Bastien Vivès dessine depuis l’enfance. Et depuis l’enfance, enfin l’adolescence, il aime dessiner du cul. On aurait pu dire érotisme, cela aurait été sans doute plus élégant, mais moins franc, et surtout moins Bastien Vivès. Car ce grand fan de Russ Meyer (son mentor) ne mâche pas ses mots, surtout quand il parle de la chose. Et si la plupart de ses BD, Le Goût du ChloreLastman, Polina, n’a pas grand chose à voir avec les créatures aux mensurations ahurissantes de l’auteur de FasterPussycat! Kill! Kill!, les dessiner est un plaisir coupable et avoué, au moins depuis Les Melons de la colère. Pour la sortie d’Une Soeur (histoire d’initiation amoureuse au contenu parfois explicite), l’occasion était idéale pour aborder avec lui, et en toute liberté, sa vision du sexe, et pas seulement qu’en bande-dessinée.

En dix ans seulement, la production de Bastien Vivès n’a cessé d’impressionner et de surprendre. Qui l’a découvert en 2007 avec le très prometteur Elle(s) aura pu lire dans l’intervalle presque trente-cinq albums d’une grande diversité, certains signés à plusieurs mains, d’autres réalisés en solo. L’ex-”nouveau petit prodige” désigné à ses débuts par Moebius comme un futur grand de la bande dessinée est déjà, à 33 ans, un auteur confirmé et bien-aimé de la critique, dont chaque nouvel album se trouve désormais abondamment commenté. Pour autant, pas de plan de carrière ni de calcul chez Bastien Vivès qui alterne des titres plutôt “auteur” publiés chez Casterman (Polina, Le Goût du Chlore), avec des séries plus grand public (Pour l’Empire, Lastman) et des strips parfois très osés sur son blog que Delcourt a en partie réuni en albums thématiques.

Le succès, Bastien Vivès l’a trouvé avec Lastman (une série réalisée avec Balak et Michaël Sanlaville) dont les neuf volumes ont révolutionné le paysage tranquille de la BD franco belge, avec un souffle et une ambition folles, un rythme de parution effréné (220 pages par trimestre) et une narration fracassant les codes de la série pour ado. Le résultat : un véritable cross-over geek qui passe du shonen à l’heroic fantasy et du post-apo au récit d’anticipation urbain avec une aisance stupéfiante. Une oeuvre complètement transmédia aussi, initialement prépubliée toutes les semaines au format digital sur Delitoon, enrichie d’un jeu vidéo et d’une série animée dont le succès a soufflé jusqu’à son diffuseur, plus que désinvolte sur la programmation (France Télévision, décidément largué sur le sujet de l’animation pour adultes).

Trois tomes de Lastman restent à paraître, mais les auteurs ont ralenti le rythme permettant ainsi à Bastien Vivès de travailler en parallèle sur des projets personnels. Comme ce nouvel album : Une Soeur, qui vient de paraître chez Casterman. Un récit de l’initiation amoureuse d’Antoine (13 ans) par Hélène (16 ans), jouant avec les codes du “coming of age”, qui nous rappelle que l’érotisme a toujours été pris très au sérieux par Bastien Vivès, et que, sans être son genre de référence, il colore toute son oeuvre. En 2011, Vivès a même réalisé sa première bande dessinée pornographique dans un registre très parodique : Les Melons de la colère, pour la collection BDCul des Requins Marteaux. Il a aussi intégré dans Une Soeur quelques séquences explicites audacieuses pour une BD intimiste et grand public. Cette actualité était l’occasion de revenir avec lui sur la place de l’érotisme dans son travail.

« Depuis l’âge de 12 ans j’ai toujours dessiné du cul. »

Entretien avec Bastien Vivès

Carbone : Hormis bien sûr Les Melons de la colère, Une sœur est ton roman graphique le plus ouvertement érotique depuis Amitiétroite. Pour les lecteurs qui te connaissent bien, ce n’est pas surprenant : l’érotisme a toujours été présent dans ton œuvre, même en filigrane, comme un fil conducteur.

Bastien Vivès : Oui, depuis l’âge de 12 ans j’ai toujours dessiné du cul. J’ai eu mes grandes périodes : araignées, dinosaures, tortues ninja et puis d’un coup : femmes à poil… À partir de cet âge, je me suis retrouvé à dessiner ça régulièrement, mais quand j’ai commencé la bande dessinée, je suis devenu assez timoré sur le sujet. Je n’osais plus trop car la BD, c’est sérieux. Aux Gobelins pourtant, c’était très libre, on dessinait d’énormes partouzes… Et puis on t’apprend que dans tes BD il faut raconter des choses importantes, et qu’on ne peut pas faire de l’érotisme gratos. Même des petites scènes érotiques, tu te rends très vite compte que souvent ça n’a pas de place dans un récit. J’essaye donc de mettre du cul dans mon travail sans que ce soit gratuit. Ce n’est pas vraiment que je me censure, mais j’y vais petit à petit. Et j’ai mis du temps pour faire enfin, avec Les Melons de la colère, une vraie BD porno.

J’ai remarqué que chez toi l’érotisme passe d’abord par le regard. C’est là que se concentre la tension sexuelle de tes personnages. Tu en joues d’ailleurs car ton dessin est devenu de plus en plus épuré, et tu ne dessines pas toujours les yeux, ce qui rend les échanges de regards encore plus brûlants.

B.V. : En effet, ce qui m’éclate le plus, c’est le désir. L’enjeu d’une bonne histoire érotique, c’est de faire monter le désir, pour que la scène de cul se justifie. Or le désir, ça passe par le regard. C’est là qu’on lit les émotions. C’est d’ailleurs ce qui m’éclate le plus quand je regarde un film de cul, au-delà de la plastique de la nana. C’est bien pour ça que les vieux films érotiques sont plus intéressants car avant ils avaient des scénarios. Aujourd’hui, ce qui est cool c’est que les filles ont des plastiques vraiment différentes, mais j’aime ces vieux films avec une histoire qui racontait cette montée du désir, ça me plaît beaucoup.

L’érotisme ne fonctionne que s’il rencontre une autre paire d’yeux : celles du lecteur. Au fond, la BD ne serait elle pas un art de voyeur ?

B.V. : L’art en général a quelque chose de voyeur. Quand on montre une belle femme, et que le spectateur découvre son corps, c’est déjà du voyeurisme. Mais dans la bande dessinée, par comparaison avec un film par exemple, on est dans une relation plus intime entre l’auteur et le lecteur. On peut être tout seul, lire des BD de cul dans le métro sans se faire griller, c’est assez chouette. En tant qu’auteur, tu crées cette intimité avec le lecteur que tu peux emmener tranquillement avec un vrai dialogue : tu peux le faire patienter, puis le reprendre, tout ça avec beaucoup de liberté.

Une Soeur est un récit d’initiation, grand classique de l’érotisme, mais inversé. Le sexe est ici surtout un moyen pour Hélène, la plus âgée des deux protagonistes, de franchir une étape vers l’âge adulte. Le fait qu’Antoine soit plus jeune la libère de toutes les appréhensions qu’elle aurait avec les ado plus âgés qui lui tournent autour.

B.V. : L’âge s’est décidé un peu vite et comme une évidence. Ce qui me plaisait en effet d’était d’avoir un garçon de 13 ans, qui n’est pas encore formé. C’était l’idée d’avoir un enfant sur le point de devenir adulte, et une fille qui commence à être en possession de ses moyens. Entre un gamin de 13 ans et une fille de 16 ans la différence d’âge se fait beaucoup plus ressentir que par exemple entre une garçon de 25 ans et une femme de 40. Dans la vraie vie, une fille de 16 ne tripe pas sur un enfant de 13, elle regarde plutôt des garçons plus âgés. Mais l’intérêt de cette jeunesse, c’est qu’il ne pouvait pas y avoir de violence, seulement de la bienveillance car elle est plus vieille et plus forte physiquement que lui.

Une Soeur de Bastien Vivès

Une Soeur de Bastien Vivès © Casterman (2017)

On passe son temps à me faire chier, donc ce serait un juste retour de bâton si à mon tour je pouvais empêcher certaines personnes de faire de la merde.

Le sexe n’a jamais autant été associé à la mort chez toi que dans cet ouvrage. Ton histoire s’ouvre et se ferme sur des drames. Pourquoi ?

B.V. : Je voulais montrer une parenthèse enchantée. On commence et on finit avec la dure réalité de la vie. Ce qui est vécu au milieu c’est une parenthèse, comme dans un film de vacances où on part de Paris puis on rentre à Paris, et ce qui importe se passe au milieu. J’ai chargé encore plus car cela magnifie les sentiments. Par contraste, on se sent vivant quand on parle de la mort.

Une Sœur joue sur un registre d’équilibriste : le récit est délicat et très tendre et se focalise surtout sur les émois relatifs à la naissance du désir, mais en même temps le dessin est par instants assez explicite. Tu n’as pas craint les foudres de la bien-pensance en montrant l’éveil sexuel de deux adolescents ?

B.V. : Quand c’est bien amené, il faut avoir confiance en son travail. On peut parler de tous les sujets dans un cadre artistique si c’est bien fait. Sur ce point je n’avais pas peur. En France, on a une chance aussi, c’est que les cloisons sont moins épaisses. Un gamin peut lire une BD adulte, ce n’est pas grave : les parents ne vont pas être choqués. Après, c’est vrai que depuis quelques temps les gens commencent à péter un câble, notamment avec le mariage pour tous. Bon, à mon époque ça existait aussi mais c’était Familles de France… Moi ça ne m’a jamais dérangé dans mon travail que les gens s’énervent sur mes dessins. Et même, tant mieux si ça fait un peu chier.

Les melons de la colère Vivès

Les Melons de la colère de Bastien Vivès © Les Requins marteaux (2011)

Certaines réactions sur les forums de lecteurs des Melons de la colère étaient violentes. Sur le site ActuaBD, des internautes voulaient t’envoyer en prison, mais des lecteurs répondaient que quand Gotlib jouait sur le même registre parodique en montrant des horreurs dans Rhââ Lovely et Rhââ GnaGna, ça faisait rire et ça ne dérangeait personne.

B.V. : C’est exactement ça ! C’est assez drôle car on est devenu plus puritain sur certains sujets, et carrément plus progressiste sur d’autres. Tout bouge tranquillement. Sur le coup, il y a des gens qui veulent interdire à tout prix, d’autres qui sont hyper permissifs. Mais tu sais, si ça ne tenait qu’à moi, je ferai aussi de la censure sur plein d’autres choses, sur des émissions TV par exemple, parfois ce juste serait du bon sens. C’est de bonne guerre de faire chier les gens ! On passe son temps à me faire chier, donc ce serait un juste retour de bâton si à mon tour je pouvais empêcher certaines personnes de faire de la merde.

Mais tu censurerais quoi ? C’est insensé de t’entendre défendre la censure !

B.V. : Mais oui ! C’est pour ça que je suis peu engagé politiquement, sinon ce serait l’horreur ! Je mettrai en place une politique du bon goût, sans état d’âme ! On entend dire “Ah oui mais tu ne peux pas interdire, les gens aiment ça…” Mais je m’en fous, c’est de la merde !  C’est pour ça qu’il ne faut jamais donner les rênes du pouvoir aux artistes. Il vaut mieux que je reste dans mon coin à faire de la BD.

Alors c’est quoi le mauvais goût pour toi ?

B.V. : Le mauvais goût, c’est ce qui est idiot. Bon, si c’est idiot mais absurde, ça m’intéresse. Donc voilà, je garderai juste ce qui est hyper classique et qui ne dérange pas, et aussi ce qui est absurde. Tout ce qui est au milieu, je le jetterai ! Toutes les conneries à effet de mode, je dégagerai, et ceux qui font n’importe quoi, je les garderai.

Mauvaise nouvelle : tu ne peux pas être rangé dans ces catégories : tu n’es ni vraiment dans la production classique, ni complètement déconnant…

B.V. : Oui, je sais, mais il faut bien que je sois l’exception qui confirme la règle…

Encre de chine par Bastien Vivès

Lavis érotique de Bastien Vivès vendu à la galerie Manjari & Partners

On peut tout montrer dans une bande dessinée : c’est du dessin ! Il n’y pas de manipulation d’acteurs. C’est juste un livre.

Revenons aux Melons de la colère. Non seulement c’est hardcore, mais ça touche à deux énormes tabous : l’inceste et la pédophilie. Pourtant, à part ces réactions de lecteurs outrés sur les forums, le livre est sorti sans encombre. Comment expliques tu qu’on accepte en BD ce qui est immontrable par exemple au cinéma ?

On peut tout montrer dans une bande dessinée : c’est du dessin ! Il n’y pas de manipulation d’acteurs. C’est juste un livre. Quand une oeuvre est rattachée à une certaine réalité, même une photo, c’est très compliqué, alors que quand ça reste du dessin ou de l’écrit, je ne vois pas de problème. Ceci dit, certains cinéastes ont su montrer la pédophilie au cinéma par le passé avec talent, donc ça reste possible. Mais le dessin te permet de faire ce que tu veux.

 Ce qui est le plus provoquant finalement dans Une Sœur, n’est-ce pas la connotation carrément incestueuse du titre, qui donne un sens complètement différent à la lecture de l’album ?

Oui, c’est volontaire. C’est pour appuyer le fantasme, elle a un rôle qu’on imagine. La relation d’Hélène et Antoine est intellectualisée. Si j’avais appelé ça La Fille de la plage, cela aurait été plus réaliste. Avec ce titre, on sait déjà qu’on est dans l’imaginaire.

Pourquoi semer le doute sur la dimension autobiographique du projet ?

B.V. : Moi je n’avais pas envie de le faire, ce n’est d’ailleurs pas du tout autobiographique. C’est peut-être Casterman qui l’a un peu vendu comme ça, peut-être que certains lecteurs veulent savoir quelle marque de gâteaux je mangeais quand j’étais petit… Moi de mon côté, ça me plaisait de remettre en contexte cette ambiance de vacances avec mon frère, j’étais heureux de dessiner avec lui en vacances et je voulais le montrer. Cet aspect là est un peu autobiographique, mais le reste de l’histoire ne m’est jamais arrivé.

On trouvait déjà de la provocation dans ton court métrage étudiant, Le nouveau héros, qui suggérait de façon dérangeante l’inceste d’une petite fille par son père. Il s’agissait de la commande d’une chaîne enfants (Canal J), qui évidemment ne l’a jamais diffusé…

 B.V.J’ai fait ce court métrage à la fin de mes études, quand je me barrais des Gobelins pour faire de la BD. Il me restait trois semaines à faire à l’école et je me foutais un peu de ce projet d’animation : je n’avais pas l’intention d’en refaire ensuite. J’ai essayé de faire un court-métrage pour plaire à tout le monde, mais au bout des trois semaines ça ne marchait pas. On me disait de changer les personnages : “Si ça ne marche pas avec un humain, fait le avec une famille d’écureuils…” Fais chier ! J’ai donc décidé de faire le court métrage qui me faisait plaisir. À ce moment là, ça me faisait rire de dessiner des rapports de force violents. Bon, finalement l’école ne l’a même pas montré à Canal J, ce qui n’était pas très fair play. Ils n’ont pas osé. Je ne leur en veux pas, je ne leur aurai peut-être pas montré moi même.

Une Soeur de Bastien Vivès

Une Soeur de Bastien Vivès © Casterman (2017)

D’une certaine manière, Russ Meyer a guidé toute ma vision du cul.

Amitiétroite était un album construit comme une montée pour arriver à une longue scène de sexe finale. Est-ce que le sexe est le meilleur des moteurs narratifs ?

B.V. : À un moment j’ai réalisé – alors que j’adore dessiner ça – que je n’avais aucune scène de cul dans mes bouquins, ou alors elles étaient très évanescentes et légères. Rien dans Le Goût du Chlore, ni dans Dans mes yeux. J’avais donc envie de faire un livre avec une scène de cul, et je voulais créer une tension sexuelle. Rien de tel que l’amitié pour arriver à une gigantesque scène de cul ! J’ai donc chargé pendant 100 pages en souvenirs, pour pouvoir arriver à cette scène. C’est un album que j’aime beaucoup, mais il a pas très bien marché. Il était peut être un peu trop personnel.

Les lavis que tu vends en ce moment à la galerie Manjari & Partners sont eux aussi presque tous érotiques. Dans un style graphique différent de tes BD, ils semblent très inspirés par les porno seventies. Toi qui aimes énormément le cinéma, quelles sont tes références et tes influences en la matière ?

B.V. : Oui, l’inspiration vient carrément des porno des années 1970. Pour ces dessins là, j’ai cherché des photos de modèles 70/80 pour m’en inspirer. C’est une époque où on travaillait avec une belle lumière, les filles ne sont pas cramées par l’éclairage ni retravaillées sur Photoshop. C’est bien pour dessiner et se faire la main sur une technique que je maîtrisais peu. En termes d’influence cinématographique, je pense spontanément aux scènes érotiques de Jean-Jacques Annaud, notamment Le Nom de la rose ou aux films de Larry Clark. Et il y en a une autre qui est évidente : le plus grand c’est Russ Meyer, il est génial ! J’ai une affiche de lui dans ma cuisine. C’est esthétique, c’est cartoon, et c’est drôle. Je le garderai dans mon ministère du bon goût. Tiens, je lui donnerai le poste de ministre, même s’il est mort ! Il n’y a pas de violence, pas de méchanceté chez lui, c’est un rapport au cul qui est hyper jouissif. D’une certaine manière, il a guidé toute ma vision du cul.

Amitié étroite

Amitiétroite de Bastien Vivès © Casterman (2009)

Tu as d’ailleurs un point commun avec Russ Meyer : une obsession pour les gros seins, qu’on retrouve dans tous tes albums

B.V. : C’est un pur plaisir de dessin. J’aime dessiner les poitrines. Après ce n’est pas forcément vrai pour tous mes personnages : Polina ou la fille du Goût du Chlore par exemple n’ont pas de trop gros seins. Par contre, c’est vrai que dans Lastman on s’éclate avec ça. Mais je garde une part d’enfance  : quand j’étais petit, j’aimais voir des gros seins quand j’ouvrais une bande dessinée. Aussi, dessiner des gros seins me permet de sortir de l’ambiance réaliste des choses. La plupart des nanas ont une poitrine relativement normale, et c’est très bien comme ça. Moi ça me permet de m’évader, de faire des filles qui sortent un peu de la réalité. Et généralement, quand il y a des gros seins, c’est que l’histoire est vécue du point de vue d’un garçon. Quand j’étais en quatrième et que je matais la fille qui faisait du 90 B j’avais l’impression que ses seins touchaient les genoux ! Par contre, quand je vais faire des histoires réalistes, je vais plutôt dessiner des seins de taille normale.

Sur ton compte instagram on te découvre aussi fan d’Eric Rohmer, C’est peut-être l’influence la plus évidente pour Une Sœur. C’est marrant parce que l’érotisme existe chez Rohmer, mais il est très pudique. Il y a beaucoup de tension sexuelle, mais jamais de sexe.

B.V. : Bien sûr, mais ses personnages ne pensent qu’à ça ! Tout le temps ! Dans Ma nuit chez Maud par exemple, Trintignant est complètement obsédé par le cul. C’est le dénominateur commun de tous les réalisateurs de la Nouvelle Vague, ils sont toujours en train de filmer leurs actrices, comme s’ils étaient en train de dire : “Regardez comme ma nana est canon, regardez comme elle est belle ! C’est moi qui la filme, et vous spectateurs vous êtes des merdes, vous ne faites rien !” J’aime bien ça. Ce cinéma n’essaye pas de rendre les personnages comme Monsieur ou Madame tout le monde, il les sublime. Oui, c’est une influence, clairement.

C’est con que la religion soit un peu dépassée, ça devait être génial d’écrire des histoires de cul pour un public qui va à la messe chaque dimanche.

On te découvre aussi lecteur de BD porno sur Instagram où tu as partagé un extrait de Ménagères en chaleur (Armas). Je ne connais pas, c’est bien ?

B.V. : Ha ha ! Oui, j’ai trouvé ça marrant. J’aime le côté franchouillard, le côté grivois. En France, il y a un truc avec le sexe qui est agréable, on s’en rend pas compte mais ça n’existe pas dans d’autres pays. Il y a chez nous un côté bourgeois assez fantasmé, avec tout un univers de la sexualité un peu cachée. L’Italie est bien pour ça aussi, avec leur pape et leur nonnes. Le catholicisme est une religion de gros frustrés, ça aide à la créativité pour faire de l’érotisme. C’est con que la religion soit un peu dépassée, il y a eu une super littérature érotique grâce au catholicisme. ça devait être génial d’écrire des histoires de cul pour un public qui va à la messe chaque dimanche. Mai 68 a tout foutu en l’air !

Tu gardes certaines limites dans la BD, mais tu lâches les vannes sur le web… Sur ton blog, il y a un strip où un couple liste des fantasmes horribles comme se masturber sur des photos de déportés ou sodomiser une chèvre ; sur ton compte Instagram, j’ai vu un dessin de Donald qui suce Mickey. Le web, c’est ton exutoire ?

B.V. : Le web permet d’écrire des petites histoires, on peut aller plus loin sur des choses plus poussées. Les web strips, c’est ma récréation.

Delcourt a édité en recueils la plupart des strips de ton blog, mais pas les pires. Certains sont impubliables ?

B.V. : Je ne crois pas qu’ils se censurent, c’est peut être que les histoires les plus trash sont les plus récentes. Mais comme je ne raisonne pas par thématique quand je fais un strip sur mon blog, il faudrait sans doute publier une intégrale pour que tout soit imprimé.

Tu as illustré un jeu de société qui s’intitule Coups d’un soir, Femmes Fatales, tu peux en dire un mot ?

B.V.Oui, c’est un travail que j’ai fait avec Wandrill, avec qui j’avais publié La Boucherie. C’est un jeu de société dont le but est de choper. Il y a eu deux versions, Gad avait déjà fait celui avec les filles. Moi, quand je suis arrivé sur le projet, j’ai eu à dessiner les mecs, alors c’était un peu dommage. Mais j’aime bien les jeux de société, c’était drôle de faire ça.

Sais-tu si ce sont les mêmes lecteurs qui achètent Polina, Lastman et Les Melons de la colère et qui fréquentent ton blog ?

B.V. : Cela dépend, je pense que certains oui, d’autres ne vont lire que Lastman ou Polina. Moi j’aime croire que les gens sont un peu curieux et que l’un amène à l’autre. Certains arrivent en dédicace avec trois bouquins dans des styles différents. Je sais que certains lecteurs ont acheté Les Melons de la colère parce qu’ils avaient aimé Polina qui était sorti juste avant. Mais je ne sais pas ce qu’ils en ont pensé.

Tu prévois d’autres BD plus frontalement érotiques à l’avenir ?

B.V.Bien sûr ! La prochaine sera sans doute une BD très cul, et un peu plus adulte s’agissant de ses personnages. En ce moment j’aime bien ça. Avec Lastman, c’est un peu frustrant de rester dans un registre légèrement érotique mais de ne pas pouvoir y aller à fond. Ce sera aussi un peu plus dramatique. Les débats sur le genre me saoulent en ce moment, on ne peut plus rien dire. Je vais parler de la sexualité, raconter ce qu’est un homme, ce qu’est une femme, et montrer quelque chose de plus animal. Et de plus gai, ça me paraît bien.

Bibliographie sélective

  • Elle(s), Casterman label KSTЯ (2007, réédité en 2017)
  • Hollywood Jan, avec Michaël Sanlaville, Casterman label KSTЯ (2008)
  • Le Goût du chlore, Casterman label KSTЯ (2008) – Sélection officielle du festival d’Angoulême 2009
  • La Boucherie, Vraoum (2008, réédité en 2016)
  • Dans mes yeux, Casterman label KSTЯ (2009)
  • Amitié étroite, Casterman label KSTЯ (2009)
  • Pour l’empire, avec Merwan Chabane, Dargaud coll. Poisson Pilote (3 volumes 2010-2011)
  • Polina, Casterman label KSTЯ (2011) – Prix des Libraires de Bande Dessinée et Grand Prix de la critique de l’ACBD en 2012
  • Les Melons de la colère, collection BDCul, Les Requins Marteaux (2011)
  • Le Jeu vidéo / L’Amour / La Famille / La guerre / La bande dessinée / La blogosphère (2012) collection shampooing, Delcourt (reproductions de son blog en 6 volumes)
  • La Grande Odalisque, avec Ruppert et Mulot, Dupuis – Aire libre (Prix Landerneau BD)
  • Lastman (9 volumes, 2013-en cours)
  • Olympia avec Ruppert et Mulot, Dupuis coll. Aire libre (2015) – Sélection officielle du Festival d’Angoulême 2016
  • Une sœur, Casterman (2017)
7ca41572e03df53a41a89de4ea2a224fppppppppppppppppppppppp