Etrillé à sa sortie en salles, Une nuit au Roxbury a pourtant vingt ans plus tard son fan club. Entamant plus d’une décennie de comédies américaines avec Will Ferrell, ce film, inspiré par un sketch mythique et récurrent du Satuday Night Live, pourrait même apparaitre désormais comme le récit d’anticipation tragi-comique de notre époque. Ou quand deux gogos rêvant de passer la nuit en boîte deviennent des visionnaires.

Septième épisode de notre saga estivale : 1998, vingt ans après, ou comment le cinéma des années 1990 nous raconte quelque chose sur son époque et forcément la nôtre.

Au commencement, il y a un mouvement. Irrépressible. Qui part des épaules et remonte jusqu’en haut de la tête, parfois jusqu’au bout des cheveux. Une ondulation parfaitement rythmée sur What Is Love, tube eurodance d’Haddaway en 1993, et furieusement exécutée par les frères Butabi — à s’en flinguer les cervicales et bousiller le pare-brise. Les quelques années précédant la sortie d’Une nuit au Roxbury, en 1998, le Saturday Night Live s’était efforcé de populariser cette danse, toujours interprétée par trois personnes : les réguliers de l’émission, Will Ferrell et Chris Kattan, et l’invité de la semaine, différent à chaque fois, donc. Jim Carrey fut ainsi le plus fameux à partager le move infernal des Butabi, ainsi que leurs costumes et cravates satinées, mais d’autres, comme Stallone ou Hanks, en eurent également l’honneur.

Une Nuit au Roxbury est ainsi, en première instance, un film sur un geste — ridicule — de danse. Qui pouvait encore, en 1998, se lancer dans un tel projet, plusieurs décennies après la mort de la plupart des grands burlesques ? Lorne Michaels, évidemment, créateur et infatigable producteur du SNL. Il n’y avait que lui — et il n’y en aurait aujourd’hui pas davantage — pour défendre l’idée, devant son board de comptables, que les deux abrutis remuant, chaque samedi soir, la tête sur de la dance dégénérée, feraient d’excellents protagonistes pour un long-métrage. La recette avait en réalité déjà été éprouvée par le passé, avec des résultats tout à fait satisfaisants : The Blues Brothers (1980), Wayne’s World (1992), ou Coneheads (1993, un peu moins connu, mais tout aussi culte) étaient tous adaptés de sketchs du vénérable show. Hélas, Une nuit au Roxbury sera un semi-four commercial et un absolu bide critique, défendu par personne ou presque à l’époque. Pourtant, vingt ans plus tard, il a son fan club et apparait comme un film, sinon important, du moins précurseur et visionnaire : d’une comédie américaine alors en plein renouveau, de tendances sociétales en germe, juste avant l’irruption de la télé-réalité.

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Will Ferrel et Chis Kattan avec leurs costumes d'Une nuit au Roxbury - Paramount Pictures. Tous droits réservés.

The club

À cette époque, les frères Farrelly régnaient sur la comédie américaine, et tandis que leur Mary à tout prix raflait (légitimement) tous les suffrages en 1998, Une nuit au Roxbury apparut plutôt comme une variation pimpée de leur Dumb et Dumber, sorti en 1994. Les deux héros y sont tout aussi cons, mais ils sont ici frangins, friqués et vivent à Beverly Hills (plutôt qu’amis, fauchés et vivant dans un trou). Le jour, ils travaillent dans la boutique de fleurs artificielles de leur atrabilaire père (Dan Hedaya, character actor d’excellence, vu chez Lynch, Coen, Gus Van Sant…), sous le regard tendre de leur mère collagénée (Loni Anderson, actrice de soap, pure bimbo de Beverly Hills) ; mais sitôt la nuit tombée, ils écument les clubs de la ville, espérant réussir un jour à rentrer dans le plus couru, le Roxbury. Une nuit au Roxbury n’est donc pas seulement un film sur un mouvement de cou, c’est aussi film sur le défi de rentrer en boite. On comprendra alors qu’avec des interprètes principaux (Chris Kattan, Will Ferrell), et un réalisateur (John Fortenbury) débutant au cinéma, le pedigree du film n’était pas de nature à en faire une pièce de choix aux yeux de la plupart des critiques.

Semi-four commercial et absolu bide critique,  Une nuit au Roxbury a pourtant vingt ans plus tard son fan club, et apparait comme un film, sinon important, du moins précurseur et visionnaire.

Starring Will Ferrell

Le comique déployé par John Fortenbury — dont on dit qu’il fut largement « secondé » par la plus expérimentée Amy Heckerling, auteur de Fast Times à Ridgemont High ou de Clueless, ici créditée comme coproductrice — est burlesque, trivial, régressif. Sans éclat formel mais sans bavure non plus, il est, dirons-nous, primitif, se contentant d’enregistrer les pitreries des Butabi. Ceux-ci ont la trentaine, mais mis bout-à-bout, leurs deux cerveaux ont 12 ans tout au plus. L’un, grand échalas velléitaire, et l’autre, petite boule de nerf ultra-sensible, forment ainsi un couple à la Laurel et Hardy, tournant en dérision la figure du kéké west coast (qui ne se distingue du kéké east coast que par son bronzage).

Pendant une quarantaine de minutes, avant qu’ils ne soient séparés à la faveur d’une sous-intrigue amoureuse assez faible, le film n’est rien d’autre qu’un déploiement de gags tordants, tenus par un fil narratif assez lâche : choperont, choperont pas ? C’est à peu près tout, et on aimerait même qu’il n’y ait que ça, jusqu’à la fin, tant la logique scénaristique joue ici contre cette pureté du slapstick. Le film n’est ainsi jamais plus drôle que lorsqu’il gifle, littéralement ou symboliquement, ses deux harceleurs impotents, offrant même une sorte de préfiguration à ce que sera vingt ans plus tard le mouvement #metoo. On peut parler, à propos d’Une nuit au Roxbury, de premier « Ferrel movie », un genre en soi qui allait illuminer la décennie suivante avec des titres tels qu’Old School, Anchorman, Les Rois du patin, Semi-pro ou Frangins malgré eux. Sa persona fétiche y est déjà toute entière dessinée : esprit riquiqui dans corps trop grand, mufle moufflé, incapable au fond d’être dangereux tant il est maladroit.

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Une nuit au Roxbury - Paramount Pictures. Tous droits réservés.

1998 est 2018 ?

Mais ce qui frappe le plus, à la revoyure 20 ans plus tard, c’est à quel point le film est le miroir de notre époque, davantage encore que de la sienne. Certes, Bret Easton Ellis avait, avec Moins que Zéro en 1986, précisément décrit cet enfer climatisé que sont les beaux quartiers de L.A.. Mais tout ceci, en tous cas aux yeux d’un public étranger, paraissait encore lointain, exotique, au fond fictif. Or, on s’est désormais tellement habitué avec Keeping Up with the Kardashiasn, Jersey Shore ou Real Housewives of Beverly Hills, à l’oisiveté, à la vanité et à la bêtise de ces nantis que leur mode de vie nous semble naturel. Disons que, la réalité ayant dépassé la fiction, ce qui apparaissait hier comme parodique, est aujourd’hui strictement documentaire. Un exemple ? Butabi senior (Dan Hedaya), reprochant à son fils mal-aimé (Chris Kattan) son manque de responsabilité, lui demande si sa prochaine connerie consistera à « danser la Macarena avec Donald Trump ». Quoi de plus banal en 2018 ?

Une Nuit au Roxbury

Un film de John Fortenberry

USA, 1998 – 1h22

Avec : Will Ferrell, Chris Kattan, Raquel Gardner

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