En deux films au tempérament bien trempé, jamais distribués en France, le New-Yorkais d’adoption S. Craig Zahler s’est positionné, aux côtés de Jeremy Saulnier, sur le créneau vacant de la série B racée. Ce stakhanoviste aux multiples talents, qui dégaine les scénarios plus vite que son ombre (quarante-cinq scripts à quarante-cinq ans, le compte est bon), est aussi musicien de heavy metal, comme Rob Zombie, dont il pourrait être le frangin plus réservé, mais pas moins tourmenté. Pris par la postproduction de son prochain long-métrage, et déjà de retour en mode écriture, Zahler n’a malheureusement pas pu nous rencontrer. Portrait d’un cinéaste débutant obsédé par la dignité des hommes face à leur damnation.

Fin 2015, deux westerns à la sortie concomitante, The Revenant et Les Huit Salopards, pointaient les polarités entre lesquelles était écartelé un genre régulièrement donné pour moribond, mais qui continue, bon an mal an, d’accoucher de classiques envoûtants (L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, The Lone Ranger, La Dernière Piste). D’un côté, l’histrion Iñárritu faisait caracoler ses plans-séquences tous azimuts, dans un éreintant rodéo dopé au numérique à faire passer Jeremiah Johnson pour un inédit de Tarkovski. De l’autre, le souffle épique du cinéma américain s’engouffrait dans les murs d’une mansarde enneigée, théâtre d’un jeu de dupes sous haute tension orchestré par Tarantino, à mi-chemin de La Chevauchée fantastique et The Thing. En ouvrant son huis clos à des vents contraires, le Californien amplifiait au risque de l’outrance son génie du verbe et dilatait les durées avec un sens consommé de la montée en puissance dramatique, jusqu’à l’inévitable effusion de sang.

En septembre de la même année, un autre western sorti dans l’indifférence générale aux États-Unis, et curieusement jamais distribué en France, malgré son Grand Prix au festival de Gérardmer, prenait également tout le temps nécessaire pour poser ses enjeux, allumant son récit comme une mèche à combustion lente : Bone Tomahawk, écrit et réalisé par un inconnu touche-à-tout, S. Craig Zahler, également coauteur de la bande originale. Le rapprochement avec Tarantino est d’autant plus tentant que Kurt Russell, vedette des Huit Salopards et de cet OVNI cinématographique, semble être passé d’un plateau à l’autre sans se soucier une seconde de changer de garde-robe ou de coupe de cheveux. Autres axes de comparaison : les deux films se déroulent dans l’ombre portée d’événements historiques majeurs – la guerre de Sécession chez Tarantino et le génocide des Amérindiens chez Zahler – et s’achèvent dans une explosion de gore qui multiplie les emprunts aux motifs de l’horreur et du burlesque. La présence, dès les premiers plans de Bone Tomahawk, de Sid Haig, le capitaine Spaulding de La Maison des 1 000 morts et The Devil’s Rejects, de Rob Zombie, entérine cette double affiliation, pas si simple à assumer tant il y a peu, du carnavalesque au ridicule.

C’est qu’avant d’être réalisateur, chef opérateur, scénariste, écrivain et métalleux, Zahler est un pur geek, dont la cinéphilie a été façonnée par la lecture assidue de Fangoria, le Mad Movies américain.

Le Zahler de la peur

C’est qu’avant d’être réalisateur, chef opérateur, scénariste, écrivain et métalleux, Zahler est un pur geek, dont la cinéphilie a été façonnée par la lecture assidue de Fangoria, le Mad Movies américain. Un magazine en cessation d’activité depuis février 2017, mais que le producteur Dallas Sonnier vient tout juste de ressusciter par l’intermédiaire de sa compagnie Cinestate. Sonnier, celui-là même qui, en désespoir de cause, hypothéqua sa maison pour pouvoir financer Bone Tomahawk et prendre un nouvel élan, après les meurtres insensés de ses parents, tous deux victimes de crimes passionnels dans des affaires distinctes. Mais ceci est une autre histoire. En misant tout sur Zahler, Sonnier s’attachait aussi les services d’un scénariste exceptionnellement prolifique, qui a réussi à écouler en un temps record plus d’une vingtaine de scripts à Hollywood (sur quarante-cinq, en comptant les pilotes de séries télé). La plupart sont toujours en attente de développement, notamment The Brigands of Rattleborge, qui figurait, en 2006, en tête de la fameuse Black List, laquelle réunit chaque année les scénarios les plus convoités n’ayant pas encore obtenu le feu vert d’un studio. « À Hollywood, on ne monte que des westerns à gimmick. J’ai été sollicité pour collaborer à Jonah Hex, mais je n’ai même pas voulu savoir à quoi ressemblait le produit fini. Même chose avec Cowboys & envahisseurs. J’ai vu une bande-annonce et j’ai tout de suite su que ça ne m’intéresserait pas », confiait Zahler en décembre 2015.

Zahler Bone

Bone Tomahawk (2015)

De Guillermo del Toro à David Cronenberg, en passant par Gus Van Sant et John Sayles, tout une coterie de cinéastes reconnus s’est lancée en littérature ces dernières années, avec des fortunes diverses. Zahler se considère à l’inverse comme romancier avant tout. Son western Wraiths of the Broken Land serait prochainement adapté par Drew Goddard et Ridley Scott, et les droits de son polar Mean Business on North Ganson Street ont été acquis par la Warner, qui en confierait les rôles principaux à Leonardo DiCaprio et Jamie Foxx. Le genre d’engouement qui ne fait ni chaud ni froid à l’intéressé, habitué à voir « défiler les réalisateurs de la A-list » les uns après les autres et les tournages repoussés aux calendes grecques. Surtout, le natif de Miami semble bien décidé désormais à exercer à sa modeste échelle un contrôle artistique total sur ses propres scénarios.

Et c’est peut-être mieux ainsi. Car sa littérature, d’une noirceur extrême, pour ne pas dire indélébile, abonde en périphrases et laboure des champs lexicaux parfois désuets qui la tirent vers une forme d’affectation un rien incongrue pour quelqu’un ayant choisi de s’illustrer dans la veine la plus pulp de la fiction. Le cinéma réussit mieux à cette imagination qui se laisse volontiers déborder par son tropisme horrifique sous la plume de son auteur. Avec ses descriptions souvent réduites à la portion congrue, ses romans se présentent en vérité comme des scénarios qui n’attendraient que d’être portés à l’écran. D’autant que les dialogues de Zahler sont exempts des balourdises métaphysiques qui lestent parfois d’un insupportable esprit de sérieux le style de Nic Pizzolatto, le showrunner de True Detective (et romancier lui aussi). Débitées par des acteurs du calibre de Richard Jenkins ou Kurt Russell, ses répliques, poilantes mais jamais verbeuses, remplissent ici une fonction plus importante : la parole est un puritanisme, y compris dans la bouche des hors-la-loi, recouvrant tant bien que mal d’un voile pudique la violence fondatrice de l’Amérique.

Zahler

Bone Tomahawk (2015)

L’âge des cavernes

Bone Tomahawk fait de la « destinée manifeste » un cauchemar gothique, dans lequel des Indiens à l’image délirante que s’en font des pionniers capturent une des leurs. Dépeints sous les traits de troglodytes anthropophages imperméables à toute mission civilisatrice, les « sauvages » sédentarisés ne sont qu’une projection délirante des peurs résiduelles des colons, qui découvrent à leurs dépens que le droit divin dont ils se réclament pour justifier la conquête de l’Ouest ne s’applique pas à la profanation de sépultures. Une improbable équipée censée arracher la jeune captive aux griffes de ses ravisseurs est alors mise sur pied. Le shérif du coin, son deputy radoteur, un dandy à la gâchette facile, et le mari éclopé hanté par le sort de son épouse forment cette petite caravane de l’absurde, qui semble faire du surplace à mesure qu’elle avance, comme les chariots égarés de La Dernière Piste tournaient en rond en plein désert de l’Oregon. Ou comment une poignée d’hommes, au lieu d’écouter leur femme, courent délibérément à leur propre perte, avec l’entêtement de ceux qui s’arc-boutent à des principes dérisoires. Aucun obstacle n’infléchira la détermination de ces pèlerins bornés, qui se hâtent tranquillement vers leur funeste destinée, malgré les course corrections qu’ils devront inévitablement apporter à leur trajectoire au gré de leurs péripéties.

Cette feuille de route, Brawl in Cell Block 99, le deuxième long-métrage de Craig Zahler, également privé de distribution dans les salles françaises, la réduit à une épure, bazardant la communauté pour un solitaire situé au-delà de toute rédemption. Avec son crucifix tatoué à l’arrière du crâne, Bradley Thomas est une figure sacrificielle en marche, prête à tout pour obtenir réparation, y compris en s’enfonçant toujours plus profondément dans les boyaux du système carcéral américain. Les galeries secrètes du centre correctionnel de Red Leaf, où les criminels les plus retors sont mis à l’isolement, hybrident ainsi l’imagerie des catacombes et celle de l’univers concentrationnaire, comme si un seul et même substrat maléfique avait donné naissance à ce donjon et à l’antre de la tribu cannibale de Bone Tomahawk. Dans ce cinéma aux instincts caverneux, le retour au primitivisme est une fatalité pour ses protagonistes, contraints de renoncer à une existence tranquille programmée pour se livrer à une archéologie du Mal, qui prend ici le visage de l’altérité. 

Zahler

Brawl in Cell Block 99 (2017)

Animé d’un amour sincère de la série B, Zahler a moins l’ambition d’en subvertir ou transcender les codes, comme Tarantino, que de lui redonner ses lettres de noblesse.

Grindhouse of horrors

Vince Vaughn, dans un rôle de patriote contrarié qui confirme le tournant ombrageux pris par sa carrière avec la saison 2 de True Detective et Tu ne tueras point, était l’acteur parfait pour traduire ce mélange détonant de réalisme et de grotesque, sans précédent depuis Green Room, de Jeremy Saulnier. Animé d’un amour sincère de la série B, Zahler a moins l’ambition d’en subvertir ou transcender les codes, comme Tarantino, que de lui redonner ses lettres de noblesse. Ancré dans un premier temps dans un quasi-naturalisme, Brawl évacue toute introspection au profit d’une approche behavioriste des situations et des personnages, avant de faire son coming out de cartoon déjanté, une transition facilitée par le jeu tout à la fois restreint et désopilant de Vaughn. En abattant la carte de l’humour noir plutôt que celle de la parodie, cette fantaisie revancharde en sous-sol revendique un premier degré à l’exact opposé des sinistres facéties méta de Deadpool.

Les séquences de bastons, d’une brutalité médiévale mais distillées au compte-gouttes, rompent également avec les tendances dominantes de l’actioner contemporain, où l’inflation du surdécoupage brouille la lisibilité des mouvements et des impacts. Zahler privilégie au contraire grands angles et plans longs, affûtés par des cadrages très sûrs et un montage minimal. Autant d’options stylistiques qui seraient vouées à l’échec si Vaughn ne projetait une physicalité de tous les instants dans le personnage de Thomas, portant à ébullition ses ruminations furibardes de cocu du rêve américain. « Pourquoi ne voit-on plus ce genre de scènes ? Parce qu’elles exigent des acteurs qu’ils se surinvestissent », tranche Zahler, hostile à toute forme de « nappage », en particulier numérique. C’est dans cet esprit qu’il fait des musiques qu’il compose lui-même un usage parcimonieux, préférant au surlignage inutile un design sonore aussi méticuleux que malaisant.

Dans ce cinéma brut de décoffrage, mais d’une lenteur toute mesurée, la moindre scène a une vie autonome, indépendamment de sa finalité narrative. « Parce que je suis en mesure d’écrire ce que je veux, je pense toujours en termes de personnages, ce qu’ils peuvent faire pour améliorer leur situation. Je connais des scénaristes qui commencent par concevoir l’intrigue, puis s’efforcent de mettre les personnages à son service. Ils auront bien plus de mal à la faire tenir », assure Zalher, dont Sydney Lumet reste le réalisateur favori. On est donc curieux de savoir ce qu’accomplira cette écriture pour Vince Vaughn et Mel Gibson, têtes d’affiche de son prochain film, dont le titre, Dragged Across Concrete (« Traîné sur le béton »), confirme une inspiration résolument exploitation. Il y a de quoi nourrir quelques attentes sur ce que donnera le messianisme rageur de Gibson, le plus souvent en croisade devant et derrière la caméra, une fois plongé dans les bas mondes en déréliction de Zahler. Ce récit de violences policières filmées à l’insu d’un duo de ripoux marque, d’après le synopsis, le début d’une descente aux enfers d’où tout salut, assurément, sera absent. Il pourrait produire les étincelles dont le piteux Blood Father, de Jean-François Richet, manquait cruellement. Et cimenter le statut encore incertain d’un solide cinéaste de genre, cette espèce en voie d’extinction. Par les temps qui courent, ce serait déjà beaucoup.

Zahler

Brawl in Cell Block 99 (2017)

Filmographie

Dragged Across Concrete (2018)

Brawl in Cell Block 99 (2017)

Bone Tomahawk (2015)

fringilla ut Praesent eleifend Sed non luctus