exacte où se situe l’auteur, dans une certaine forme de superficialité (Spielberg n’a pas d’autre langage que l’image) qui n’en est pas moins singulière. Comme le documentaire le rappelle, le cinéaste a réussi dès Les Dents de la mer à bouleverser les conventions alors en vigueur à Hollywood, tout en imposant sa marque et en prenant le pouvoir. C’est cette signature, sa capacité à insuffler sa personnalité dans les moindres recoins d’un cinéma populaire, sans que sa vision ne soit écrasante (la critique Pauline Kael le comparait à ses débuts à Howard Hawks, peut-être à raison), qui apparait plus que jamais ici. Spielberg est là, dans chacun de ses films (dès Duel, et sa variation sur une enfance à subir les attaques des bully), avec autant d’autorité que de discrétion. Cette place, médiane, à la fois narcissique et constamment discrète, étant là encore comparable à celle que chacun peut tenir dans une forme de famille idéale – où l’on doit trouver et affirmer sa place tout en ménageant celles des autres.

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Haut :Images des films d'adolescence de Spielberg ; Bas : Steven et ses amis du Nouvel Hollywood : Francis Ford Coppola, Brian De Palma, George Lucas (Crédits : HBO)

Le club des cinq

Si la famille est donc le motif spielbergien par excellence, celle-ci se retrouve partout dans le documentaire. Ce rassemblement hors normes des plus grandes figures du cinéma hollywoodien moderne (il ne manque peut-être à l’appel que Joe Dante ou Tobe Hooper, sans doute trop critiques pour recevoir une invitation) en est la démonstration.  Film de famille sur un cinéaste obsédé par la famille, Spielberg l’est d’autant plus qu’il dévoile des images souvenirs parfois inédites. Non seulement on y montre les films de jeunesse de l’auteur (ceux dont J.J. Abrams, son premier fan également invité, aura eu la chance de voir l’intégrale), mais surtout des films de famille et de soirées avec ces proches légendaires qui ont refait Hollywood. Aucune révélation décisive ne ressort des témoignages de Lucas, Coppola, Scorsese ou De Palma, mais une sincère admiration pour son talent : tous s’accordent sur son génie visuel inné, comme la plupart des comédiens avec il a travaillé. Si le film revient sur le mythe -Spielberg se serait incrusté chez Universal à même pas 20 ans et de là aurait vite monté les échelons-, il montre surtout comment cette amitié avec les auteurs de Star Wars, Apocalypse Now ou Taxi Driver, fût elle aussi spontanément fondée sur une étonnante conception de la famille idéale. Comme semble en attester ces films de potes (en cuisine, au billard, en voiture, en vacances, toujours avec les amis Brian, George ou Francis), Spielberg apparaît tel le petit frère surdoué, un peu nerd (mais toujours drôle), qui trouve alors là une famille de cinéastes. Une famille encore une fois à l’image de ses films et celle de Moulinsart : toute dans le respect des territoires et des individualités, sans la moindre concurrence, plutôt dans l’entraide et la complémentarité – Indiana Jones, qui sauva la carrière de Spielberg après l’échec de 1941, étant peut-être le film le plus évident. Lucas a relancé la carrière de son ami, qui alors ne connaitra presque plus que jamais d’entraves. Cette famille, qui prendra plus ou moins ses distances avec le temps, est devenue depuis une légende dont la mythologie reste encore aujourd’hui sans équivalent, tant elle s’est fondée sur un contexte et une somme de coïncidences.

Chef d’orchestre

C’est cette même famille, encore et toujours, que l’auteur s’est construite avec ses plus proches collaborateurs : John Williams, l’artiste le plus décisif sur sa filmographie ; Michael Kahn, son monteur depuis Rencontres du troisième type et qui mériterait un documentaire à lui seul ; Janusz Kaminski, chef opérateur depuis Schindler ; Kathleen Kennedy et Frank Marshall, couple de producteurs suivant Spielberg depuis 1941, et on en passe. Cette cohorte de fidèles, lui permettant de jongler entre un nombre impossible de casquettes et de projets (au cinéma comme à la télévision), et dont le film donne l’amplitude, est également l’écho de tout ce que fonde le cinéaste. Soit la création d’un environnement où chacun trouve sa place et peut faire exister son talent sans corrompre sa personnalité. Liam Neeson, revenant sur le tournage de La Liste de Schindler résume cet écosystème spielbergien : lors d’une scène où celui-ci doit fumer, le cinéaste lui dicte le moindre geste, jusqu’à sa respiration. Se plaignant à Ben Kingsley de s’être senti telle une marionnette, ce dernier lui répond « Un grand chef d’orchestre a besoin d’un grand soliste ». Alors l’acteur, convaincu, poursuit en expliquant s’être « ouvert » pour Steven, manière de dire qu’en se livrant entièrement à son film, il demeurait lui-même. Autant dire qu’il trouvait place, une place qu’aucun autre n’aurait pu prendre, et fondée sur la confiance et la complémentarité des talents. Dans la maison Spielberg comme pour sa vision du monde, la vie est démocratique à partir du moment où chacun peut préserver et entretenir son propre espace.

Spielberg

Haut : Spielberg et John Williams ; Bas : Spielberg et son monteur Michael Kahn (Crédits : HBO)

Bigger than life

Spielberg montre aussi l’incroyable destinée familiale du cinéaste. Car si ses films dressent une cartographie de son parcours personnel, intime, politique, sa vie elle-même se retrouve également contaminée par le cinéma. Non seulement les films viennent décrire pour les panser ces plaies du passé, mais aussi ils modifient le cours de sa propre existence : ainsi des retrouvailles de ses parents, que le film montre réunis, dans un hallucinant happy end qu’on croirait presque échappé de son sketch pour  La Quatrième dimension. Ou encore de sa relation avec Kate Capshaw, son épouse depuis le Temple maudit, avec qui il a pu fonder une famille sereine l’aidant dans sa carrière.  L’existence du cinéaste, qui allume tous les voyants d’une existence bigger than life, s’est transformée en un récit hollywoodien positiviste et sentimental, les films venant pour combattre et à la fois réactiver les angoisses d’une adolescence depuis devenues un rapport au monde. Chez Spielberg le cinéma n’a pas pas que transformé sa vie professionnelle, il tient d’une magie capable de changer le passé.

Contrairement à J.J. Abrams traquant la poursuite de l’émerveillement hollywoodien dans la gaze du temps où s’agrègent ses idoles, Spielberg s’est fondé moins sur une continuité qu’une rupture.

Filiations

Mais qui dit famille signifie aussi héritage. Si le film glisse rapidement sur celui dont hérite Spielberg (vaguement la télévision, le cinéma sans citer d’autres titres que Lawrence d’Arabie comme oeuvre matrice), c’est que, sans l’énoncer, Susan Lucy a compris que la filiation chez le réalisateur d’Indiana Jones pose une mauvaise question. On a répété que la Nouvelle Vague hollywoodienne était cinéphile et donc, par là, qu’elle prenait en charge, la première aussi explicitement, l’histoire du cinéma américain. Pourtant, un rapide jeu des sept différences générationelles entre Spielberg (et sa bande) et le fils prodigue J.J. Abrams (et sa bande : Matt Reeves, Damon Lindelof, Alex Kurtzman…), permet d’observer un switch évident. Si les seconds n’en sont pas moins des auteurs, ceux-ci n’ont en revanche que peu de style. Le rebooteux et conceptuel J.J. semble loin, non sans minimiser la virtuosité de sa mise en scène, de son père spirituel, qui posa des codes bouleversant l’industrie hollywoodienne. Pire si l’on regarde le cinéma de Coppola, Scorsese ou mieux De Palma qui, pour être le plus maniériste de tous, est à la fois celui dont les films sont le plus marqués par une préoccupation esthétique qui ne ressemble à nulle autre. Contrairement à Abrams traquant la poursuite de l’émerveillement hollywoodien dans la gaze du temps où s’agrègent ses idoles, Spielberg s’est fondé moins sur une continuité qu’une rupture et une affirmation. Il ne refait pas le cinéma de David Lean avec ses fresques, ne cite pas Hitchcock avec Minority Report, ne rejoue pas du Kubrick avec A.I., il invente ce qui ne ressemble qu’à lui et qui ne porte presque aucune trace le précédant – sinon comme un ensemble disparate dont il aurait tiré son propre langage. C’est encore là une nuance avec Abrams : le cinéma, la télévision, la pop culture, ne sont pas un lègue devant lequel il faudrait se situer par hommage ou souci de transmission (Star Wars VII), mais une histoire à perpétuer sans se retourner. Il faut prendre, pas réclamer.

Spielberg

La solitude de l'enfant, la place de la mère et les retrouvailles avec le père, le cinéma de Spielberg condensé en trois images.

On a dit la génération Spielberg rétro, postmoderne, ressuscitant les conservatrices fifties au diapason de l’arrivée de Reagan au pouvoir. En regardant The Outsiders, American Graffiti, Indiana Jones, ou n’importe quel film truffé d’érudition cinéphile de Martin Scorsese, il semble inutile de démontrer le contraire (tout en rappelant qu’il s’agit de films sur la pente des seventies). Ce qui diffère toutefois avec la vague rétro contemporaine (qui rejoue les années 80 non par nostalgie d’une époque et donc d’un vécu mais de ses images) tient à cette nuance stylistique que Spielberg incarne peut-être le plus explicitement. Ce style, diapason des thèmes et de leur mise en image, montre que la filiation ne tient à aucun mimétisme ou quelconque variable maniériste (les genres dont raffole Lucas n’en sont pas, ils ne sont que archétypes à remplir et à régénérer, peut-être ce qu’Abrams a le mieux compris). Le seul père qui compte chez Spielberg est le sien, et il en a fait l’élément moteur de son propre cinéma révolutionnaire. Autant dire que le cinéaste ne peut ressembler à personne, et que toute tentative de le poursuivre vaut comme une demande d’adoption de la part d’enfants déboussolés, incapables de trouver leur propre voie, là où Spielberg a forgé seule la sienne pour réinventer sa famille. À la fin du dernier épisode en date d’Indiana Jones, c’est Harrison Ford qui garde le chapeau.

Spielberg

Un film de Susan Lucy

Diffusion : HBO

Durée : 2h26

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