La sorcière tient une place à part dans le bestiaire des monstres. Femme par essence, sa part symbolique et politique est énorme. À tel point qu’elle a traversé l’histoire comme un élément doublement subversif, mettant en péril à la fois les religions ou croyances établies qu’elle rencontre et la condition féminine des sociétés qu’elle traverse. Les sorciers seront toujours moins intéressants que les sorcières, qui révèlent une part sombre de notre rapport au monde, la femme et la sexualité. Mais qu’en est-il du cinéma ? Si Blanche-Neige a posé les bases de nos traumatismes d’enfance, ce n’est que bien plus tard dans l’histoire du cinéma que la sorcière apparaît dans sa dimension dérangeante. À travers quelques films clés, Suspiria, Carrie, The Neon Demon, dont la dimension féministe échappe à leurs auteurs, premier épisode d’une rencontre avec celles qui, contrairement au vampire ou au loup-garou, existent vraiment.

De Scarlet Witch incarnée par Elizabeth Olsen dans Avengers: Age of Ultron à celles suspectées dans les bien nommés The Witch et The Love Witch, le cinéma montre un regain d’intérêt pour la femme-sorcière. Ainsi, plus de trente ans après sa sortie, Suspiria de Dario Argento va être remis au goût du jour par le réalisateur Luca Guadagnino avec Dakota Johnson en tête d’affiche occupant le rôle originellement tenu par Jessica Harper. Fraîchement échappée du donjon de Christian Gray, elle va pénétrer dans une école de ballet allemande dont les supérieures sont tout aussi adeptes de pratiques pas très catholiques. Cette réinterprétation du chef-d’œuvre du maître italien de l’horreur mettra aussi en scène Tilda Swinton, que l’on a vue récemment initier Benedict Cumberbatch à la magie dans Dr. Strange, ainsi que Chloë Grace Moretz, qui n’en est pas à son premier remake ni à son premier rôle de sorcière, puisqu’elle a tourné dans le Carrie de 2013, aux côtés de Julianne Moore qui a redonné vie à la mère névrosée du personnage éponyme, autrefois joué par Piper Laurie (incidemment aussi connue pour avoir campé la mégère de l’usine à bois dans Twin Peaks).

Si on peut se réjouir de ce regain d’intérêt pour cette figure féminine emblématique, on se doit cependant de remarquer que l’image qui continue à être véhiculée d’elle n’est ni inoffensive ni bienfaisante. Barbara Creed faisait déjà ce constat au sujet de la représentation de la sorcière dans le cinéma hollywoodien dans son remarquable livre The Monstrous-Feminine (1993). Si aujourd’hui nous sommes habitués à voir débarquer sur nos écrans des sorcières sanguinaires, Creed y explique que ce n’est pas avant 1943 et le film La Septième Victime que la sorcière devint une figure de terreur. Les films antérieurs à cette date mettaient en effet en scène des sorcières pour pouvoir expérimenter les effets spéciaux ; Le Magicien d’Oz, dans lequel on montre pour la première fois une sorcière terrifiante, était un film pour enfants. Creed va plus loin : « Dans les années 1960, la sorcière avait rejoint les rangs des monstres de films d’horreur populaires avec Les trois visages de la peur et Witchcraft. On y mettait cependant surtout l’accent sur la chasse aux sorcières ou sur le leader masculin du couvent de sorcières plutôt que sur la sorcière comme figure monstrueuse en elle-même. »

Sorcières modernes

La sorcière devint un archétype de l’horreur avec des films comme Suspiria ou Carrie. Dans Suspiria, l’héroïne doit échapper aux griffes du corps enseignant dévolu à la sorcière centenaire qu’il cache entre ses murs. Dans Carrie, bien qu’elle inspire l’empathie, la frêle Sissy Spacek massacre à coups de télékinésie les membres de son lycée – y compris l’éphèbe qui l’avait sincèrement invitée au bal de fin d’année –, après qu’on lui a malicieusement renversé un seau de sang de porc sur la tête. Dans les années 2000, ce sont ces films, ou des objets de nostalgie inoffensifs comme Ma sorcière bien-aimée, qui ont droit à des remakes ; les œuvres originales qui arrivent sur nos écrans sont soit vendues comme des films d’horreur (le marketing de The Witch, qui pourtant dénonce le puritanisme, présentait le film comme un nouveau Blair Witch ou Conjuring, ce qui a eu pour effet de décourager de nombreux spectateurs), soit s’accaparent des symboles ésotériques comme excuses pour s’adonner au gore.

Les films de sorcières qui ont marqué l’inconscient collectif opèrent un détournement des motifs et des mythes ancestraux liés à la femme afin de renforcer l’image monstrueuse de la femme-sorcière. Il en est ainsi de The Neon Demon, dans lequel Nicolas Winding Refn multiplie les références à la sorcellerie pour son esthétisme et la charge érotique qui l’entoure, sans qu’elle ne soit jamais vraiment son sujet. Ce paradoxe génère un film bourré de symboles mais vain, si ce n’est sexiste, puisqu’il reprend la propagande patriarcale contre ce qu’on a fini par appeler la Déesse Mère, un concept popularisé par l’anthropologue Johann Jakob Bachofen, pour dépeindre les femmes comme des êtres intrinsèquement dangereux.

Sorcières Suspiria

Affiche japonaise de Suspiria de Dario Argento

Il y a deux pôles liés à la sexualité féminine : l’ovulation, qui s’exprime dans le désir d’être possédée, et la menstruation qui exprime le désir d’être aux commandes de l’initiative érotique. (Monica Sjöö et Barbara Mor)

Bad girls of The Neon Demon

Situant son intrigue dans le monde impitoyable de la mode, The Neon Demon suit la jeune et belle Jesse (Elle Fanning), qui débarque à L.A. dans l’espoir de devenir un mannequin de renommée internationale. Elle pense connaître le prix à payer pour arriver à ses fins, comme tourner le dos au seul ami qu’elle avait vraiment ou faire comprendre à la concurrence qu’elle ne laissera sa place pour rien au monde. Vendre son âme au diable, elle en était capable. Mais elle n’avait pas réalisé que d’autres y étaient prêtes pour de bon. Fanning finira ainsi dans le chaudron – le ventre est considéré en médecine chinoise comme une fournaise – des deux mannequins qu’elle s’est mises à dos et surtout dans celui de Ruby (Jena Malone), la leader de ce petit couvent de sorcières dont elle a rejeté les avances auparavant. Le destin de Fanning est annoncé dès la scène d’ouverture où on la voit allongée sur un canapé, égorgée, recouverte du sang qui s’est échappé de sa plaie, pour les besoins d’un photoshoot. Celle qui était en charge de son maquillage morbide, Ruby, est la même qui s’est présentée à elle sous le sceau de l’amitié et qui la poussera dans une piscine vide avant de la démembrer plus tard pour la punir de l’avoir repoussé.

Dans The Neon Demon, les hommes, que ce soit le photographe qui dénude Fanning ou le psychopathe joué par Keanu Reeves, sont au final moins dangereux que les femmes. Peu après le meurtre, Ruby apparaît se prélassant dans un bain rempli du sang de Fanning (ce qui n’est pas sans rappeler celui que prenait fréquemment la tristement célèbre comtesse Élisabeth Báthory, qui kidnappa et assassina des centaines de jeunes femmes afin d’utiliser leur sang comme élixir de jeunesse éternelle). Si, pour les deux mannequins qui ont participé au meurtre, il s’agit d’assouvir une jalousie dévorante, comme le veut l’expression consacrée, Ruby a des motivations beaucoup plus magiques. En effet, après son bain revigorant, Ruby s’allonge sur un sol marbré noir et écarte ses jambes pour laisser échapper une marée de sang de son vagin. Ses complices parties, la seule spectatrice de ce moment est la lune, plus précisément la pleine lune.

Sorcières Neon Demon

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn (2016)

Sisters of the moon

Cette scène marquante de The Neon Demon condense à elle seule nombre de peurs primaires liées à la femme. Dans l’essai The Woman’s Dictionary of Symbol and Sacred Objects, Barbara G. Walker explique que le mot « démon » (devil) est dérivé du sanskrit devi qui signifie « déesse » et se retrouve dans les langues perse (daeva) et latine (diva) persian, « poussant les piliers du patriarcat européen à toujours associer les femmes au diable et leur sexe à la bouche de l’enfer ». Pourtant, avant l’hégémonie du monothéisme, selon Barbara G. Walker et d’autres mythologistes, la Déesse Mère était considérée comme la force primordiale qui régnait sur le monde, avant d’être remplacée par son équivalent masculin, Dieu. Même si l’on peut déplorer le fait que The Neon Demon se préoccupe de présenter la femme-sorcière sous une lumière peu plaisante, il ne s’agit pas d’occulter le fait que certains rites honorant la Déesse Mère impliquaient des concepts et des pratiques moins ravissants que d’aller parer ses statues de couronnes de fleurs.

Ainsi, dans le remarquable ouvrage The Great Cosmic Mother: Rediscovering the Religion of the Earth, Monica Sjöö et Barbara Mor expliquent qu’il était pensé que « la Déesse Mère, en tant que mère nourricière, avait besoin d’être renforcée et régénérée via un sacrifice sanglant. Puisque son sang donnait la vie, son sang devait lui revenir ». Et les auteurs de conclure qu’« à l’origine, il y a une fusion puissante de symboles liés à la nourriture. Pas au sexe, mais à la nourriture qui était le premier tabou. Le sexe ne nécessite pas un acte mortifère pour être réalisé. Manger si ». Ruby s’adonne ainsi dans la scène dépeinte plus haut à un rituel de magie cérémoniel : le sang que déverse Ruby est pour la lune et dans un acte de réparation. Elle a tué et dévoré Fanning pour nourrir la lune (le diable), lui faire une offrande. Si elle l’a fait à la pleine lune, c’est parce qu’il est traditionnellement pensé que l’homme intègre mieux la nourriture et les liquides à la pleine lune, mais aussi que les plaies se cicatrisent moins bien cette nuit-là. Ruby, en commettant son forfait à ce temps donné, s’assure qu’elle n’aurait pas de difficulté à récupérer de grandes quantités du sang de Jesse et que son corps assimilera parfaitement ce dernier.

 Menstruations

Cependant, une autre explication peut être avancée pour cette scène de The Neon Demon : le sang déversé, après avoir été « recyclé » pour reprendre le terme utilisé par Sjöö et Mor, ne serait pas celui de Jesse mais celui de Ruby et pourrait donc être qualifié de sang « menstruel ». C’est probablement la première idée qui vient à l’esprit en voyant cette femme « se vider » de son sang. La lune exerce un pouvoir fascinant sur la mer et les vagues. Le corps humain étant composé majoritairement d’eau, elle a aussi ainsi une influence particulière sur le cycle menstruel des femmes. Autrefois, ces dernières suivaient le leur en fonction des phases lunaires : il était attendu d’ovuler à la pleine lune et d’avoir ses règles à la nouvelle lune. Sjöö et Mor souscrivent à l’idée selon laquelle il existe « deux pôles liés à la sexualité féminine : l’ovulation, qui s’exprime dans le désir d’être possédée (le liquide clair qui s’échappe du vagin est appelé la “rivière de vie” et n’effraie pas le patriarcat car il est un signe de réceptivité et de fertilité), et la menstruation qui exprime le désir d’être aux commandes de l’initiative érotique, de prendre possession et de demander (le sang menstruel est la “rivière de la mort” qui, dans sa dimension multiorgasmique et dans son agressivité sexuelle, est un tabou dans la société patriarcale) ».

 

Sorcières Carrie

Sissy Spacek dans Carrie de Brian de Palma (1976)

Malone ne devrait ainsi pas saigner à la pleine lune, mais ovuler. La « rivière de mort » au lieu de la « rivière de vie » qu’elle laisse échapper de son vagin est donc doublement diabolique selon les standards patriarcaux. Pourtant, il n’est pas rare que les femmes ovulent à la nouvelle lune et aient leurs règles à la pleine lune. Avoir ses règles à la pleine lune était autrefois considéré comme un signe de la créativité et de l’individualité qui ont besoin de s’exprimer, de se réaliser. Avoir ses règles à la nouvelle lune était au contraire vu comme le signe d’une femme encline à s’ouvrir au monde, et donc à un partenaire. Dans The Neon Demon, Ruby a symboliquement ses règles à la pleine lune, ce qui la situe dans une quête de pouvoir et de réalisation personnelle diaboliques. Coïncidence ou pas, Ruby porte d’ailleurs le nom d’une pierre précieuse qui se caractérise par sa couleur rouge et qui aurait le pouvoir de réguler le cycle menstruel.

La violence que Carrie déchaîne contre les élèves de son lycée est l’expression d’une féminité puissante qui a été trop longtemps refoulée. Recouverte de sang, elle expose ce liquide engendrant tant de honte chez les femmes et d’incompréhension chez les hommes.

Bloody Carrie

Ruby est l’antithèse de la Carrie de Brian de Palma adapté de Stephen King. Son héroïne solitaire et apeurée (Sissy Spacek) a pour la première fois ses règles dans les douches au lycée. Croyant à une hémorragie, elle hurle, s’attirant les moqueries de ses camarades qui lui jettent des tampons au visage. Dans le remake de 2013, la némésis de Carrie va jusqu’à filmer l’événement et publier la vidéo sur YouTube : de 1976 à nos jours, le stigma associé aux règles est toujours aussi puissant et même propagé par les femmes elles-mêmes. Ce n’est pas une coïncidence que ce soit la professeure de sport de Carrie, une femme dédiant sa vie et sa carrière à la connaissance de sa propre enveloppe charnelle, qui lui apprenne l’existence et le fonctionnement du cycle menstruel. La mère de Carrie, religieuse fanatique, est dans le déni du sien et de celui de sa fille. Carrie tente tant bien que mal d’accepter son héritage féminin et de maîtriser ses pouvoirs, mais le tour que ses camarades lui jouent au bal de fin d’année met fin à sa tentative d’être une fille « normale ». La violence que Carrie déchaîne contre les élèves de son lycée est l’expression d’une féminité puissante qui a été trop longtemps refoulée. Recouverte de sang, Carrie expose ce liquide engendrant tant de honte chez les femmes et d’incompréhension chez les hommes. Sur la scène, Carrie rappelle la déesse Kali qui faisait l’objet d’un culte en Inde où ses adeptes recouvraient ses statues de vêtements trempés dans du sang lorsqu’elle était censée être menstruée.

Après Eden

Barbara Creed revient longuement et judicieusement sur Carrie, déplorant dès 1993 que peu d’articles sur le film aient orienté leur propos sur l’étude du sang, pourtant omniprésent. Une scène en particulier a retenu l’attention de l’auteure : revenue du bal, Carrie se débarrasse du sang qui a coulé sur elle en prenant un bain purificateur. Creed remarque que, par ce rituel, Carrie est transformée, redevenue enfant, l’enfant sans pouvoir qu’elle était avant d’avoir été victime de ce qu’on appelle encore et toujours aujourd’hui la « malédiction féminine ». Car, selon les théologiens chrétiens, les règles sont une punition que Dieu a fait tomber sur les femmes pour expier le péché originel d’Ève. Après ce lavement spirituel, Carrie tombe dans les bras de sa mère, lui murmurant qu’elle avait eu raison de la prévenir des dangers de la vie en société, soit ceux de la sexualité et de la féminité. Au lieu de la réconforter, sa mère la poignarde, après lui avoir avoué qu’elle avait aimé ses rapports avec son géniteur, ledit père, absent du film, un plaisir qu’elle pense devoir expier. Dit autrement, sa mère la punit pour ses propres péchés de chair, ne pardonnant pas à Carrie d’avoir commis cette faute qui les expulse toutes deux à nouveau du jardin d’Eden et de l’insouciance. Le déclenchement des règles est le moment où une femme prend connaissance de ses pouvoirs et où elle ressent pour la première fois que cette nouvelle condition signe la fin de l’enfance mais l’exclut aussi du collectif des hommes : les règles du jeu, instaurées par le patriarcat, imposent cette isolation. Carrie est isolée avec sa mère et c’est ensemble qu’elles meurent : la mère crucifiée par sa fille (qui lui offre dans un acte de pitié la béatification dont elle avait besoin) ; Carrie brûlée vive dans leur maison en feu comme jadis les sorcières étaient assassinées sur le bûcher.

À suivre.

5 films de sorcières

  • L’Adorable Voisine (Bell, Book and Candle) de Richard Quine (1958)
  • Le Masque du démon de Mario Bava (1960)
  • Le Parfum de la dame en noir de Francesco Barilli (1974)
  • Inferno de Dario Argento (1980)
  • Kiki la petite sorcière de Hayao Miyazaki (1989)
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