Avec ses airs d’Un jour sans fin au féminin, Russian Doll (Poupée russe) a tout pour laisser sceptique ceux à qui on ne la fait pas avec ces recettes revisitées. Et pourtant, avec à sa tête deux des nouvelles figures de la comédie américaine (Amy Poehler et Leslye Headland), cette nouvelle série Netflix transforme le classique d’Harold Ramis en une variation méta joliment menée par son actrice, Natasha Lyonne (également au scénario et revenue d’Orange is the New Black), trentenaire new-yorkaise baddass prise dans la quatrième dimension.

Si Hollywood s’est bâti sur l’exploitation des genres, Netflix se construit sur l’itération des concepts. Chaque nouveau film, chaque nouvelle série, laisse ou presque cette étrange impression de déjà vu : tiens, cette idée rappelle quelque chose, mais mixée avec une autre, ici, qui aurait été actualisée pour s’adapter aux cases de l’époque. On sait bien que l’algorithme ne peut pas être totalement mis en cause : quel auteur voudrait entièrement s’y soumettre ? Il en reste que d’un programme à l’autre, une forme insidieuse de formatage de la création, fondée sur des formules préalables plutôt que des archétypes, prend le pas sur ce que serait un authentique évènement créatif. Dans ce contexte, Russian Doll apparait comme la parfaite illustration des productions Netflix, au point où tout jusque dans sa proposition théorique y répond. Embêtant ? Oui, mais pas tant que ça.

Relecture d’Un jour sans fin avec des allures d’After Hours au féminin où une trentenaire new yorkaise, cynique, blasée et baddass (Natasha Lyonne, rouquine parlant comme Burt Young dans Rocky), est pris dans une boucle temporelle qui la ramène sans cesse à sa fête d’anniversaire, Russian Doll semble d’abord bien s’installer sur les rails du « reboot film » déjà revisité par Tom Cruise. La série ne cherche d’ailleurs même pas en à dire plus que le Ramis. Comme Bill Murray (monsieur météo imbuvable), le personnage de Lyonne est égoïste, exécrable, misanthrope, et le process de revivre la même nuit (qui souvent déborde) l’amène à s’ouvrir aux autres et en finir, un peu, avec ce narcissisme aigri qui ne mène à rien – sinon au désespoir, pire le suicide. Un récit d’apprentissage en forme de thérapie donc, du Capra avec un regard de filles et sans grande dimension sociale mais avec l’envie de faire gentiment dérailler le concept pour explorer ses possibilités. Une manière pour son comité de pilotage, le trio PoehlerHeadlandLyonne (chacune passée par différents échelons du rire depuis une bonne décennie au cinéma et la télévision) de trouver leurs marques, de pousser la comédie de Ramis à la frontière d’un burlesque franchement cartoonesque (on y meurt de tout), et surtout d’insister sur l’idée des trajectoires parallèles comme éventail de réalités. Un peu comme si on avait boosté aux théories de Philip K. Dick les plates vicissitudes de la nouvelle comédie new-yorkaise pour en faire un petit manifeste de métaphysique du quotidien. Tout ça au son des Limiñanas ou du « Mindkilla » de Gang Gang Dance.

Russian Doll

Mais comment se démarquer, alors ? À la différence du Hasard de Kieslowski, le film avec lequel le reboot a finalement commencé (un homme et trois destins politiques différents à partir du même instant), Russian Doll s’abstient d’ajuster ses variables sur un curseur manichéen : ce qui serait mieux ou moins bien de faire selon la branche, même si ici il faut aussi sauver son âme de la culpabilité. Mais surtout il contourne le principe du réel maitrisé pris par ses modèles : Bill Murray et Tom Cruise finissaient par dessiner la meilleure trajectoire possible, alors qu’ici des accidents improbables surgissent en permanence. Russian Doll préfère la voie de l’exploration, gommant ainsi vite, sauf pour les amorces et quelques gags, le principe de répétition. La série tente alors de tout faire tenir sur l’enquête de Lyonne qui, en cherchant à comprendre la nature de ces évènements, ouvre des brèches dans son histoire. Mais c’est avec son twist de mi-parcours, qui voit l’arrivée d’un autre personnage capable de rebooter, que Russian Doll pimente l’équation et rehausse ses enjeux. Il s’agit bien d’améliorer sa situation à coup de game over, découvrir de nouvelles branches de réalité dont la meilleure serait celle d’un possible bonheur en demi-teinte où l’on se regarde enfin en face, mais aussi de les croiser (puisque l’enjeu est aussi le rapport à l’autre), voire les juxtaposer dans un final que seul un split screen pouvait illustrer. Si tout ce méli-mélo qui ne cesse d’arpenter le même block de New York n’a pas la folie qu’on pourrait lui imaginer, il fait de la relativité une sympathique idée de comédie contre la mélancolie et la solitude. Car même la mort peut être consolée par l’image d’une réalité alternative qui est, parfois, à portée de main. À condition d’y croire et d’accepter aussi les mauvais tours du destin.

Mais ce principe de couches, ou de branches, comme peut parfois l’illustrer le jeu vidéo (dont Lyonne est designer, histoire de souligner un peu lourdement le lien), c’est aussi Netflix. En fusionnant des concepts préexistants pour les mettre à jour, c’est comme si la plupart des séries du streamer ne cherchaient qu’à revisiter les mêmes mondes à partir de points de vue différents. Une stratégie de poupées russes, un effet déjà vu, donc, dont Russian Doll est ironiquement le meilleur exemple en voulant lui aussi nous faire croire à une variante des films de Kieslowski, Ramis ou Liman. Pour le coup, il s’agit bien là d’un reboot. Et il n’est pas si mal.

Russian Doll

Une série créée par Amy Poehler, Leslye Headland et Natasha Lyonne

Netflix – 8 épisodes (2019)

Avec : Natasha Lyonne, Charlie Barnett, Greta Lee, Yul Vazquez, Elizabeth Ashley.

 

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