Shadow of the Colossus revient. Pour la troisième fois, après avoir été ripoliné sur PS3 (avec option 3D, qui s’en souvient ?), le chef-d’œuvre de Fumito Ueda connaît une nouvelle sortie sur PS4. Telles les rééditions de films en Blu-ray avec leurs macarons en ribambelle (4K, HDR), le jeu vidéo aussi marche au pas des fabricants d’écrans en quête de records de pixels. Si la perspective paraît a priori peu engageante (trop geek, trop hygiénique), quelques minutes à peine ont suffi pour nous faire dire qu’il ne s’agissait pas d’un retour ni d’une simple réédition, mais bien d’une renaissance. Et si le jeu de l’année était né en 2005 ?

Le jeu démarre à peine et le brouillard qui semblait autrefois flotter partout sur ses images est comme dissipé. Wander s’avance au dos d’Agro, sa bien-aimée morte devant lui, et tout est net, détaillé, profond, l’œil se perd dans les matières et les textures qu’on avait connu unies. Car c’était ça l’univers graphique de Shadow of the Colossus : du vert, beaucoup de vert, et du marron ou du gris, par plaques différemment homogènes. En 2005, la PlayStation 2, même poussée dans ses retranchements techniques, ne permettait guère mieux pour faire exister un monde pareil.

Il est triste d’aborder un tel jeu, en particulier ce jeu, dont la place est peut-être sans équivalent, par une face aussi prosaïque. La beauté de Shadow of the Colossus, son art de la soustraction et de l’abstraction, sa vibration métaphysique et poétique tiennent d’abord à son sens du design, de la mise en scène et à une direction artistique aux résonances miyazakiennes. C’est pourtant par la technique qu’il faut en passer pour juger ce nouveau Shadow of the Colossus. Pas parce que, réédition oblige, il faudrait aller mesurer le gain de pixels ou se soulager d’être enfin débarrassé de l’aliasing, mais parce que le jeu semble renaître, et donc naître différemment, aujourd’hui.

Seul au monde

Le bon goût de cette nouvelle édition commence par sa fidélité : le jeu revient à l’identique, sans power-up fantaisie, sans assistance à joueur en danger, sans lifting outrageux comme la PS3 en a tant connu. Le même jeu, donc, mais alors pourquoi faire ? D’abord, parce que le jeu vidéo, malgré les ressorties qui ne datent plus d’hier, n’aime pas le temps. Certains titres d’anthologie, comme Silent Hill 2, sont devenus difficilement abordables. En s’actualisant, le jeu revient comme il aurait pu être, car dans le jeu vidéo plus que partout ailleurs la limitation technique n’est qu’un problème temporaire. Aujourd’hui, Shadow of the Colossus est plus dense, plus fluide, plus incarné. L’animation a gagné autant que la moindre texture a pris du relief. Mais ce qui flatte l’œil, plaît surtout aux sens, les immenses parvis d’herbe, de roche ou de sable, gagne en matérialité, en épaisseur, en mouvement. La solitude du grand espace, pleine de la tristesse de Wander (qui signifie « déambuler », « s’égarer », en anglais), s’en voit décuplée. Elle ne perd pas en abstraction. Elle garde cette vertigineuse capacité de ramener le joueur vers lui-même, mais en l’installant dans un espace qui, plus vivant, en décuple les forces. Car ce regard qui se perd désormais dans l’immensité des décors semble plus que jamais traverser un environnement comme vidé et hanté de vestiges sur lesquels veillent quelques colosses égarés.

Shadow of the Colossus

Shadow of the Colossus, Bluepoint Games/SIEE

Jamais ce monde à l’abandon où résonne l’écho de toutes les civilisations n’a été aussi habité d’une présence, d’une âme, qui font la poésie de ce jeu conçu telle une tragédie.

Les chanteaux endormis

Il y a une certaine beauté aux affichages 3D encore balbutiants de la PS2 : dans Shadow of the Colossus, ils donnaient au jeu cette ambiance verdâtre rappelant la mousse végétale. Quoi de mieux pour évoquer un monde entièrement fait de ruines ? Un monde qui, surtout, a beau être peint aux couleurs de l’imaginaire, de la fantasy, touche à une résonance familière, presque intime, par sa capacité à faire exister un passé universel à la mythologie abstraite. Sans dénaturer cette coloration propre au minimalisme des textures d’autrefois, le jeu nous installe désormais dans un espace porté par un expressionnisme transcendé à chaque seconde par ses nouveaux moyens techniques. L’errance, la divagation, l’observation sont amplifiés par le nouveau pointillisme du décor et le jeu des lumières qui gagne en vibration photographique. Ainsi, le regard s’égare dans un vide qui n’a jamais été aussi plein et vertigineux. Plutôt qu’un parasite à l’introspection, cet environnement rehaussé sublime tout l’onirisme de Ueda en lui conférant une matérialité nouvelle. Jamais cet univers en sommeil fait de gigantesques ponts squelettiques et de châteaux endormis n’a semblé si proche de nous et vibrant. Jamais ce monde à l’abandon où résonne l’écho de toutes les civilisations n’a été aussi habité d’une présence, d’une âme, qui font toute la poésie de ce jeu conçu telle une tragédie.

Shadow of the Colossus

Shadow of the Colossus, Bluepoint Games/SIEE

Pimp my Colossus

C’est en partant de son propre langage que ce nouveau Shadow of the Colossus parvient à trouver une manière de réactualiser ses origines. Et c’est ainsi, en nous donnant à voir ses colosses comme pour la première fois, qu’il réussit ce geste si particulier de rejouer une scène à l’identique, mais en décuplant tous ses curseurs d’intensité. Le cinéma, dans ses meilleures restaurations, sait lui aussi faire redécouvrir l’image connue d’un film. Mais l’exercice en jeu vidéo brille d’une nuance : l’original n’a connu aucune perte, il ne s’est pas altéré. Il suffit de brancher une console d’époque et n’importe quel jeu sera comme au premier jour. À l’inverse du film, la traversée du temps et des techniques génère ici une transformation plutôt qu’une rénovation. La distinction est peut-être en apparence minime, mais elle fait toute la différence, comme en témoigne la rencontre avec chaque colosse.

Plus majestueux et majestueusement animés que jamais, ils sont plus encore qu’auparavant des citadelles organiques, des fauves immenses, des créatures belles et effrayantes dont les mouvements et les expressions ont cette étrangeté du vivant – si rare dans un jeu vidéo. Quelques pixels supplémentaires suffisent-ils alors à rendre plus déchirante leur mise à mort ? Plutôt le souffle du vent dans leur pelage, la densité minérale de leur armure, l’air mélancolique sur leur visage quand ils s’effondrent. Ce qui est augmenté ne se mesure pas en ratio, mais par l’élégance d’une stylisation accrue qui n’existait pas en l’état auparavant. C’est cette forme unique d’interprétation qui fait sans doute dire à Sony que le jeu est un remake. Car il s’agit bien de ça : refaire, sans dénaturer, sans extrapoler, sans s’accaparer, juste en épousant un trait préexistant pour en sublimer l’essence.

Shadow of the Colossus

Bluepoint Games/SIEE

PlayStation 4

Sortie : 7 février 2018

34,99 €

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