Cherchez un personnage russe dans un film américain, ce sera sûrement le trublion de service, perturbateur, éructant, brinquebalant, alcoolisé mais somme toute attachant. La même pensée entache le blockbuster russe depuis la sortie improbable en France de l’halluciné Night Watch (2004) de Timour Bekmambetov. Depuis, on a repris des nouvelles de la production locale ; des films comme Salyut-7 et Attraction dénotent d’un cinéma qui met toujours les moyens, policé mais plus malin qu’il n’y paraît.

Comment se porte le blockbuster russe ? D’emblée, un soupçon vieux comme la guerre froide met à mal notre perception du cinéma commercial là-bas (ou en dehors des États-Unis), celui d’une production sous dépendance, copiant mal les recettes américaines mais l’arrosant d’une bonne rasade de folie locale – donc russe. Dans le toujours ovniesque Night Watch (2004), qui valut à son réalisateur Timour Bekmambetov un ticket pour Hollywood (où il a tourné notamment Wanted), on retenait surtout une scène dans ce gloubi-boulga démentiel de vampires matrixiens affublés de dilemmes dostoïevskiens (« Je vais provoquer l’apocalypse parce que j’ai songé à faire avorter mon épouse ») : la chute amoureusement filmée d’un boulon, tombant d’un avion pour atterrir dans le conduit d’aération d’un immeuble avant de finir sa course dans une tasse de Nescafé (impossible de se tromper, c’est marqué sur la tasse). Une décennie plus tard, Guardians (2017) de Sarik Andreasyan, un décalque des Avengers venus des quatre coins du pays (un ours-garou sibérien, un ermite arménien et son fléau d’armes, un sabreur kazakh et une acrobate moscovite qui peut transformer son corps en liquide) se vautre au niveau d’une mauvaise cinématique de jeu vidéo et fait un flop. L’image WTFesque d’un ours-garou décimant du méchant à coups de mitrailleuse n’aura convaincu personne, même en Russie.

Silent Running

On peut heureusement donner de bonnes nouvelles du blockbuster local sur la foi de deux films de cette année, qui remplissent cette fois un nouveau contrat : être d’une redoutable efficacité avec dix fois moins d’argent qu’un blockbuster hollywoodien et rester russe sous des atours certes plus policés. Le premier, Salyut-7 de Klim Shipenko, est le Gravity soviétique : le film raconte le sauvetage réel de la station spatiale éponyme en 1985 par deux cosmonautes russes après que celle-ci ait cessée de donner signe de vie. Les scènes dans l’espace et en apesanteur sont tout simplement réussies et l’ombre du film d’Alfonso Cuarón ainsi que celles d’Apollo 13 de Ron Howard et de L’Étoffe des héros de Philip Kaufman planent sans que ses auteurs ne s’en cachent : « On a utilisé ces films comme références visuelles pour atteindre un niveau technique que le spectateur validerait, explique Shipenko. Nous devions parvenir à ce niveau tout en racontant une histoire d’un point de vue russe, avec des blagues et un esprit russes. » Son producteur, Bakur Bakuradze, mentionne même le complexe d’infériorité au départ : « Au début, nous ne pensions pas arriver à un tel niveau car des films de ce genre n’avaient jamais été encore réalisés en Russie. »

russe

Haut : The Guardians (2017) ; bas : Salyut-7 (2017)

Le résultat, tourné pour seulement 15 millions de dollars, n’a donc pas à rougir de la comparaison avec Hollywood, et sait même utiliser ses propres limites pour se tourner vers un spectacle proche du film intimiste. Rétrospectivement, la Nasa elle-même qualifia cette opération sauvetage de « prouesse technique », mais le film dégonfle cet enjeu pour aller vers quelque chose de plus terre-à-terre. Nos deux cosmonautes vont en effet simplement rallumer le courant dans une coquille vide. Autour, la paranoïa du climat de Guerre Froide (le Politburo dans le film subodore que les Américains vont tenter de récupérer Salyut-7 via une mission de la navette Challenger) est même éventée et le film ne cherche pas à ressortir le patriotisme du tiroir. Le film n’évite pas quelques scènes attendues — les blagues grasses sur le fait de « rentrer » dans la station bien sûr très phallique, la cuite avec les bulles de cognac flottant en gravité zéro, la façon très bricolage forcé dont nos héros rallument la station — mais tout y est filmé avec une certaine distance. Le plan inaugural du film sur un insigne militaire soviétique — marteau + faucille — évoque une planète que l’on observerait de l’espace, un souvenir diffus. Point de trip nostalgique ici sur la Course à l’Espace. Lorsqu’on l’interroge d’ailleurs sur la vague rétro eighties qui saisit la culture populaire occidentale (Stranger Things, etc…), Shipenko nous rétorque vivement : « le style des années 80 en URSS me parait être le plus ennuyeux, comparé aux années 60 ou 70. C’était donc difficile de rester fidèle à la période et de la rendre intéressante sur le plan stylistique. Je n’ai pas de fétichisme pour les années 80, on a essayé de faire de notre mieux pour la rendre cinématique ».

Russe

Attraction (2017)

Nos Étoiles contraires

Le second film, Attraction de Fedor Bondarchuk, est quant à lui plus ambitieux – le réalisateur avait déjà commis Stalingrad (2013), premier film russe tourné en IMAX. On louche ici du côté young adult façon Divergente ou Hunger Games, en passant par Super 8 et District 9. Un vaisseau spatial s’écrase dans la banlieue de Moscou, faisant 231 victimes. Yulya, lycéenne un peu cumularde – sa meilleure amie meurt lors du crash, son père militaire gère la loi martiale dans la zone de l’incident – a une première réaction qu’on aurait du mal à imaginer dans un film américain : vouloir aller avec ses amis botter les fesses de l’alien. La partie façon Rencontre du troisième type est la plus classique :  Yulya découvre que l’extra-terrestre est un pacifiste.  Encore mieux, l’alien est beau comme un mannequin débarqué de son catwalk et elle tombe amoureuse de lui. Pour le discours sur le droit à la différence (souvenons-nous des « crevettes » de District 9) et l’altérité, on repassera. Non, la piste la plus intéressante est celle du petit ami officiel de l’héroïne au début du film, et qu’on ne voit pas arriver : d’abord sympathique, il devient de plus en plus jaloux et toxique, finissant par fomenter une insurrection populaire contre l’armée et l’extra-terrestre sur un mode populiste très familier (« cette terre est à nous ») en Russie ou ailleurs.

Bondarchuk ne se cache pas d’avoir été inspiré par les émeutes xénophobes de Biriouliovo, toujours dans la banlieue moscovite, en 2013. Après le meurtre d’un jeune Russe par un homme d’« origine non slave » (d’Asie centrale ou du Caucase), des pogroms anti-immigrés éclatèrent. Attraction décrit la mentalité d’émeutier, le glissement d’un ado se croyant lâché par les autorités et sa copine vers la violence, mais en la gonflant sous le prisme du genre, puisqu’il va s’emparer d’un exosquelette tombé opportunément du vaisseau pour semer le chaos. Attraction est un film finaud : il met en scène une jeunesse déboussolée et influençable à cause de pères absents, une héroïne forte et têtue, une cascade de malentendus xénophobes autour de l’alien tout en ménageant l’armée (forcément très collaboratrice avec la production, mais comme le serait n’importe quel opus de la franchise Transformers) et le mythe politique – pas spécifiquement russe – d’un homme providentiel.

Russe

Attraction (2017)

L’emballage est propre, soigné (Dave Whitehead, monteur son sur District 9 et Premier Contact, a travaillé sur le film). Sans faire de mauvais esprit, le film est un bon clone de film américain, aussi convaincant que ces faux comptes Twitter anglophones qui ont trollé les campagnes présidentielles 2016 américaines ou pour/contre le Brexit et se sont révélés avoir été envoyés de Russie. Mais un clone qui voudrait troller de l’intérieur les mentalités russes. Attraction et Salyut-7 esquissent un paysage sain du blockbuster russe – les deux ont cartonné au box-office – avec Hollywood en tête mais pas forcément comme horizon. Ou, pour résumer Shipenko, « Je voudrais faire des films aussi bien à Hollywood qu’en Russie. Faire des films à un niveau mondial ne requiert pas nécessairement d’être à un même endroit et vous n’avez pas forcément besoin d’être à Hollywood. »

Infos

Les films Salyut-7 et Attraction ont été vus au premier colloque sur le cinéma russe organisé par la Fédération internationale de la presse cinématographique (Fipresci) et les studios Lenfilm, du 13 au 15 novembre à Saint-Petersbourg. Les propos des réalisateurs ont été recueillis dans le cadre de questions-réponses organisés après les projections.

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