Tuée dans l’œuf par Netflix devant le faible buzz engendré par sa saison 2, Sense8 a bien failli finir en eau de boudin sur un final bâclé et laissé en plein suspense. C’était sans compter sur la vindicte populaire qui fit plier le streamer afin que les Wachowski puissent boucler proprement leur série – une manière aussi de calmer le flot de commentaires négatifs sur son arrêt. Tout serait-il donc une affaire de notoriété pour Netflix ? Quoi qu’il en soit, la nécessité de plier bagage, repasser un dernier moment ensemble et faire une bise à tout le monde gouverne ce baroud d’honneur plus queer que jamais. Mais après ? Et si les Wachowski fermaient là quelque chose de cette décennie en plus de leur cinéma ?

C’est fini. Une dernière soirée d’anthologie monopolisant – rien que ça –, tour Eiffel et feu d’artifice géant pour un mariage gay, et les Sense8 disparaissent dans les scintillements de la Ville Lumière. Le couple en question, Nomi, la hacker autrefois appelée Michael, et Amanita, née de trois pères noirs et d’une mère blanche, tous gays, déboulait dans l’intrigue lors d’une scène d’amour avec gode-ceinture. La scène, très belle, se déroulait alors à San Francisco, pavillon phare des cités arc-en-ciel aujourd’hui plus souvent à la une pour son nombre de homeless que son modèle d’égalité sociale. Quatre ans plus tard, la série de Lana Wachowski (ce projet, c’est elle) se clôture donc à Paris, pour l’union du couple le plus transgenre de la série et avec un gode-ceinture en guise de dernier plan. Le choix symbolique des lieux et le leitmotiv du dildo arboré fièrement ne sont pas anodins et commentent à eux seuls la trajectoire de Sense8 dans un monde qui, depuis 2015 et son lancement sur Netflix, semble toujours plus enclin à la violence et au conservatisme. Mieux qu’une série progressiste, Sense8 serait-il un manifeste des années 2010 et cet épisode final le dernier tract d’un mouvement qu’il serait urgent de rejoindre ? 

Body Double

Avant de parler sex-toy, il faut en revenir à Bound. À la sortie du premier film des Wachowski, on ne sait alors rien de ces deux frères à l’allure passe-partout. Ils auraient pu aussi bien finir au cimetière des stylistes en herbe épris de fantasmes hétéro-beaufs que personne n’aurait trouvé rien à redire. Un néo-Noir lesbien, dans le contexte de 1996, ne semble alors que le résidu putassier d’une époque où Hollywood osait encore le polar sexy – Paul Verhoeven ne cessera de dire plus tard que les années qui ont suivi Basic Instinct seront les dernières où régnait un peu de liberté avant le grand retour du puritanisme. Mais ce qu’on avait raté avec Bound, c’était qu’il annonçait le futur des Wachowski ; un avenir résolument trans où les genres, qu’ils soient sexuels ou représentent une classification de l’imaginaire, sont à la fois pris amoureusement pour ce qu’ils sont et mélangés. Le titre lui-même (Bound signifie « lié ») annonçait lui aussi le programme. Lorsque Matrix fait basculer Hollywood dans une nouvelle ère du blockbuster numérique, le chemin est le même : tout un concentré pop des nineties resurgit dans un film fusion qui rend possible la combinaison des images, des cultures et des philosophies. Baudrillard qui côtoie John Woo et William Gibson ? Aucun problème. Quelle différence avec The Killer, qui associait Melville, Jacques Demy et Chang Cheh ? Une capacité à voir plus loin que le cinéma lui-même et faire du film un objet théorique transversal. Beaucoup n’y ont vu qu’un fourre-tout de post-ados mal informés, à ne pas prendre au sérieux. C’était exactement l’inverse : aucun film mieux que Matrix ne fut la prémonition de l’époque qui allait suivre.

Sense8

En haut : les Wachowski sur le tournage de Bound (1996). En bas : Gina Gershon et Jennifer Tilly dans Bound.

Depuis leurs débuts, les Wachowski ne s’intéressent qu’à ce qui se trouve, au sens existentiel, dans l’hybridation, à ce qui se transforme en gardant quelque chose de ses origines.

Sans limite

D’où vient alors le fait que Matrix nous semble malgré tout aujourd’hui quelque peu boutonneux ? Parce qu’il est le concentré turgescent de ce qui allait venir. Avec lui, toutes les transformations deviennent possibles, les liens entre les images s’accélèrent, une forme de syncrétisme new age à la fois spirituel et esthétique s’impose. Ce dernier, plutôt issu des seventies, ne fera guère date à Hollywood, mais il dit quelque chose d’un monde qui, au même moment, bascule dans le cyberespace d’Internet. Là où rapidement va émerger un rapport frénétique au passé qui influencera tous les domaines de la pop culture. Un rapport déjà omniprésent dans Matrix avec ses couches d’influences tous azimuts compilées et mises à égalité. Cette forme de cinéma hypertextuel, dérivée du postmodernisme des années 1990, prend alors une direction insolite. Elle porte à la fois sur elle-même son propre discours et se libère de son patrimoine. La citation des œuvres ne cherche plus à produire une connivence (Scream) ni une culture avec laquelle le film cohabiterait (Tarantino), elle est une ressource presque inépuisable et organique, quasi invisible, avec laquelle le film se construit sans se soucier des attaches ou de quelques contraintes que ce soit. Que le film, après des pionniers comme The Mask, soit le premier à prédire le devenir animé du cinéma, que Speed Racer concrétisera définitivement vingt ans plus tard, n’est pas anodin non plus : cette mutation matérialise littéralement une volonté de bousculer les règles de ce qu’on croyait possible à l’image, tout en conservant la trace du corps filmé. Ce qui explique pourquoi les Wachowski n’ont pas pour autant opté pour le film d’animation complet, qui crée toujours un autre rapport au monde, plus distant, plus poétique, là où leur cinéma n’a jamais cédé complètement sur une forme de matérialité immédiate. Depuis leur début, le duo ne s’intéresse qu’à ce qui se trouve, au sens existentiel, dans l’hybridation – donc ce qui se transforme en gardant quelque chose de ses origines, et surtout ce qui est sans limite. 

Sense8

Matrix (1999)

Ici et ailleurs

Prototype de Sense8, Cloud Atlas formalise jusque dans le récit ce que le cinéma des Wachowski sous-entendait jusqu’alors : l’idée d’une connexion possible dans l’espace-temps entre les êtres. Le fait que les acteurs demeurent les mêmes (Tom Hanks ou Halle Berry jouent dans chaque segment, passé, présent et futur, d’une intrigue éclatée) est la grande idée du film. Non pas parce qu’il s’agit là d’un tour de force, mais parce que le principe permet aux Wachowski d’illustrer le plus simplement du monde cette image d’un corps qui devient autre tout en restant le même. Il en résulte une symphonie où le temps n’est plus linéaire, où l’espace garde à la fois sa grandeur et se replie, où chacun devient quelque chose qui n’appartient qu’à lui et à la fois à l’histoire : derrière les trajectoires intimes, le film questionne l’idée d’une émancipation générale convoquant aussi bien la domination coloniale, masculine et la lutte des classes. 

Sense8 poursuivra le concept, amené à une extrémité où désormais les personnages ne sont plus des variations d’un même, mais tous différents. Le cinéma des Wachowski touche alors sa forme la plus pure, évidente et pour la première fois aussi fortement connectée avec le monde et son actualité. À la condition toutefois de ne pas se laisser rattraper par son support de diffusion et les codes qu’impose a priori son genre. Car il n’aura échappé à personne que la tambouille geek dans laquelle s’est égarée la seconde saison aura tué la série. Et tant mieux. Il fallait que Sense8 disparaisse le plus vite possible. Tout le travail de construction mythologique cherchant à justifier les ressorts de l’intrigue sombre vite dans un scénario nanardesque dont ce final porte encore de multiples traces (la « lacune », au secours). Le noyau dur du projet, tout ce qui lui donne un souffle et des enjeux, est incompatible avec les obligations de la majorité des séries télé où aucune zone de l’intrigue ne doit rester obscure et injustifiée.

D’où la grande beauté de sa première saison qui repousse sans cesse à plus tard le scénario, rejouant déjà en boucle et par la force de la mise en scène ce qu’il y a de miraculeux en elle : cette simple idée d’un monde interconnecté fonctionnant à l’unisson d’un Nous où toutes les différences sont mieux que tolérées, mais viennent nourrir chacun comme l’utopie d’un partage universel qui nous transforme. Quelque part dans la saison 2, Nomi aura cette phrase lourdement explicative : les sensitifs, c’est un peu comme Internet. On l’avait compris. Et à dire vrai : c’est heureusement bien mieux que ça.

Sense8

En haut : Doona Bae dans Cloud Atlas (2012). En bas : Doona Bae entourée de son cluster dans Sense8.

Sense8 invente son propre universalisme et défend l’identité de chacun comme la partie d’un Nous à traverser (littéralement) pour se construire à sa guise.

Notre musique

Ce n’est plus une nouvelle : la série s’inscrit dans la continuité des questionnements sur l’intersectionnalité et le recours à la pensée orientale, comme le soulignait Tristan Garcia dans notre interview. On ne sait pas si Lana, au temps de Bound, pensait déjà à la transmigration des âmes et au Samsara. Mais une chose est sûre : l’œuvre des Wachowski apparaît à l’éclairage de Sense8 comme entièrement guidée par une vision du monde où chacun fabrique librement son identité, libérée des injonctions existentielles égoïstes comme des tentations communautaires. Ainsi, la famille est ici aussi importante que l’individu, et la tentation de l’élu planant sur la série un temps (une ombre hantant depuis toujours la filmo des Wachowski) est abandonnée au profit d’une inclusion maximale de tous. Sense8 invente son propre universalisme et défend l’identité de chacun comme la partie d’un Nous à traverser (littéralement) pour se construire à sa guise. L’utopie est politique, philosophique et spirituelle. Mais elle est aussi esthétique : si Sense8 est un aboutissement pour Lana, c’est que la série ne cesse de créer des scènes d’une virtuosité sidérante réinventant presque les notions de montage avec ses réalités emboîtées. Quand les personnages interagissent entre eux et que les espaces s’enchaînent comme le flux continu d’une même réalité, rarement le cinéma n’avait su produire une forme aussi absolue et transparente de récit polyphonique et partagé. Dans cet épisode final, le principe est poussé dans ses retranchements : on ne sait plus quand et où se trouvent les personnages. Tous semblent communier et les non-sensitifs appelés à partager la scène, si possible euphorique, dansante (faut-il rappeler que Sense8 est dans sa première saison un joyau rythmique), élargissent le champ, rappelant que l’objectif initial de la série a toujours été celui-ci : ces histoires de super-pouvoir télépathique ne sont qu’un prétexte.

Sense8

Sense8

I Want Your Sex

Prisonnière de son concept à la fois génial mais fortement limité par sa fragilité aussi bien théorique que narrative (comment l’étayer autrement qu’en fuyant le gloubi-boulga scénaristique qui en réduit les enjeux ?), Sense8 ne pouvait donc pas tenir. Mais peu importe, car en quatre ans la série aura trouvé une place unique à son échelle et pour l’époque. Et peu importe encore si ce Nous baigne dans un optimisme peut-être un peu trop béat. C’est aussi sa simplicité qui en fait sa grande générosité et permet à la série de faire vivre avant tout les corps de ses acteurs. Des corps que Sense8 déshabille à loisir pour des scènes d’amour à plusieurs sans jamais basculer dans le tour de force subversif. À contre-courant de la série moyenne qui croit qu’une scène de sexe est un signe de maturité, Lana filme les corps avec un naturel qui défait la sexualité de son encombrant bagage psychanalytique. Le sexe dans Sense8 est une libération de toutes les formes d’oppression et à cueillir dans sa plus simple expression. Mieux, il devient comme la pop culture dans la filmographie des Wachowski ; comme les destins croisés des héros de Sense8, un moyen de connexion, d’ouverture, de connaissance, mieux qu’un buvard de LSD pour élargir sa perception. S’il y a des airs de Rajneesh dans ce discours tout droit revenu d’une libération sexuelle qu’on sait avoir échoué, Lana y revient en incluant quarante ans d’histoire en accéléré, lucide de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : la partouze est compatible avec la vie de couple, la famille, l’engagement dans la durée, car on est désormais conscient que tout est possible en bâtissant des nouvelles digues morales, et que surtout les temps changent. Amor Vincit Omnia (« L’amour triomphe de tout ») titre cet épisode final, inspiré par une peinture du Caravage.

Si le sexe est ainsi montré comme le meilleur remède à nos préjugés et au dialogue (pourtant c’est connu : faire l’amour n’évite pas vraiment les malentendus), que vient donc faire ce fameux sex-toy clôturant avec joie et malice la série ? À nouveau rien de bien sulfureux, mais l’idée que l’hybridation se matérialise. Ce gode-ceinture est le symbole d’une sexualité transformée, transformable, en kit, donc mutante et infinie. Sexualité pour ne pas dire identité et cinéma, un rapport au monde sans hiérarchie, où le corps est conçu comme ce qu’il y a de plus tangible et à la fois abstrait (si le monde est une scène, l’identité n’est rien d’autre qu’un costume dit l’épisode 10 de la saison 2).. Lorsque Néo dans Matrix apprenait à démultiplier son corps et ainsi tordre la réalité de la matrice, l’enseignement était le même que dans Sense8. « The problem is choice », faisaient dire les Wachowski à Keanu Reeves. Le choix du sex-toy – qui désacralise toute la pesante symbolique du phallus –, c’est celui d’un pouvoir redistribué, et plus encore d’assumer pleinement la fabrique de soi avec les autres. Les objets, ce que nous produisons et qui nous ressemble, prenant part aussi dans nos possibles transformations – le discours transhumaniste n’étant jamais très loin dans Sense8, sinon en plein dedans. À bien regarder, tout ça n’est pas très 2018 (qu’on pense au Tetsuo de Tsukamoto et à son cyborg aggloméré), mais c’est précisément de là d’où viennent les Wachowski : d’un cyberpunk qui aurait inversé son nihilisme crasseux. L’histoire se joue toujours en décalage.

Sense8

En haut : Nomi et Amanita font l'amour dans le premier épisode. En bas : l'une des nombreuses scènes d'orgie de la série.

Sense8 s’impose aujourd’hui comme l’une des rares œuvres d’envergure à promouvoir un idéal aussi limpide.

From Paris With Love

Dans sa quête d’universalisme, Sense8 ne pouvait que jouer les séries globe-trotters. Mais pourquoi finir sur Paris plutôt que San Francisco, New York ou Londres ? Pour le cliché romantique ? Bien sûr. Mais on serait tenté aussi de replacer la série dans le laps de temps qui sépare son début et sa conclusion. Durant l’intervalle, la France et en particulier Paris deviennent le théâtre d’un terrorisme aux ramifications lointaines, mais s’appuyant aussi sur des moyens de diffusion autrefois inexistants. Si le 11-Septembre était l’apogée du terrorisme à l’heure de CNN, le 13 novembre est peut-être bien celui de l’apogée des réseaux sociaux et plus largement d’Internet. Ce même Internet que Sense8 prend comme schéma basique pour illustrer les connexions de ces personnages. L’évènement tombe à quelques mois de la première saison. La seconde ne fera jamais allusion à l’actualité, pas plus que le final (à moins de voir en Whispers et son armée de zombies une évocation). Mais il est difficile de ne pas relier la diffusion de la série à ce moment précis de l’histoire. Certains diront qu’un Homeland reflète mieux l’actualité puisqu’elle est ouvertement citée. Mais comme quoi, sinon un flirt avec une situation géopolitique qu’elle ne dépasse jamais ? Sense8, née durant le dernier mandat d’Obama et achevée après l’élection de Trump, fait un écho beaucoup plus ample à un climat global et répond à sa façon aux multiples poussées d’un progressisme plus en lutte que jamais. Comme à une autre époque un mouvement musical pouvait devenir une voix politique en captant l’air du temps, Sense8 s’impose aujourd’hui comme l’une des rares œuvres d’envergure, et joyeusement conceptuelle, à promouvoir un idéal aussi limpide. Pas besoin de #MeToo et encore moins d’empowerment opportuniste ici, puisque le combat va de soi, qu’il était engagé depuis les premiers épisodes et qu’il est même dépassé.

Finir sur Paris en s’offrant le luxe de louer la tour Eiffel, dans une ville qui partout après les attaques est devenue médiatiquement ce symbole quelque peu trivial d’un hédonisme bafoué (mais pas si déconnecté d’une réalité), ne peut donc être tout à fait innocent et décontextualisé. Lana Wachowski laisse là une image symptomatique qui vaudra plus tard, sinon tout de suite, comme un marqueur de cette décennie. Dans un monde où le président des États-Unis joue la division, une série américaine, humaniste, idéaliste, cosmopolite et farouchement progressiste vient montrer un chemin contraire et se tient à son programme jusqu’au bout. Sa croyance radicale dans le collectif et le changement, même pris avec toute son apparente naïveté illuminée, n’est-elle pas ce dont l’époque a besoin pour rompre avec le cynisme, l’exclusion et les promesses de cataclysme ? Nul doute que, dans un quart de siècle, Sense8 sonnera comme une love song un peu cheesy, mais qu’on se repasse en boucle car on sait bien qu’au fond elle touche à l’essentiel. 

Sense8

Sense8

Sense8

Une série de Joseph Michael Straczynski, Lana et Lilly Wachowski.

Diffusion : Netflix (2015-2018)

sit ante. commodo sem, ipsum vulputate, facilisis