Au terme de sa vingt-et-unième saison, et après son come-back vidéoludique avec L’Annale du destin, South Park confirme sa longévité au sein du grand marché pop-culturel. Mais qu’en est-il de la subversion ? Entre l’abdication de Trey Parker et Matt Stone face à l’actualité politique – ils déclarent en avoir fini avec le Trump bashing -, le passage au point mort de leur studio de cinéma et une polémique les accusant d’avoir engendré l’alt-right, l’univers du tandem a-t-il conservé sa force de nuisance, ou bien fait-il partie de ces vieux meubles impossibles à remiser ? À l’heure où le monde n’a jamais davantage ressemblé à une très longue saison de South Park, il est temps de poser la question.

L‘an dernier, Trey Parker et Matt Stone postaient sur leur compte YouTube une courte vidéo intitulée « South Park: We’ve been there. » Sur le mode d’une pub guimauve pour une compagnie d’assurances, les auteurs y racontaient en une minute comment une génération a grandi avec leur série, qui soufflait alors ses vingt bougies. On voit défiler les étapes de la vie d’une fillette WASP accro à South Park, exposée aux fameuses « orgies dans le sang », aux combats de rue entre jeunes infirmes, à Tom Cruise enfermé dans le placard, à Ben Affleck masturbé par la main d’un enfant peinte à l’effigie de Jennifer Lopez, au jeu « ‘shoote dans le bébé ! » et autres réjouissances. Arrivée à l’âge adulte, la fervente spectatrice quitte le domicile parental avec un autocollant Cartman sur le pare-brise de son auto.

Trolls generation ?

Le constat est simple mais éclairant : South Park fait partie du paysage depuis plus de vingt ans, exerçant sur ses nombreux enfants une influence aussi puissante que discrète. Quand le monde découvrit, en 1996, l’imaginaire malade de ces deux slackers de l’université du Colorado, nourris par les productions Troma Entertainment (ils réalisèrent leur premier film, Cannibal! The Musical, sous l’égide de Lloyd Kaufman), une machine marketing s’enclencha en même temps qu’un débat houleux sur la possibilité de laisser de petits mickeys moches rire de n’importe quoi. Deux décades plus tard, force est de reconnaître que si la machine marketing fonctionne encore à plein régime, les censeurs ont rendu les armes et la critique ne se préoccupe plus tellement des épisodes de South Park traitant de questions sociétales. Le pompon de l’impertinence zinzin a depuis longtemps été décroché par d’autres séries animées (Rick et Morty en tête), comme South Park l’avait ravi aux Simpson en son temps. Il n’empêche que le show continue de faire les beaux jours de Comedy Central, éduquant les pré-ados de 2017 mais aussi ceux des années 1990, aujourd’hui pourvus d’une carte d’électeur et pour certains d’un siège-bébé à l’arrière de leur voiture.

South Cannibal

Cannibal! The Musical, premier film du tandem Parker & Stone

Ici et là, même si les médias traditionnels s’en sont désintéressés, cette influence fait d’ailleurs fleurir des micro-polémiques. Sur Reddit, les fans se sont récemment écharpés autour d’un article du site américain The AV Club, « South Park raised a generation of trolls ». Selon l’auteur, un lien existe entre la génération South Park et celle de l’alt-right, cette droite dispersée dans les recoins les plus crapoteux de l’internet (4Chan ou la chaine YouTube du complotiste Alex Jones), unie par la guerre contre les SJW (social justice warriors) et la PC (Political Correctness). Sans aller jusqu’à affirmer qu’un phénomène a nécessairement engendré l’autre – ce que suggère un article un peu plus ancien du Financial Times, « Did South Park accidentally invent the alt-right? » -, l’auteur déplore que les fans d’Eric Cartman soient progressivement passés chez Donald Trump.

Bien avant l’avènement du nazillon 3.0, Parker et Stone s’étaient déjà vus associés à une certaine droite par certains commentateurs.

Aux portes de l’alt-right ?

Bien avant l’avènement du nazillon 3.0, Parker et Stone s’étaient déjà vus associés à une certaine droite par certains commentateurs. Au début des années 2000 paraissait South Park Conservatives : The Revolt Against Liberal Media Bias, essai analysant le rejet du politiquement correct par quelques iconoclastes minoritaires, supposément incarnés par Trey et Matt. Interrogé à ce sujet, ce dernier résuma : « I hate the conservatives, but I really fucking hate the liberals. » Difficile d’ignorer, de fait, leurs attaques en règle contre l’angélisme forcené et les divers étendards progressistes. Dès 2002, l’épisode « Le camp de la mort de tolérance » entamait une croisade contre la bien-pensance qui culminera dans la dix-neuvième saison (les auteurs y dénoncent les safe spaces et introduisent un nouveau personnage, défenseur musclé de la political correctness : PC Principal). « Le Vagin tout neuf de M. Garrison », pour sa part, moquait un transgendérisme virant au caprice d’individus dévorés par le narcissisme consommateur. Tout est vanité dans la célèbre bourgade du Colorado : soucieux d’afficher fièrement leur soutien aux nobles causes, les citoyens défendent les petits commerces contre l’emprise de la grande distribution, mais font leurs courses en douce chez Walmart (cf. « Le Supermarché des ténèbres »). Et quand ils conduisent un véhicule hybride pour le bien de l’environnement, leur propension à s’en vanter en reniflant leurs propres flatulences génère un « nuage de snobisme » extrêmement polluant, étendu sur tout le territoire suite au discours de George Clooney aux Oscars 2006 (« Danger Snobfog »).

La première (et dernière en date) production hollywoodienne de Parker et Stone, Team America, torpille les militants hollywoodiens (Sean Penn, Matt Damon, Michael Moore, Alec Baldwin, tous réunis sous la bannière du Film Actors Guild – ou F.A.G.), et les dépeint en hypocrites braillards de mèche avec Al-Qaïda. Quant à Eric Cartman, ses deux géniteurs ne s’en cachent pas : c’est un calque miniature et replet d’Archie Bunker, anar’ de droite héros de la sitcom All in The Family. Comme le signale à juste titre l’article de The AV Club, tout cela ne fait pas de Matt et Trey des réactionnaires, mais plutôt des nihilistes acharnés, allergiques à toute forme d’engagement collectif, et dont les convictions semblent inchangées depuis 1996. Seulement, estime l’article, ce nihilisme aurait ouvert grand la porte à l’alt-right ; et de conclure que le tandem gagnerait, en 2017, année de l’investiture de qui-l’on-sait, à prendre les problèmes de fracturation de la société américaine un peu plus au sérieux.

South PC

PC Principal

Ceux qui sourcillent devant South Park, lui reprochant de ne pas prendre au sérieux les fissures du tissu social américain, refusent de voir le réel désespoir dissimulé sous ses ricanements.

Moumoute

Alors qu’ils connaissent un nouveau succès commercial avec L’Annale du destin, suite de leur premier jeu Le Bâton de la vérité  (les deux volets sont entièrement écrits et supervisés par leurs soins, comme s’il s’agissait de longs épisodes interactifs de la série), et alors que la vingt-et-unième saison vient de s’achever, est-il temps de faire le procès de Parker et Stone ? Peut-être, mais sûrement pas sur le terrain idéologique, en leur collant sur la tempe le canon de l’actualité pour les sommer de virer leur cuti sur le champ. Car les reproches adressés à la série sont eux-mêmes symptomatiques des travers qu’ils dénoncent. Sur quelle planète, sinon celle d’internet, celui qui refuse de se ranger est-il nécessairement un « troll » ? Pourquoi le nihilisme – si tant est que le terme définisse la position des auteurs – relèverait-il forcément du trolling ? Triste époque que celle où la satire est réduite à une telle entreprise, simplement parce qu’elle refuse de tirer ses cartouches dans le sens du vent. Oui, il existe bien une meute gigantesque de trolls fascisants, crétins coupés du monde et inondant les fils de discussion de leur frustration geignarde ; non, on ne peut plus vraiment la considérer minoritaire. Mais il faut s’en être coupé soi-même, du monde, pour accuser des satiristes de trolling sous prétexte qu’ils fondent parfois sur les mêmes cibles que  l’alt-right, et ne se contentent pas de rallier le grand concours d’imitations présidentielles péniblement chapeauté par Alec Baldwin sous sa moumoute blonde.

The Big Picture

Ceux qui sourcillent devant South Park, lui reprochant de ne pas prendre au sérieux les fissures du tissu social américain, refusent de voir le réel désespoir dissimulé sous ses ricanements. Le goût de l’extrapolation grotesque n’empêche pas le sentiment tragique de circuler dans les historiettes acides de Matt et Trey. Devant la conclusion navrante d’un épisode, on n’est pas seulement invité à sécher ses yeux hilares dans les fanions militants. Il s’agit surtout de regarder en face la big picture déprimante, le tableau d’une nation déchirée en deux sphères irréconciliables : progressistes survoltés et néo-conservateurs, tous confits dans le jus du consumérisme. Pas question non plus de renvoyer dos-à-dos l’un et l’autre bord, façon Trump après Charlottesville : chacun est épinglé pour ses propres torts. Et si tout le monde finit dans le même bain de ridicule, c’est que l’hypocrisie gouverne en définitive les deux camps. Rire d’un tel état de fait n’interdit pas de s’en désoler.

Il ne sert à rien de se moquer de Trump, car celui-ci est sa propre caricature, et pique d’avance la vedette aux sots qui tenteraient de l’imiter.

L’imbattable Donald

S’il faut dresser un bilan critique du travail de Stone et Parker, c’est justement leur vigueur satirique qu’il faut questionner avant tout. Au début de l’année, ils déclaraient en avoir fini avec Trump comme tête de Turc, et annonçaient que la présidence ne serait évoquée que marginalement dans la saison 21. La précédente avait déjà rusé pour se payer le futur président sans l’évoquer directement : M. Garrison (l’instit’ chauve) se portait candidat et se métamorphosait progressivement en populiste à la peau orangée. « Nous avions fini par prendre la place de CNN, et c’était un piège, » expliquait alors Parker. « Le même que celui dans lequel est tombé le Saturday Night Live : ‘venez voir ce qu’on a à dire aujourd’hui sur Trump.’ Matt et moi détestions ça, mais on s’est laissés enfermer dans cette logique« . Il faut dire que la difficulté de moquer efficacement le 45ème président n’a échappé à personne – pas même au principal intéressé, apparu en 2015 dans un sketch du SNL aux côtés de deux sosies piteux ; le monologue illustrait la dramatique vérité : il ne sert à rien de se moquer de Trump, car celui-ci est sa propre caricature, et pique d’avance la vedette aux sots qui tenteraient de l’imiter. À ce compte-là, on ne reprochera pas à Parker et Stone d’avoir jugé le filon périmé.

Mais la décision trahit plus largement la relative démission de South Park sur plusieurs terrains. La dernière saison accuse l’érosion d’une vertu propre jusqu’ici à la série : l’habileté à s’emparer d’absolument tous les sujets possibles. Et ce, sans céder aux recettes faciles offertes par l’actualité, ni contourner les tabous absolus (« Potes pour la vie » imaginait le maintien de Kenny dans un état végétatif, rebondissant sur l’euthanasie ultra-polémique de Terri Schiavo ; « La Coupe Stanley » racontait le sauvetage impossible d’un enfant malade en coupant brutalement les vannes du rire). La saison 20 s’était trouvé un angle d’attaque : les nostalgiques du prétendu âge d’or reaganien et les fans de Star Wars désireux de voir revenir leurs doudous des années 80 se retrouvaient amalgamés dans une même charge contre le repli béat sur le passé, faute d’avoir le courage de scruter le présent. Un tel angle manque à la saison 21, éparpillée entre sujets maintes fois traités – Facebook –  et actualités vaguement détournées : la Corée du Nord menace d’attaquer un gamin de South Park, tandis que Randy Marsh part en guerre contre le Columbus Day (célébration de la découverte du continent par  Christophe Colomb, aujourd’hui controversée). Mais tout se passe comme si la transfiguration esquissée était pour la première fois en deçà des événements réels ; comme si le monde était devenu en soi tellement southparkesque que la série elle-même semble jouer petit bras en comparaison.

« Après plusieurs années de travail avec les majors, nous avons fini par réaliser que nos partenaires préférés au monde étaient nous-mêmes » Parker & Stone

L’Annale du destin

Une faille nouvelle frappe donc : l’impossibilité de dresser ce constat-là à l’intérieur de South Park. Les auteurs ne parviennent pas à croquer cet univers au carré, ce monde englué dans la farce qu’ils ont eux-mêmes mise sur pieds ; ce monde où les leaders de deux puissances ennemies se vannent au sujet de leur âge ou de leur poids, et où les réseaux sociaux rappellent chaque jour que l’Occident est gouverné par une fièvre narcissique – incarnée par Randy dans la série – dissimulant une solitude abyssale. Parker et Stone n’ont pas encore trouvé le moyen de raconter leur propre défaite contre le réel, et de rire d’une époque qui parait plagier sans cesse leur série. À quoi attribuer ce léger manque de souffle ?  Peut-être à la lassitude. Peut-être au fait que les duettistes aillent sur leur cinquante ans. Peut-être encore à leur dispersion sur plusieurs domaines, ces dernières années – notamment leur comédie musicale The Book of Momon et la création d’Important Films, leur projet de studio de cinéma indé à demi avorté (« après plusieurs années de travail avec les majors, nous avons fini par réaliser que nos partenaires préférés au monde étaient nous-mêmes« , déclarait leur communiqué en 2013).

L’Annale du destin, surtout, aura beaucoup occupé le tandem. Mais s’il ne renouvelle pas grand-chose en matière de gameplay par rapport au Bâton de la vérité, il confirme que l’esprit South Park continue de vivre de manière éclatée, en dépit de lourdes contraintes industrielles. D’autant que le jeu clarifie sans avoir l’air d’y toucher les doutes planant autour de ses auteurs – pères d’une jeunesse nihiliste ? Inventeurs de l’alt-right sous couvert ? Punks défroqués ? -, et en remettant à l’heure les pendules de leur subversion. Le pitch est simple. On incarne un petit nouveau en ville, soucieux d’intégrer la bande de Cartman et de participer à son jeu favori : la création d’une ligue de super-héros. Ou plutôt, la création d’une ligue de super-héros à même de donner lieu à une franchise assez pérenne pour être achetée par Netflix et durer des décennies. La folie des licences et le marché de la nostalgie sont épinglés d’entrée de jeu.

Qui veut entendre dans South Park un écho à son propre désespoir, à sa propre conviction que l’humanité est une vaste fumisterie et que tout est cramé depuis l’origine, a tout le loisir de le faire.

Le sens absurde de la vie

Mais c’est une autre idée qui fait l’intelligence de L’Annale du destin : rôlistes dans l’âme, Matt et Trey mettent les principes du RPG à l’ancienne (choix multiple du guerrier, de l’arme, options en apparence infinies) au service de gags moins anodins qu’il n’y parait. Et trouvent ainsi le moyen d’expliciter leur positionnement face à la chienlit typique de l’Amérique du XXIème siècle. Idée en apparence sommaire : au moment de définir son avatar, si le joueur se choisit une couleur de peau sombre, le niveau de difficulté est censé augmenter automatiquement. Comme toujours, la gaudriole est à double-tranchant : on peut y voir aussi bien une dénonciation de gauche qu’un ricanement cruel, éventuellement raciste. La vérité se situe évidemment dans l’interstice. Le principe est cruel, drôle aussi, mais nullement raciste – et la dénonciation fonctionne bel et bien. Sans pour autant dérouler une trame géniale ni particulièrement surprenante, le jeu est ainsi émaillé de choix personnels ou identitaires à assumer. De passage dans le bureau du conseiller d’orientation, M. Mackey, le petit nouveau que l’on incarne est sommé de renseigner son identité sexuelle (cisgenre, transgenre, indéterminé…). Cochant la case cisgenre, il ressortira tranquille de l’école primaire, mais subira ici et là quelques quolibets de la part des farouches gardiens des safe spaces. S’il se définit transgenre, un gang de rednecks l’attend à la sortie pour lui mettre une bonne dérouillée.

Dans cette grille de possibles se loge la philosophie originelle de South Park : l’existence n’offre pas de conclusions à tirer, seulement des épreuves que le dieu du tragique sort quotidiennement de son chapeau et soumet aux individus. Il appartient à ceux-ci de faire leurs propres choix face aux embûches, tout comme il appartient au joueur d’interpréter les gags disséminés dans L’Annale du destin, de décider s’il doit en rire ou en pleurer. On peut voir ici une foi dans le libre-arbitre parfaitement raccord avec la ligne de Parker et Stone, libertariens assumés (Trey fut inscrit au Libertarian Party) dont la série a souvent affirmé l’anarchisme individualiste. En revanche, on ne peut décidément pas réduire le geste à celui de nihilistes ivres de leurs railleries gratuites. Qui veut entendre dans South Park un écho à son propre désespoir, à sa propre conviction que l’humanité est une vaste fumisterie et que tout est cramé depuis l’origine, a tout le loisir de le faire ; qui veut en tirer des leçons moralistes peut le faire pareillement.  C’est là, sans doute, la vertu fondamentale d’une satire réussie, et elle n’a pas encore tout à fait déserté l’absurde microcosme régi depuis plus de vingt ans par Trey Parker et Matt Stone.

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