Du 11 au 17 juillet, le FID (Festival international de cinéma) de Marseille ouvrait ses portes à la coterie du documentaire d’avant-garde, en ménageant en coulisse un invité pour le moins saugrenu : Roger Corman. L’homme de 91 ans succède ainsi à Manoel de Oliveira et Hong Sang-soo, honorés lors des deux éditions précédentes, avec qui l’auguste roi de la série B ne partage pas grand-chose, sinon une filmographie longue comme le bras (près de 60 films, plus de 400 produits), un goût de l’indépendance farouche mais, surtout, un penchant pour l’artisanat et la débrouille, sensible dans cette petite entreprise de cinéma qu’il fit fructifier pendant un demi-siècle – avec un succès fluctuant, mais un goût de l’invention et de l’humilité constant. Retour, forcément incomplet, sur la carrière de l’une des boussoles majeures du cinéma américain.

Corman Usher

R

edécouvrir la carrière de Corman, c’est balayer du regard un mirifique et pétaradant laboratoire de création. C’est explorer les étagères d’un Stakhanov touche-à-tout, qui aura cumulé sans souci du grand œuvre les expérimentations les plus disparates – ressuscitant des genres morts, préfigurant les nouvelles lubies du cinéma américain, exploitant ses propres filons jusqu’à l’usure. En plus de cinquante ans d’activité comme réalisateur et producteur, Corman aura à peu près tout essayé, tout tenté, tout réussi, tout raté – du film d’horreur au western, de la comédie satirique au film de gangsters. Obsédé par les économies et la rentabilité de ses films, ce manager redoutable ne rentre dans aucune case et aura été à la fois un défricheur et un recycleur, un opportuniste et un avant-gardiste. Figure tutélaire et bienveillante du Nouvel Hollywood, il aura mis le pied des plus grands à l’étrier, autant devant (Jack Nicholson, Peter Fonda, Bruce Dern) que derrière la caméra (Francis Ford Coppola, Joe Dante, Martin Scorsese, Jonathan Demme).

Vite fait, bien fait

Aussi, les ramifications de son influence sur l’imaginaire de l’entertainment semblent infinies. Et sa filmographie, un puits sans fond, d’où l’on peut remonter les meilleures pépites comme les pires nanars. À l’heure de lui rendre un énième hommage (l’année dernière, c’était le festival de Locarno qui s’y collait), Jean-Pierre Rehm et son équipe avaient donc l’embarras du choix. Or, malgré le vivier de bizarreries que constitue la filmographie de Corman, le festival aura fait la part belle aux œuvres (re)connues du maître, lesquelles attestent de la crédibilité impérissable de ce totem cinéphile. Avec, en premier lieu, le cycle Edgar Allan Poe (1960-1964), âge d’or de Corman en tant que metteur en scène (huit films, presque tous parfaits) et corpus idéal pour comprendre le fonctionnement de sa petite boutique cinématographique (budget serré, préparation au cordeau, tournage expéditif).

Ici, la référence aux écrits de Poe n’est bien souvent qu’un prétexte (un titre, un point de départ, un personnage, un paragraphe) pour élaborer une histoire toujours ancrée dans un décor unique (un château noyé dans la brume), à l’intérieur duquel le cinéaste va réunir un groupe réduit de fidèles : à l’écriture, Richard Matheson (l’auteur de Je suis une légende et L’homme qui rétrécit) ; à l’image, Floyd Crosby (le chef opérateur de Murnau pour Tabou) ; à la musique, Les Baxter ; à la direction artistique, Daniel Haller. Un carré d’as parfaitement optimisé, à quoi il faut bien évidemment ajouter Vincent Price, qui achèvera de donner une cohérence et une homogénéité à la série, tenant le rôle-titre sept fois. Dépositaire de la folie fabuleuse de tout le cycle Poe, l’acteur jouera à quelques exceptions près le même rôle d’aristocrate fin de race, chaque fois animé par des prophéties autoréalisatrices qui le pousseront, pêle-mêle, à enterrer vivante sa sœur, à emmurer sa femme, à torturer ses hôtes, tout en incendiant à plusieurs reprises son château.

Corman Price

Roger Corman et Vincent Price

L’héritage du cycle Poe sur le monde de l’épouvante est aujourd’hui impossible à recenser : on trouve ses traces chez Tim Burton, Stephen King ou encore le giallo de Mario Bava et Dario Argento.

There will be blood

On ne reprochera d’ailleurs pas au FID d’avoir ouvert les hostilités du festival avec le superbe Masque de la mort rouge, sommet de cynisme et de dépravation satanique, où Price joue un prince décadent qui se revendique de Belzébuth. Animé par la perversité sans borne de l’acteur, ce conte de fées injecté de venin multiplie les tours de force zinzins (une roulette russe exécutée avec des dagues empoisonnées, une immolation d’un convive déguisé en macaque) avant de s’achever en une étourdissante danse macabre, dont le kitsch horrifique renvoie autant aux délires hallucinatoires de Dario Argento (Suspiria, 1977) qu’à la grâce pastel de Jacques Demy (Les Demoiselles de Rochefort, 1967).

À l’orée des sixties, Corman irriguera ainsi en continu les salles d’exploitation de ses fantaisies morbides, dépliant d’un film à l’autre les mêmes demeures gothiques aux souterrains lugubres, où s’amoncellent machines de torture, traumatismes familiaux et légendes ésotériques. Des succès consécutifs qui profitent chaque fois de quelques astuces pour raboter leur budget prévisionnel – par exemple, en recyclant des décors et accessoires de productions Universal des années 1930 ou en employant à plusieurs reprises les mêmes bandes de film pour figurer l’épilogue fétiche de la franchise (l’incendie des lieux).

L’héritage du cycle Poe sur le monde de l’épouvante est aujourd’hui impossible à recenser : on lui doit certainement le meilleur film de Burton (Sleepy Hollow, 1999), le premier « roman » imprimé de Stephen King (qui novellisera La Chambre des tortures alors qu’il n’était qu’au lycée, pour l’écouler ensuite clandestinement à ses camarades de classe, avant de se faire choper par le directeur), sans compter ses multiples connivences avec Mario Bava (Le Corps et le Fouet, 1963) et plus généralement avec le giallo (on retrouvera notamment chez Argento ce même goût des maisons hantées, des vierges égarées et des filtres multicolores).

Corman influencies

Jeux d'influences. En haut, de gauche à droite : Le Masque de la mort rouge, Le Corbeau et La Chambre des tortures. En bas : Suspiria (version restaurée par Synapse Films), Le Corps et le Fouet et Sleepy Hollow

Farces et attrapes

Une réussite d’autant plus probante que, sous ses airs de franchise opportuniste, déclinant ad nauseum la même formule, la série parviendra à se renouveler d’épisode en épisode, glissant de l’épouvante premier degré à une forme de bouffonnerie délicieuse. Réalisé en 1963, Le Corbeau réunit ainsi Vincent Price, Peter Lorre et Boris Karloff, pour une escarmouche délirante entre nécromanciens vieillissants. Une sorte d’Expendables ésotérique, où les grimoires remplacent les fusils-mitrailleurs et les capes de velours les treillis militaires. Exploitant avec gourmandise les recoins farfelus de son postulat, le film s’achève sur un magnifique duel entre magiciens, sous la forme d’un shifumi cabalistique aux effets rudimentaires mais à l’inventivité sidérante – troublante coïncidence de calendrier, Le Corbeau sort la même année que Merlin l’Enchanteur de Wolfgang Reitherman et son inoubliable duel métamorphe entre Merlin et madame Mim.

C’était déjà cet amour mêlé de farce et d’horreur qui faisait le charme modeste mais inaltérable de La Petite Boutique des horreurs (1960), satire de la faune frappadingue de la côte californienne en même temps que prouesse artisanale sans précédent (le film fut tourné en deux jours pour une poignée de dollars). Saugrenues sur le moment, nombre des intuitions de Corman seront par la suite payantes, chaque graine plantée révélant plus tard une fleur aux bourgeons fructueux : avec sa plante carnivore aux injonctions rudimentaires (« Feeeeeeed me »), cette production low cost accèdera rapidement au rang de film culte. Au point de donner naissance à une comédie musicale à Broadway, ensuite adaptée au cinéma en 1986 par Frank Oz (qui multipliera le budget de l’original par mille). Deux ans auparavant, les pitres du National Lampoon et du Saturday Night Live (Dan Aykroyd, Harold Ramis, Bill Murray) avaient du reste déjà repris à leur compte la formule comicofantastique de La Petite boutique – dans SOS Fantômes d’Ivan Reitman – avec la postérité que l’on sait.

Le vieux cornac

Toujours à l’affût des bons coups (Piranhas de Joe Dante, qu’il produit en 1978, surfa sans se cacher sur le succès des Dents de la mer), Corman ne s’est donc jamais contenté de passer à la caisse. On l’oublie parfois : ce berger du cinéma indépendant a souvent été là avant tout le monde, se faisant piller sans vergogne, ratant de quelques marches le prestige de la consécration. Corman a eu plus d’une corde à son arc, et son influence dépasse largement les limites du cinéma d’épouvante. À revoir Les Anges sauvages (1966), son film inspiré des Hells Angels, lui aussi programmé au FID, on mesure ainsi un peu plus la pénétration du cinéaste, qui documenta l’avènement des contre-cultures hédonistes aux États-Unis (The Trip, 1967Gas-s-s-s, 1970), tout en ouvrant d’un geste presque désintéressé la voie au Nouvel Hollywood. Avec sa meute de motards gavés d’alcool et de soleil, qui fusent à travers le macadam et foutent la pagaille partout où ils garent leurs montures, Les Anges sauvages est un proto-Easy Rider qui n’a pas grand-chose à envier au futur fleuron du Nouvel Hollywood – sorti trois ans plus tard, le film de Dennis Hopper devait d’ailleurs initialement être produit par Corman. Glissé entre ces œuvres jumelles, The Trip viendra parfaire la généalogie en s’offrant le luxe de réunir le futur trio de choc d’Easy Rider : Peter Fonda (déjà protagoniste des Anges sauvages), Dennis Hopper (qui joue un second rôle de gourou perché) et Jack Nicholson (crédité au scénario du film).

Corman Hell's Angels

Affiche originale des Anges sauvages, le proto Easy Rider emboitant la roue des bécanes de Brando dans L'équipée sauvage.

Les Anges sauvages est un proto-Easy Rider qui n’a pas grand-chose à envier au futur fleuron du Nouvel Hollywood.

L’air de rien, Corman amorce avec ces deux films parfois mal dégrossis une page à la fois marginale et essentielle du cinéma américain : le psychédélisme. Un an avant le 2001 de Kubrick et son maelström final (« Beyond the infinite »), Peter Fonda sous LSD se laissait déjà embarquer dans un interminable tunnel de couleurs flashy, avant d’achever son trip sur un gros coït kaléidoscopique, qui n’était pas sans annoncer la partouze dédoublée de Zabriskie Point d’Antonioni (1970), œuvre majuscule du genre. Sous ses airs de vieux de la vieille, Corman est un astre encore chaud autour duquel, sans même le savoir, la culture américaine continue de graviter. Si son rayonnement s’estompera dès lors que les prodiges du Nouvel Hollywood prendront le pouvoir, si son nouveau studio, New World, spécialiste de la sensation forte à bas coût, subira de plein fouet les succès des Dents de la mer et de Star Wars (qui feront du cinéma de divertissement la nouvelle chasse gardée des grands studios), son œuvre en forme de mille-feuille ne cessera d’innerver les esprits.

Corman Easy Rider

Affiche originale d'Easy Rider, manifeste cinématographique de la contre-culture américaine, déjà imaginé par Roger Corman....

Pour le pire et pour le meilleur

Il n’y qu’à prendre l’exemple de Death Race 2000 de Paul Bartel (La Course à la mort de l’an 2000, 1975, inspiré d’une nouvelle d’Ib Melchior), l’un des plus gros succès de Corman comme producteur. Pour certains, le film préfigure l’orgie de tôle froissée de Mad Max de George Miller (1979) ; pour d’autres, il n’est qu’une variation Z du Rollerball de Norman Jewison, qui sort la même année et fantasme lui aussi un futur dégénéré et dystopique, où la population est apprivoisée grâce à un spectacle sportif sans foi ni loi. On peut tout autant y voir une adaptation pour adultes de la sublime série d’animation Les Fous du volant (créée par Hanna-Barbera), qui fait le bonheur des téléspectateurs depuis sa première diffusion en 1968.

Par la suite, les fruits de ce réjouissant navet anar seront pressés sans ménagement par la culture pop, pour le pire et pour le meilleur. Death Race forgera ainsi le canevas sulfureux des succès vidéoludiques Destruction Derby et Carmaggeddon, dont les poursuites motorisées, sans pitié pour les piétons, hérisseront les associations de protection de l’enfance – qui sont loin d’être au bout de leurs peines, puisque ce dernier sort quelques semaines à peine avant le premier GTA. Ces dix dernières années, pas moins de trois nouvelles déclinaisons du film verront le jour : un remake avec Jason Statham en 2008 (à la production duquelle Corman participa), une suite encore plus nanardeuse (Death Race 2, qui est en fait une préquelle), et un nouveau chapitre au-delà de l’imaginable (Death Race 2050, qui est en fait un reboot – on s’y perd). Mais il faut savoir gré au tandem Wachowski d’avoir rendu en la matière la plus belle copie : leur ovni Speed Racer (2008) et sa séquence maîtresse, le rallye de Casa Cristo, puisent ainsi une partie de leur imaginaire délirant dans le film de Paul Bartel (bolides aux carlingues multicolores, pilotes aux accoutrements folkloriques, courses aux péripéties cartoonesques, où le pilotage le plus audacieux le dispute à la tricherie la plus fourbe). Autant de motifs et de ressorts que la séquence décline en une frise shiny et pétillante, comme débridée par les prodiges du numérique.

Corman speed racer

En haut : affiche de Death Race 2000 et Les Anges sauvages. En bas : Les Fous du volant et Speed Racer. Les films motorisés de Corman trouvent leurs ramifications dans divers titres qui les prolongeront ou les ont précédés.

L’intrus

Trait d’union entre deux âges du cinéma américain, Corman est une figure qui aura elle-même toujours cultivé l’entre-deux, le paradoxe. Menant une lucrative carrière dans le dos des grands studios, cet électron libre aura presque toute sa vie été un indépendant. Véritable monstre sacré, il est un mentor dont tous les épigones finiront pourtant par réaliser de meilleurs films que lui. Défricheur insatiable, il se sera employé toute sa vie à maintenir à flot sa petite entreprise de divertissement, ne prétendant jamais au statut d’auteur, produisant au pas de charge et multipliant les activités parallèles (il distribuera sur le territoire américain les œuvres d’auteurs européens de prestige : Resnais, Fellini, Bergman). Toujours en activité mais plus que jamais à la marge, il est semblable à ces plantes grimpantes auxquelles on ne fait même plus attention, mais qui continuent de se propager en continu sur les murs de nos inconscients.

Ouvert à tout, comme exempt de narcissisme, il n’aura eu durant sa vie qu’une seule règle : la rentabilité de chaque production. Règle qui l’incita à donner à toutes les têtes brulées qu’il initia le même et étrange conseil pour la suite de leur carrière : ne jamais raconter d’histoires qui leur tiennent à cœur. Le cinéaste tire en fait cet enseignement de sa difficile expérience sur The Intruder (1962), lui aussi présenté au FID dans une copie splendide. Adapté du roman de Charles Beaumont (autre fidèle), ce film sur la déségrégation trouve aujourd’hui une résonance trouble avec l’actualité américaine, en rappelant combien les États-Unis peuvent rebasculer dans le racisme le plus aveugle en un claquement de doigts. Une œuvre engagée qui porte par ailleurs bien son titre, tant elle apparaît comme un intrus dans la filmographie de Corman. Car on ne l’y reprendra plus : échec public, ce camouflet amer achèvera en effet de forger l’inébranlable pragmatisme de ce grand intendant de cinéma : « J’ai réalisé un film personnel une fois, et c’est le seul qui a perdu de l’argent. » Le seul.

Corman, l'essentiel

La filmographie de Roger Corman affiche plus de 400 titres à son crédit, productions et réalisations confondues. Rapide liste, non exhaustive mais personnelle, des films que l’on retient.

Corman réalisateur :

  • La Petite Boutique des horreurs (1960)
  • The Intruder (1962)
  • L’Horrible Cas du docteur X (1963)
  • Le Masque de la mort rouge (1964)
  • Les Anges sauvages (1966)

Corman producteur :

  • Dementia 13 de Francis Ford Coppola (1963)
  • Bertha Boxcar de Martin Scorsese (1972)
  • La Course à la mort de l’an 2000 de Paul Bartel (1975)
  • Piranhas de Joe Dante (1978)
  • Mutant de Allan Holzman (1982)
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