En 1972, Roxy Music sort son premier album éponyme séminal, sans doute le premier disque post-moderne de l’histoire du rock. Bryan Ferry, Brian Eno et Cie y tuaient les années 1960 dans une débauche d’idées, d’artifices, de sons venus d’ailleurs et de looks flamboyants. À l’origine de cette révolution tranquille : un projet original pour aérer et décloisonner la chapelle rock, qui trouve sa source dans le pop art. De ce dernier au pop tout court, Roxy Music a navigué naturellement, créant un univers unique de références lettrées et de fraîcheur électrique. Ou la rencontre entre Smokey Robinson et Marcel Duchamp.  

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É
té 1972. « Si c’est ça le futur du rock and roll, vous pouvez vous le garder », marmonna, désapprobateur, le présentateur Bob Harris à la fin du passage en live de Roxy Music dans « The Old Grey Whistle Test », l’émission musicale phare de la BBC. Le « futur », tel qu’entrevu dans la chanson « Ladytron » Play jouée alors, a le son d’un hautbois mélancolique sur fond de synthétiseur lunaire. La voix transie d’un Bryan Ferry louche en veste léopard, quémandant une « connexion » avec une dame – peut-être un cyborg au vu du titre – entre deux éruptions volcaniques de guitare et de saxophone. Jusqu’à ce que la chanson se désintègre sous les manipulations de Brian Eno, elfe aux cheveux longs et mains gantées, qui triture la manette de son synthétiseur comme un pilote de vaisseau spatial.

Le futur, c’est ce groupe attifé comme s’il sortait de Star Trek ou Docteur Who – la tunique verte lamée à haut col du hautboïste-saxophoniste Andy Mackay, les lunettes de mouche du guitariste Phil Manzanera et le look hors de ce monde d’Eno (crédité aux « synthétiseurs et cassettes »), qui déclare en interview venir de la planète Xenon. Le futur, c’est leur premier album éponyme, Roxy Music, sorti le 16 juin 1972, dont il faut marteler encore de nos jours le caractère révolutionnaire. Soudainement et enfin, le rock et la pop revendiquaient l’artifice, l’ironie, la citation, la réappropriation de sa propre histoire deux ans après la dissolution des Beatles. Peter Saville, génial designer des pochettes de disque de Joy Division et New Order, nous résume la déflagration ainsi : « Roxy Music est le premier groupe post-moderne de l’histoire du rock. » Celui-ci s’engouffrait dans la brèche ouverte lorsque Andy Warhol « produisit » The Velvet Underground cinq ans auparavant : cette ouverture à des langages extérieurs comme l’art contemporain, la mode ou le cinéma. Le futur, c’est cet horizon permanent de la pop et de la pop culture en général, tel que défini par Brian Eno : « La pop music, ce n’est pas d’abord faire de la musique au sens traditionnel. Il s’agit de créer des mondes nouveaux et imaginaires, et d’inviter les gens à les essayer. » 

Table rase

Le titre de la chanson qui ouvre Roxy Music, « Re-Make/Re-Model » Play, est un manifeste. L’envie de rebâtir la pop passe par celle d’une réinvention de soi. Celle de Bryan Ferry, auteur des chansons et de Roxy Music comme marque, concept et état d’esprit. Ferry a souvent été comparé à un Gatsby le Magnifique (dont il est grand fan), partageant avec le personnage-titre du roman de Francis Scott Fitzgerald des origines de working class hero propulsé dans le beau monde. Ce sont les arts, et non le trafic d’alcool, qui ouvrent de nouveaux horizons à ce fils de mineur, né à Washington (près de Newcastle) en 1945. Pas de voiture, pas de téléphone, pas de télévision dans son enfance (à part la location d’un poste en 1953 pour que la famille regarde une finale de football avec Newcastle United). Le jeune Ferry s’évade dans l’americana, le cinéma, le jazz, le blues et la soul. Il chante un peu de Chuck Berry dans un groupe d’ados. Il envie aux musiciens afro-américains leur look impeccable – cravate, smoking –, leur sincérité, et s’identifie à leur condition d’outsiders, lui produit du Nord industriel pauvre de l’Angleterre.

roxy music

Intérieur de l'album Roxy Music

Le mélomane choisira pourtant des études d’arts à l’université de Newcastle en 1964 – l’espoir d’être artiste sous une forme ou une autre, la caution intellectuelle en plus. Il chante à côté dans un groupe soul-R’N’B’, The Gas Board (anecdote : l’un des membres est le futur cinéaste Mike Figgis). C’est au contact de l’un de ses professeurs, Richard Hamilton, l’équivalent britannique d’Andy Warhol, qu’il apprendra à articuler pop et pop art – « Jeune, sexy, plein d’esprit, de fantaisie et de glamour », selon Hamilton. Ce dernier pratiquait le détournement des signes de la culture urbaine et de l’americana par le collage (Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing? en 1956). Ce goût pour la juxtaposition et cette tension entre surface et profondeur, sérieux et cool, imprégneront la démarche de Ferry. « Re-Make/Re-Model » saura être ainsi une chanson littéralement pop art, avec son refrain « CPL 593H » où, au lieu de répéter le nom de sa bien-aimée, Ferry scande le numéro d’une plaque d’immatriculation automobile – le genre d’amour mécanique envisagé par Duchamp dans son œuvre La Mariée mise à nue par ses célibataires, même. Le final parodie des solos instrumentaux habituels au rock and roll, reprend « Day Tripper » Play des Beatles ou « La Chevauchée des Walkyries » de Wagner avec le même sens de la citation irrévérencieuse de Hamilton et Warhol.

La pop music, ce n’est pas d’abord faire de la musique au sens traditionnel. Il s’agit de créer des mondes nouveaux et imaginaires, et d’inviter les gens à les essayer (Brian Eno).

Retour vers le futur

Une fois son diplôme en poche et installé à Londres en 1968, Ferry fomente l’idée de Roxy Music. Il rassemble en 1971 des musiciens d’horizons divers façon Les Sept Mercenaires : Graham Simpson, bassiste de sa période The Gas Board (et premier nom dans un turnover régulier à ce poste) ; Andy Mackay aux bois et aux goûts tendus entre Beethoven, Presley et John Cage ; le guitariste Phil Manzanera, venu du rock progressif ; Paul Thompson, solide batteur strictement rock qui évitera toujours à Roxy Music de sonner « expérimental ». Et Brian Eno dans un poste qu’il a inventé et tient seul depuis quarante ans, qu’il soit derrière David Bowie ou U2 : celui de Brian Eno, pourvoyeur d’idées latérales et d’imprévisibilité. Derrière son synthétiseur VCS3, ce fils, petit-fils et arrière-petit-fils de postier, fan de Stockhausen, agit en « docteur du son » et modifie en live celui des instruments de ses collègues. C’est un non-musicien professionnel qui ne sait donc jouer de rien et est plus attaché à la texture sonore qu’aux paroles et et à la musique. Le premier « instrument » qu’il apprend à manipuler enfant est un magnétophone, avec lequel il s’amuse à ralentir des enregistrements, à expérimenter. Pas à des vues psychédéliques so sixties mais parce que c’est cool. Pour renforcer les comparaisons avec The Velvet Underground, Eno est à John Cale (violoniste du Velvet) ce que Ferry est à Lou Reed : l’élément bruitiste qui fait contrepoint au songwriting classique. Et pour que le collage Roxy fonctionne, aucune de ses composantes n’est plus affirmée que l’autre. Ferry est un compositeur autodidacte, « approximatif », qui a besoin de ses collègues pour combler les blancs. Aucun virtuose ici –  encore pire, puisque l’un deux ne sait pas jouer. Peter Sinfield, producteur du premier album (et de King Crimson auparavant), ou des critiques musicaux qui écouteront les démos du groupe s’accorderont sur ce point : voici un groupe d’« amateurs éclairés », au son tâtonnant et rêche mais proposant quelque chose d’indéniablement original.

De haut en bas et de gauche à droite : Brian Eno en concert ; le synthétiseur VCS3 ; Eno et Ferry en enregistrement ; la bataille d'Angleterre ; Brian Eno en concert ; Casablanca.

British Soul

Parlant des chansons, Eno dira que chacune envisageait à sa façon un « futur différent du rock » : « L’une des choses que nous n’aimions pas à propos du blues était qu’il regarde en arrière – vers les racines, le réalisme et la sincérité. Et nous ne voulions rien avoir avec ça. Nous étions post-modernistes dans le sens où tout était à prendre ; il s’agit juste d’une palette. Il n’y a pas à révérer l’histoire de la musique. » Les chansons de Roxy Music sont en effet multicolores, imprévisibles, virant d’une humeur à l’autre l’espace d’une seconde comme dans les susmentionnés Re-Make/Re-Model et Ladytron, dans la country spatiale d’« If There is Something » Play  ou dans la voix même, jamais uniforme, d’un Ferry occupé à théâtraliser et à mettre en scène son chant. Dans « 2HB » Play, au titre jeu de mots entre Humphrey Bogart et le degré de dureté d’une mine de crayon à papier, on peut en effet l’imaginer accoudé au comptoir du Rick’s Café de Casablanca (« Here’s looking at you kid / Hard to Forget »), rêvassant. Ferry grave l’image de romantique maudit qui le poursuivra pendant toute sa carrière (« Slave to love »), mais celle-ci est pour le moment déconstruite par la pose et les excentricités de production. « The Bob (Medley) » Play est un pot-pourri autour de la bataille d’Angleterre, où chaque musicien attend de faire sa grande entrée : Eno simulant batailles aériennes et bombardements avec son synthétiseur, Ferry poussant sa plainte (« You were so pure not for this world »), Mackay y allant de ses solos de hautbois (mais qui, en 1972 ou en 2017, se permet des solos de hautbois dans un contexte rock ?)… Cette chanson rappelle que Roxy Music, americana ou pas, est foncièrement britannique de cœur, Ferry ne cherchant jamais à sonner américain. John Taylor, bassiste de Duran Duran, l’évoquait pour Rolling Stone en 2004 : « Ils étaient très frais, très modernes – en particulier l’électronique dans leur son –, mais en même temps, leur musique évoquait un passé romantique qui obsédait l’Angleterre. Sur leur premier album, on entend des accents de musique de la Seconde Guerre mondiale, de swing ou de Glen Miller. Mais c’était mélangé de sorte que cela paraissait terriblement nouveau. » Le monde selon Roxy Music est indéniablement séduisant : on s’élève dans des hautes sphères aussi bien spatiales que culturelles. Au début de « Re-Make/Re-Model », on entend le murmure d’une fête, sûrement un cocktail de gens « dans le vent » faisant tinter leurs verres. Pour Ferry, planète lointaine, jet-set rutilante ou amour impossible, il s’agit toujours d’autres mondes et d’ailleurs à rêver.

L’une des choses que nous n’aimions pas à propos du blues était qu’il regarde en arrière – vers les racines, le réalisme et la sincérité. Et nous ne voulions rien avoir avec ça. Nous étions post-modernistes dans le sens où tout était à prendre (Brian Eno).

Glamorama

Le génie du projet Roxy Music est d’emballer tout cela sous des atours attrayants. Pop art ou non, Bryan Ferry veut être pop et populaire, en évitant le populisme et sans sous-estimer l’intelligence du public – il en sera de même un quart de siècle plus tard au rayon « disque complexe » avec OK Computer de Radiohead, dont le leader Thom Yorke est un fan notoire de Roxy Music. Il y a ce nom d’abord, « Roxy », pioché dans une liste de noms de cinéma – « Rialto », « Odeon » et on peut rester songeur face à l’idée qu’ils auraient pu s’appeler « Gaumont ». Là intervient le goût du grand écran de Ferry, qui cherchait quelque chose de glamour et évocateur. « Roxy » devient « Roxy Music » lorsqu’on découvre l’existence d’un groupe Roxy aux États-Unis, mais c’est plus un bien qu’un mal : le concept est clair, le rock y est dévoyé par l’ironie, le sexy et des éléments exogènes – ou même « toxiques » pour un détracteur qui les rebaptisera Poxy, que l’on peut traduire par « vérolé » ou « merdique ». Et comment faire honneur visuellement au projet bien avant l’ère MTV, qui n’est même pas alors un rêve de science-fiction ? À côté des musiciens, un casting de collaborateurs est crédité sur l’album, aussi important qu’eux : le couturier Antony Price, le photographe Karl Stoecker et le directeur artistique Nicholas deVille (ex-condisciple de Ferry à l’université). Et est-ce bien la première fois qu’un salon de coiffure (Smile) est crédité sur un disque de rock ? Fan de glamour hollywoodien, de Michael Powell et Emeric Pressburger, Givenchy et Balenciaga, Price élabore un look rétrofuturiste pour les Roxy Boys et pour l’autre pièce maîtresse de l’album, la pochette.

Vargas Roxy

Illustration d'Alberto Vargas

C’est une jeune femme, le mannequin Kari-Ann Moller, vêtue comme une pin-up fifties surmaquillée, alanguie sur un drap, des jambes si longues qu’elles se prolongent au dos de la pochette. Photographiée en plongée, elle est condamnée à regarder l’auditeur, que celui-ci se saisisse du disque dans un bac ou décide de l’accrocher en poster au mur de sa chambre. Tout y respire l’artifice, à des années-lumière, par exemple, du mur de photos de freaks ornant la même année l’album Exile on Main St. des Rollings Stones. Ou même d’une pochette immaculée créée par Richard Hamilton himself : l’« Album blanc » des Beatles (1968). Qui est Kari-Ann ? Que veut-elle ? Et si c’était Ferry travesti, comme ont pu le penser d’abord les mauvaises langues ? Pour Peter Saville, la pochette « fait référence aux pin-up d’Alberto Vargas et est ironique, jouant sur l’idée qu’il faut avoir des filles glamour pour vendre un produit comme une voiture. Bryan Ferry, qui a conçu la pochette, décide ironiquement de mettre une fille dessus. C’est ainsi avec la mode, l’ironie et le sexe : nous sommes critiques mais en même temps, nous aimons ça ». Pour Nicholas de Ville, Kari-Ann regarde ailleurs : « Elle est le contrepoint au groupe, c’est la fan ultime, avec cette notion mythologique que plus votre fan est glamour, plus votre statut glamour augmente. Le/la fan est un indicateur. Kari-Ann est donc supposée être “l’autre” de la rock star, la fan idéalisée. »

De haut en bas et de gauche à droite : pochette de Roxy Music ; Bryan Ferry ; concert de Roxy Music en 1972 ; le groupe en tournée ; pochette du single « Virginia Plain » ; Richard Hamilton.

Séquelles

Enregistré en mars-avril 1972, Roxy Music par Roxy Music sort chez Island Records, le légendaire label connu pour avoir popularisé le reggae. Son patron, Chris Blackwell, signera le groupe sur la foi de la pochette. Propulsé par de bonnes critiques, le disque atteint la dixième place des charts anglais en septembre. Mais comme la bande à Ferry ne fait rien comme les autres, le groupe a juste omis d’enregistrer un single comme locomotive. Ce sera l’excellent « Virginia Plain » Play, atypique forcément avec son absence de refrain, son solo de hautbois, mais irrésistible par son entrain, ses trouvailles (la guitare en ouverture qui mime le moteur d’une moto et, plus tard, le son d’une vraie moto en marche), les paroles qui revisitent le rêve américain en un torrent d’images rêveuses et ironiques (« Havana sound we’re trying hard edge the hipster jiving / Last picture shows down the drive-in / You’re so sheer, you’re so chic / Teenage rebel of the week »). « What’s real and make believe », chante Ferry : les jeunes de l’époque, qui portent le titre à la quatrième place des charts, absorbent le tout au premier comme au second degré. Pas forcément aussi choquante qu’un Bowie grimé en Ziggy Stardust, leur apparition dans l’émission « Top of the Pops » en traumatisera et en fera trépider pourtant plus d’un.

Les historiens savent qu’une décennie ne s’achève jamais vraiment quand on le pense. Les années 1960, innocentes et utopiques, se sont-elles achevées en 1969 au concert des Rolling Stones à Altamont, en Californie, avec la mort d’un spectateur des mains d’un membre du service d’ordre ? Ou en 1972, avec Roxy Music comme triomphe absolu de l’artifice ? Le futur immédiat allait être glorieux pour le groupe, en dépit du départ de Brian Eno après leur second album, For Your Pleasure : son charisme androgyne absolu, ses idées artistiques extrêmes avaient du mal à cohabiter avec un Ferry jaloux et de plus en plus préoccupé par la musicalité et le polissage de Roxy Music. Mais sans eux, pas de Duran Duran (pour le look étudié), de Jarvis Cocker et de Morrissey (pour le dandysme narquois) ou de Radiohead. Leur bruitisme d’alors et leur « amateurisme » travaillé seront pendant cinq ans récupérés par la scène punk, où, des Sex Pistols à Siouxsie and the Banshees, on fait table rase du vieux monde du rock à papa mais en épargnant Bowie et Roxy. Une légende veut qu’à l’un de leurs premiers concerts, un spectateur déphasé leur hurla : « Jouez du rock and roll ! » Bryan Ferry lui aurait répliqué en souriant : « Nous sommes le rock and roll. »

Roxy music for your pleasure

Pochette de l'album For Your Pleasure (1973)

Roxy Music en 5 titres inoubliables

  • « Editions of You » (For Your Pleasure, 1973) Play
  • « In Every Dream Home A Heartache » (For Your Pleasure, 1973) Play
  • « A Song For Europe » (Stranded, 1973) Play
  • « Love Is the Drug » (Siren, 1975) Play
  • « More Than This » (Avalon, 1982) Play
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