Il arrive que la bande originale d’un film soit un véritable album, à réécouter en boucle et demandant une authentique critique rock qui sait parler des images. On avait déjà entendu la voix caverneuse de Trent Reznor dans Se7en. On avait déjà été sidéré par le clip « Only » de Nine Inch Nails réalisé par David Fincher. Mais, en 2010, l’obsédante B.O. de The Social Network marque le début officiel (et triomphal : Golden Globe + Oscar) de la collaboration entre le cinéaste et son tandem fétiche de compositeurs Trent Reznor/Atticus Ross (Millénium, Gone Girl). Comme une évidence.

La scène d’ouverture de The Social Network est l’une des plus marquantes de la carrière de David Fincher. Elle est pourtant très sobre, au regard de son habituelle virtuosité affichée, voire minimaliste : on ne voit rien. On entend juste un couple discuter, un riff de guitare sur fond de brouhaha, tandis que l’écran reste noir. Puis Rooney Mara (Erica Albright) et Jesse Eisenberg (Mark Zuckerberg) apparaissent. Ils sont assis à une table, dans un bar. Leur dialogue va durer 5 minutes – une éternité dans un film hollywoodien – mais ce « tunnel », typique du scénariste Aaron Sorkin (À la Maison-Blanche), est orchestré d’une main de maître par Fincher. On assiste en réalité à une partie d’échecs verbale au débit supersonique, un duel d’ego et de vélocité qui s’achève par cette prophétie d’Erica : « Tu vas probablement faire une grande carrière dans l’informatique. Mais tu passeras ta vie à penser que les filles ne t’aiment pas parce que t’es un nerd. Or je veux que tu saches, du fond de mon cœur, que ce ne sera pas vrai. Ce sera parce que t’es un connard. » Le coup de grâce. Mais aussi l’acte de naissance fielleux de l’anti-héros Zuckerberg, dont la vivacité d’esprit n’a d’égale que son incapacité notoire à communiquer.

Solitude

Cette solitude, on la ressent dès le générique Play qui suit directement la joute inaugurale grâce à la partition confiée à l’Américain Trent Reznor et à l’Anglais Atticus Ross. Après s’être fait larguer, Zuckerberg rentre en courant au campus de Harvard, par une nuit automnale. Le générique débute ainsi avec de beaux plans aériens et d’élégants panoramiques nocturnes. N’importe quel autre teen-movie aurait eu droit à un bon gros morceau de college rock tapageur pour meubler cette séquence non dialoguée. C’était d’ailleurs le cas sur une première copie de travail de 40 minutes montrée à Reznor par Fincher. « Je ne me souviens pas du morceau, précise le chanteur de Nine Inch Nails dans une interview donnée à Drowned In Sound. Juste que c’était un morceau du genre “tout va bien, allons boire une bière”. Le film prenait alors ensuite une tonalité à la John Hughes, les kids à la fac, la vie légère. Ce qui ne convenait pas. » À la place des décibels hédonistes, quelques notes de piano mélancoliques : le thème musical du film. Six notes qui, tel un commentaire amer sur l’ascension fulgurante de l’inventeur de Facebook, dessinent déjà une courbe descendante. Derrière, un bourdonnement diffus. Obsédant comme le grésillement d’une ampoule ou un essaim d’abeilles cauchemardesque, il est produit par un synthétiseur particulier : le Swarmatron. « On voulait que ce soit à la fois organique et électronique, mais aussi imparfait, explique Reznor dans le bonus DVD du film. On ne voulait pas d’un son limpide et digital. » Le Swarmatron, curieux synthé sur lequel il faut appuyer sur des rubans reliés à des oscillateurs, offre ce genre d’aspérités. Reznor et Ross l’ont utilisé de manière quasi symphonique sur l’ensemble du score, en le démultipliant sur plusieurs pistes. D’où un son étrange et hypnotique, une marée noire faussement calme, régulièrement secouée par des vagues de beats revanchards.

Le Swarmatron

Le Swarmatron : En dépit de son look 70’s, le Swarmatron a été lancé en 2010. Il permet de jouer huit tonalités associés à une note, chacune de ces tonalités pouvant être différente pour produire un effet choral à la fois complexe et naturel. Actuellement 83 Swarmatron ont été produits.

Claustrophobie

Ce paysage sonore claustrophobe, limite autistique, est familier du leader de Nine Inch Nails : il le développe depuis la fin des années 1980 avec son groupe de rock électro-industriel. On pense en particulier au morceau « Only » de NIN Play, dont David Fincher avait réalisé le clip en 2005. « There is no fucking you, there is only me », chantait alors Reznor, le visage enfermé (par la grâce des CGI) dans un socle de sculpture Pin Art, tel un masque mortuaire. Cinq ans avant The Social Network, cette fascinante vidéo sur l’aliénation psychologique et sociale dans un monde virtualisé annonçait l’isolement maladif de Zuckerberg, son effacement progressif de l’Autre à mesure qu’il assouvit une ambition aussi dévorante qu’antithétique : lier les gens entre eux.

Hystérie

Seul « écart » stylistique dans cette B.O. sombre et post-indus : la musique de la scène clippesque de la course d’aviron (la régate royale de Henley) Play, qui elle-même contraste avec la manière classique du film. Pour répondre à son découpage nerveux troué de ralentis, David Fincher demande à Ross et Reznor de réinventer « Dans l’antre du roi de la montagne », une composition célèbre d’Edvard Grieg pour la pièce d’Henrik Ibsen, Peer Gynt (1876), à la manière de Wendy Carlos (pionnière de la relecture de musique classique ou baroque sur synthétiseurs Moog à la fin des années 1960). Le résultat évoque l’hystérie froide d’Orange mécanique, dont les remix synthétiques de Beethoven avaient justement été confiés à Carlos par Kubrick.

Crépuscule

On retrouvera le spectre de Grieg sur le dernier morceau de la B.O. Play de manière plus diffuse : il évoque une version crépusculaire des boucles ascensionnelles à la flûte et au hautbois de la suite « Au Matin » dans Peer Gynt. Pourquoi Peer Gynt d’ailleurs ? Au-delà de sa touche édouardienne nécessaire à la séquence de l’ancestrale régate royale de Henley, la pièce satirique du Norvégien Ibsen dialogue en creux avec The Social Network. Son anti-héros Peer Gynt est également un jeune homme arrogant fuyant la réalité (et son premier amour, Solveig) vers des aventures fantastiques à travers le monde. Au soir de sa vie, l’infortuné découvre la vérité de sa solitude et de sa vanité dans la bouche de Solveig : « Ton voyage est fini, Peer, tu as enfin compris le sens de la vie, c’est ici chez toi et non pas dans la vaine poursuite de tes rêves fous à travers le monde que réside le vrai bonheur. »

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