On a découvert Virgil Vernier il y a moins de dix ans, alors que son court métrage, Pandore, tournait en festival. Le film bénéficiait déjà d’une petite réputation d’objet insolite et génial : installés à l’entrée d’un club, Vernier et son acolyte, lan Klipper, filment en caméra cachée le travail d’un physionomiste. Le dispositif est simple comme bonjour, le personnage central incroyable, et à la drôlerie des situations, engendrées par la faune nocturne et ce drôle de manège (qui rentre, qui dégage), s’entremêle une étude de société fascinante et inédite. Quelque chose est fixé alors de ce cinéma, si souvent lié à un espace dont il capte à la fois l’étrangeté et la réalité. Pour la sortie de son nouveau long métrage,  Sophia Antipolis, inspiré par la technopole du même nom née aux abord de Nice en 1969, Virgil Vernier revient avec nous sur la création de son film, une oeuvre à la lisière d’un fantastique venu d’ailleurs.

Ce soir-là, dans quelques heures, Virgil Vernier s’apprête à gagner le prix du meilleur long-métrage français au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux. Nous le retrouvons à l’étage du cinéma Utopia, dans une grande pièce imitant le style médiéval. Derrière lui, le fameux vitrail de ce cinéma logé dans une ancienne Eglise, représentant une ange vêtue de rouge et de vert souffle dans un hautbois. On n’aurait pu rêver meilleur lieu pour l’interviewer, tant cette figure semble tout droit sortie de son cinéma. Un cinéma de spectres et d’invocations, obsédé par des figures mythologiques au devant desquelles les jeunes filles et la chevalerie, et qui cherche dans des lieux apparemment sans gloire (les petites chambres d’Orléans, les tours Mercuriales, l’entrée d’une boîte de Pandore, les supermarchés d’Andorre…) à retrouver un peu de la magie qui fait défaut. Son sixième long-métrage, Sophia Antipolis, qui fait le portrait de la ville du même nom, à travers quelqu’un de ses habitants, réels, fantasmés, ou les deux, est sans doute celui où cette plongée va le plus profond.

Sophia Antipolis

Virgil Vernier (C) Thomas Smith

« Dans ce monde, le nouveau Dieu est l’hédonisme, un hédonisme individualiste, où tout le monde veut que sa petite personne triomphe

Entretien avec Virgil Vernier

Carbone : Tout d’abord, qu’est-ce qui t’a donné envie de faire un film à et sur Sophia Antipolis ?

Virgil Vernier : La côte d’azur est un territoire que je connais depuis que je suis enfant car ma grand-mère avait un petit hôtel là-bas, dans lequel je passais pas mal de temps, pendant les vacances ou même l’année scolaire parfois. Sophia Antipolis m’a toujours fasciné, rien que par son nom, que je voyais sur les panneaux d’autoroute et qui m’évoquait une cité greco-romaine perdue, ou une ville du futur. Mais je n’y étais jamais allé. Régulièrement, je regardais sur Google Earth quelle tête ça avait, mais c’est un lieu très peu répertorié, en tout cas la technopole, car personne n’y vit et les que les entreprises veulent rester discrètes. Jusqu’au jour où je me suis décidé à y aller pour de vrai. Comme je n’ai pas de permis, je prenais le bus et je marchais pour repérer. Un jour je me suis fait arrêter par des vigiles, parce qu’un type seul déambulant dans cet endroit est tout de suite louche. 

Qu’est-ce qui t’a fasciné, plus particulièrement ?

Au-delà du nom et tout ce qu’il évoque comme mythologie, j’ai trouvé là un terrain qui me semblait raconter l’utopie des start-ups des années 90 dans un espace quasi-désertique, toute cette dynamique du capitalisme qui parait aujourd’hui dérisoire… C’est comme un lieu à l’abandon où une atmosphère de film fantastique peut se déployer.

C’est vraiment une ville sans habitant ?

V.V. : La technopole est un lieu utilitaire où on vient en voiture le matin et d’où on repart le soir. Personne n’y traine, à part quelques jeunes que les vigiles sont payés pour déloger. L’imaginaire peut donc projeter énormément de choses là-dessus. Il y a cependant une autre zone, près de la mer, avec quelques résidences et lotissements, qui a son importance dans le film aussi.

Sophia-Antipolis ou Marina baie des anges, que tu filmes à plusieurs reprises, sont des lieux souvent considérés comme représentatifs des ratages de l’architecture moderne. Pourtant, tu arrives leur insuffler une forme de beauté…

V.V. : Pour moi c’est au-delà du beau et du laid. Ce sont des monuments, auxquels j’essaie de rendre grâce par les moyens du cinéma. Quand je vois cette pyramide qu’est Marina Baie des Anges, ça m’évoque des nouveaux totems, à la fois archaïques et modernes. C’est un pur signe de civilisation, sublime et dérisoire.

C’est aussi pour ça que tu as choisi de filmer en super 16 ? Pour donner à ces manifestations du monde moderne un aspect intemporel ?

V.V. : Oui, le 16mm participe d’une envie de sublimer les choses, de transformer les personnages en icônes, en personnages mythiques, d’essayer de faire au bord de la Méditerranée comme une nouvelle tragédie grecque. La pellicule, c’est de l’alchimie, qui insuffle aux choses une aura sacrée. Et puis je voulais que le soleil, qui est un leitmotiv dans le film, finisse par tellement impressionner la pellicule qu’il la brûle quasiment. Comme des photos surexposés.

Sophia Antipolis (C) Shellac

Sophia Antipolis (C) Shellac

Le film est structuré en trois parties assez distinctes et qui néanmoins communiquent entre elles, par un jeu d’échos et de rimes. Cette structure s’est-elle imposée comme une évidence dès l’écriture ou plutôt au montage ?

V.V. : J’ai commencé par l’idée d’un motif central qui serait un fait divers tristement banal d’une jeune fille retrouvée morte, brûlée, dans un local de Sophia Antipolis. A partir de ça, j’ai déployé tous les motifs autour de la brûlure, dans une forme de triptyque. Le premier est l’histoire d’une jeune femme indonésienne qui pour tromper l’ennui va se rendre dans une sorte de réunion ésotérique, où elle va rencontrer une femme qui elle aussi a l’air de vivre très seule, et dont la fille a disparu. La deuxième partie suit deux agents de sécurité de la technopole, l’un ancien, l’autre novice, qui vont intégrer en parallèle une milice d’auto-défense. Le troisième pan du triptyque se développe à partir du récit d’un des deux agents qui révèle avoir découvert un jour le cadavre carbonisé d’une jeune fille, et sur qui on va en apprendre plus par le biais d’une reconstitution policière et du témoignage de sa meilleure amie. Cette mort atroce est une ombre qui plane sur tout le film, tel un soleil noir.  

J’ai envie que chacun de mes films soit un territoire vierge, où on invente un monde, où on ne reconnait personne, où on débarque sans a priori. J’ai besoin de cette virginité-là.

D’où vient cette obsession pour le feu ? D’une envie personnelle de tout brûler ?

V.V. : Je me suis refusé à vouloir représenter cette fille morte par des photos, ou par des flash-back. En revanche, j’ai cherché tous les symboles, toutes les manifestations dans le temps présent de cette brûlure. Un reportage télé parle du réchauffement climatique, de la montée des feux de forêts dans la région, un homme brûlé à 90% traverse un centre commercial, une milice brûle des tentes de migrants, et puis à la fin la colère du Dieu Soleil vient tout brûler, y compris le film lui-même.

Tu sembles toujours faire un pas de côté pour filmer le réel : jamais directement, mais par des ruses. Je pense par exemple à ces journaux dont on tourne les pages. Ou à la reconstitution du meurtre. Ou à des objets qui racontent une histoire…

V.V. : J’aime l’idée qu’un film soit le réceptacle possible de tout un tas d’objets du monde contemporain. Toutes ces natures mortes qui composent un portrait possible de tout ce qui se passe dans le monde. Toutes ces choses font sens ensemble et composent une grande constellation de signes du temps présent qui créent de petites fictions alimentant la grande fiction — à savoir la jeune fille brûlée qui est, telle une sainte, au-dessus des petits êtres humains…

Tu ne reprends jamais les mêmes acteurs pour tes films. C’est une règle d’or ?

V.V. : J’ai envie que chacun de mes films soit un territoire vierge, où on invente un monde, où on ne reconnait personne, où on débarque sans a priori. J’ai besoin de cette virginité-là. Je suis fasciné par le concept de virginité. D’un nouveau monde possible, d’une apocalypse qui permettrait de faire advenir sur un nouveau monde. L’apocalypse, c’est aussi une façon de se réinventer.

C’est vrai que beaucoup tes films tournent autour de jeunes filles : Orléans, Iron Maiden, Mercuriales… Qu’est-ce qui te fascine tant dans cette figure ?

V.V. : Pour moi, c’est une figure tragique. Elle est soumise à des injonctions très contradictoires. Elle doit être à la fois belle, avec un corps parfait, mais pas trop pute non plus… Même si le genre évolue, c’est encore très scindé entre les hommes et les femmes. Pour moi ça fait écho à l’histoire de la sorcellerie ou de Jeanne d’Arc. 

Et tout ça rejoint la télé-réalité aussi, dont l’ère touche à sa fin je pense. Il y avait une forme d’innocence au début des années 2000, aujourd’hui on perçoit mieux quel genre de monstres ça a créé, quels dégâts ça a fait sur les individus. Instagram a pris le relai : on n’a plus besoin de la télé pour devenir célèbre, on est son propre média.

Sophia Antipolis (C) Shellac

Sophia Antipolis (C) Shellac

Tu filmes ici certains personnages a priori détestables, et pourtant tu parviens à les rendre, si ce n’est aimables, du moins intrigants, voire fascinants. De quelle démarche cela procède-t-il ?

V.V. : On fait tous partie de la même espèce. Même les comportements ou les pensées les plus en opposition avec les miennes, j’ai envie de les comprendre. De comprendre comment ils peuvent exister. J’ai toujours été gêné par le besoin de catégoriser comme monstre ceux qui heurtent nos convictions. Alors qu’on serait au fond de nous tous capable d’être ainsi. Partant de là, j’aime donner de la place à ces gens dans mes films. Je ne leur fais pas croire que je suis d’accord avec eux, mais je veux leur laisser un espace où ils peuvent d’exprimer sans que ce soit manipulé. Je pense que le spectateur est une grande personne qui sait quoi penser de tout ça.

C’est ici particulièrement frappant avec la milice d’auto-défense, qui est clairement fasciste, et qui pourtant accueille en son sein des noirs et des arabes.  C’est extrêmement troublant…

V.V. : Il y a des idées qu’autrefois on ne tolérait pas du tout et qui ressurgissent aujourd’hui de manière totalement décomplexées. Les gens qui participent à ces milices et qui ont des gestes qu’on pensait totalement interdits, le font sans ce poids moral du grand interdit de l’Histoire. Ils le font instinctivement, pensant être dans leur bon droit. Et effectivement, ce n’est pas limité à une population de petits blancs et de crânes rasés.

Le rêve de quelque chose de plus grand que nous a été totalement abandonné.

Ton précédent film, Mercuriales, était recouvert de musique de James Ferraro. Cette fois, il n’y a qu’un seul morceau, qu’on entend vaguement en arrière-fond, mais sinon le film est dépouillé. Pourquoi ce choix ?

V.V. : Pour Mercuriales je voulais faire un opéra, un film sur la banlieue parisienne chanté par des anges noirs, des chœurs de sirènes. Faire un lamento à partir de la banalité des terrains vagues, des barres HML. Avec Sophia Antipolis, j’ai eu envie au contraire de sobriété, de me débarrasser de tout effet, de tout artifice, avec un son brut et direct. On entend juste les rumeurs de la ville : du rap qui passe au loin, des grillons, des scooters pourris, les vagues de la mer Méditerranée. Les sectes, les milices, la chirurgie esthétique ont déjà une telle imagerie, pas besoin d’en rajouter.

Cette secte, justement, est la moins démonstrative qu’on puisse imaginer. Elle se réunit dans un banal bureau en sous-sol, le gourou commence par expliquer qu’il n’en est pas un et qu’on peut partir quand on veut… On n’y trouve pas le décorum, le folklore habituel des sectes…

V.V. : Dans tout ce que je filme, j’ai un fantasme au départ, et j’essaie ensuite de voir quelle est la forme actuelle, réelle, de ce fantasme. Et donc pour les sectes, en enquêtant (avec des témoins de Jéhovah ou des scientologues), je me suis rendu compte qu’ils se réunissaient dans les endroits les moins ésotériques du monde, comme le niveau -2 d’un hôtel Ibis en sortie de ville. Des lieux qui s’inscrivent pleinement dans le monde néo-libéral.

Ce que le sociologue Marc Augé appellent des non-lieux. Et Sophia Antipolis ne serait au fond qu’un vaste non-lieu, d’une certaine manière ?

V.V. : On parle souvent de l’underground et des mondes clandestins, mais c’est ça aujourd’hui le monde clandestin je crois. J’ai été touché par ces gens qui se sentent tellement seuls qu’ils sont prêts à rejoindre des communautés illusoires juste pour tromper l’ennui.

Dans ce monde, le nouveau Dieu est l’hédonisme, un hédonisme individualiste, où tout le monde veut que sa petite personne triomphe, soit aimée. Le rêve de quelque chose de plus grand que nous a été totalement abandonné. Après, je ne voulais pas que mes personnages soient des morts-vivants. Certains sont en train de le devenir, mais d’autres perçoivent qu’ils se font aspirer par un gouffre et qu’il est encore temps de s’accrocher à la vitalité. C’est le cas de Tarik par exemple, qui fuit la milice d’auto-défense.

Cette forme de désarroi trouve une issue dans le sectarisme, ça peut faire penser à Houellebecq. Est-ce une influence ?

V.V. : Personnellement je n’accroche pas avec Houellebecq. Je le vois comme le symptôme de la décadence de l’homme blanc occidental : névrosé, bloqué, incapable de générer de l’énergie vitale. Qui croupit dans sa propre médiocrité. C’est la vieille France pathétique que j’ai envie de fuir. Après je reconnais qu’il a du talent et de l’humour lorsqu’il décrit ces stations balnéaires, avec ses petits déjeuners où l’on se presse pour avoir une part du buffet à volonté, une part du rêve que le libéralisme fait miroiter.

Sophia Antipolis

Un film de Virgil Vernier

France, 2018 – 1h38

Avec : Dewi Kunetz, Hugues Njiba-Mukuna, Sandra Poitoux…

Sortie en salles : 31 octobre 2018

accumsan dictum vel, tristique ipsum ante. risus.