Prolifique et hétéroclite par ses formes comme ses genres, l’oeuvre de Richard Linklater n’en est pas moins cohérente. Depuis Génération rebelle en 1993, film de chevet de Tarantino, la question du temps qui passe, et dont seul le cinéma pourrait capter l’épaisseur et les raccourcis, les mouvements intimes et collectifs, dessine la ligne générale d’une filmographie dont Boyhood et la trilogie Before sont l’aboutissement. Tournés entre 1995 et 2013, avec le même tandem de comédiens (Julie Delpy et Ethan Hawke), ces trois films, Before Sunset, Before Sunrise et Before Midnight, sont un parfait et magnifique cheminement romantique quelque part entre l’Europe et Hollywood.

Retour sur cette trilogie hors normes à l’occasion de l’expo “Richard Linklater : Le cinéma matière temps”, au Centre Pompidou, du 25 novembre au 6 janvier 2020.

Pour une centaine d’euros la nuit, vous disposez d’une maison de deux chambres avec lit double et vue sur la mer Egée. Une trentaine de mètres vous séparent de votre plage privée. En voiture, vous êtes à moins de dix minutes du village d’Oia, de ses rues peintes à la chaux, des toits bleus de ses églises orthodoxes et de l’unique coucher de soleil qui fait sa réputation. Vous avez loué la « Summer Lovers House », villa la plus cotée de l’île grecque de Santorin. A Oia, vous trouverez une propriété qui porte le même nom depuis que deux américains en couple et une française y ont séjourné séparément, puis ensemble, de manière de plus en plus rapprochée. « Il faut trois éléments pour faire du feu »: l’homme du triangle amoureux en question se réclamera de cette vérité scientifique, poétisant ainsi l’impossibilité de choisir entre sa fiancée photographe et une archéologue travaillant sur le site Akrotiri, dédié à l’exhumation et à la conservation d’une cité minoenne ensevelie par une éruption volcanique. C’est dire si Santorin, née de cette éruption remontant à 2000 ans avant J-C, était faite pour l’amour à trois. Les touristes seront nombreux à se rendre sur l’île après avoir vu Michael, Kathy et Lina prendre part aux Bacchanales modernes de Summer Lovers, chez nous Amours de vacances (Randal Kleiser, 1982). 

C’est une constante de la romance hollywoodienne que d’être déplacée vers l’Europe. Soit parce qu’elle permet plus de licence, soit parce que sa longue histoire suppose que les couples y éprouvent leur amour, le mettent à l’épreuve du temps. Le Vieux Continent est désir et durée. Il en va ainsi de la Grèce d’Amours de vacances. Les ruines préexistent aux amants et leur survivra. « Nous serons poussières dans cent ans » constate un Michael admiratif de leur ancienneté. D’un autre côté, les nus vivants de Santorin, tous les corps désirables et gorgés de soleil qu’on rencontre sur ses plages, nous ramènent au temps anhistorique de la mythologie. Dionysos, le dieu de la tragédie, l’enfant adultérin, le travesti notoire, a donné son nom à la boîte de nuit locale. Michael, Cathy et Lina se trémoussent sur « Your Love » (1981) de Lime, groupe disco québécois en vogue dans les années 80.

Il est formé du couple Denis et Denyse Le Page. En 2011, Denis cherchera d’ailleurs à devenir une Denyse lui aussi, en quelque sorte. Il devient la transsexuelle Nini No Bless. Les trois amants l’auront précédé. Dans Summer Lovers, Michael chante en playback la partie féminine de « Your Love », ses deux partenaires la partie masculine. Marquant pour les titres pop de sa bande originale, Amours de vacances s’en remet à ce que Nietzsche appelle le « seul génie de la musique ». Il est autant le produit de la culture MTV qu’un rejeton tardif de l’art tragique.

Linklater

Summer Lovers (Amour de vacances; 1982)

Les Before devaient marcher sur les traces du néoréalisme.

La trilogie Before

Une décennie après Amours de vacances, le rapprochement franco-américain, l’amour entre originaires du Vieux et du Nouveau Monde, seront au coeur d’une trilogie romantique : Before Sunrise (1995), Before Sunset (2003) et Before Midnight (2013), fruit de la collaboration entre le cinéaste texan Richard Linklater et les acteurs et co-scénaristes Julie Delpy et Ethan Hawke, respectivement dans les rôles de Céline, la française parlant un anglais impeccable, et Jesse, l’américain qui a tenté sans succès d’apprendre le français. De Amours de vacances à la trilogie des Before, il y a comme le passage de Dionysos à Socrate étudié par Nietzsche dans Naissance de la tragédie. La Grèce de Before Midnight est celle de la dialectique, du dialogue platonicien. Une longue scène de repas revisite Le Banquet de Platon et cite le « Connais-toi toi-même » socratique. Comme le rappelle Patrick, le doyen de la table, cette devise est d’abord inscrite sur le temple d’Apollon à Delphes. Patrick est interprété par un guest, le directeur de la photographie allemand Walter Lassally. Exilé en Angleterre où il accompagne les grandes figures du Free Cinema Tony Richardson et Lindsay Anderson dans les années 50 et 60, Lassally démarre une carrière en Grèce au même moment. Il travaille notamment aux côtés de Michael Cacoyannis, le réalisateur de l’illustre Zorba le Grec (1964). Au vu des titres de la trilogie, au vu de ce que la lumière y est l’élément central, et puisque ses variations imposent au couple une échéance (cela doit toujours se passer « avant »), on peut trouver significatif qu’un directeur de la photographie compte parmi les convives..

Cette dualité jour/nuit a des propriétés shakespeariennes, elle a des airs de « songe d’une nuit d’été ». Anna, la plus jeune de ce « banquet » moderne, rencontre son petit ami après une représentation du Conte d’hiver. Elle y joue le rôle de Perdita. A en juger par l’âge de l’actrice (la française Ariane Labed), il doit s’agir de la Perdita du quatrième acte de la pièce de Shakespeare. Parce qu’il la soupçonne de le tromper avec Polixène, son ami d’enfance et le roi de Bohême, Léonte, qui règne lui sur la Sicile, fait jeter sa femme Hermione en prison. C’est là que la reine met au monde sa fille Perdita. L’enfant de la honte est abandonnée à l’hostilité de la nature avant d’être recueillie par un berger. Perdita deviendra bergère à son tour. Entre la fin du troisième acte et le début du quatrième, seize ans se sont écoulées. Presque autant qu’entre le premier et le dernier volet de la trilogie Before. Dans Before Midnight, Céline et Jesse ont près de deux décennies de romance derrière eux. Les acteurs ont vieilli en même temps que les personnages. 

Linklater

Before Midnight (2013)

Comme un oracle 

Delphes, qui est la ville du temple d’Apollon, est aussi celle des oracles de la tragédie et du Conte d’hiver. N’est-ce pas sa parole qui innocente Hermione ? La tentation est grande de lire la première scène du premier volet des Before à cette aune : comme un oracle justement, qui nous dit que Jesse et Céline vieilliront ensemble. Des couples de tous âges prennent le train pour Vienne. Une violente dispute éclate entre un homme et une femme d’une quarantaine d’années. Dérangée par le bruit, Céline change de siège. Dans la rangée d’à côté, Jessie, un livre à la main. Dans Before Midnight, ils ont peu ou prou le même âge que le couple qui les a fait se rencontrer et, comme ce couple, ils auront leur grande scène de dispute. A la vérité, la trilogie n’a pas été pensée comme telle au départ. Sa nécessité s’est faite sentir sur le tard. Comme l’amour, c’est un hasard devenu nécessité. 

Dans le train, l’américain raconte à la française un projet d’émission télé tout bonnement impossible à mettre en oeuvre. Il consiste à montrer vingt-quatre heures de la vie des gens en temps réel, tous les jours pendant un an et dans le monde entier. Avec les Before,  Boyhood (2013) est ce qui se rapproche le plus de ce désir fou de durée. Linklater l’a tourné sur douze ans pour nous donner à voir une métamorphose en temps réel. La synchronisation est parfaite entre l’âge d’Ellar Coltrane et l’âge de Mason, le personnage principal, que l’on suit de ses six à ses dix-huit ans.  Ce désir de capter « la poésie du quotidien », comme le formule de Jessie, convoque justement le Free Cinema auquel a participé Walter Lassally. Le Free Cinema fut pour l’essentiel le cinéma du temps libre. Ce n’est pas pour rien que l’un de ses films fondateurs s’intitule Spare Time et que les cinéastes suisses Alain Tanner et Claude Goretta offrent au Free Cinema les 17 minutes de Nice Time, ce n’est pas pour rien non plus que certaines oeuvres furent sponsorisées par Ford via la série documentaire Look at Britain. Là où il y avait le loisir, le plaisir, il y avait le travail du Free cinéaste. Le projet de Jessie rappelle aussi le rêve de Cesare Zavattini, collaborateur de Roberto Rossellini et de Vittorio de Sica, de « filmer sans montage quatre-vingt-dix minutes de la vie d’un homme ». Les Before devaient marcher sur les traces du néoréalisme. 

Linklater

Before Sunrise, Julie Delpy, Ethan Hawke, 1995

Des amants pétrifiés 

Alors qu’elle traverse les ruines du Péloponnèse avec Jessie, Céline se remémore un film sous influence néoréaliste dont elle ne cite pas le titre mais qu’il est aisé d’identifier. Il y est question d’un couple d’anglais visitant Pompéi et de leur découverte de deux corps pétrifiés qui n’auront pas échappé à l’éruption du Vésuve. Ces deux corps antiques révélés par une technique de moulage sont rapprochés, ils se touchent. Sont-ils familiers ? Tient-on une des images les plus saisissantes de l’amour éternel ? De celle qu’on rencontre, par exemple, dans ce passage du roman Clélie, histoire romaine, un ancêtre, avec les pièces shakespeariennes, des romances délocalisées et l’oeuvre où apparaît pour la première fois « la Carte de Tendre » :

car ils trouvèrent une amie de cette admirable fille, étouffée dans ces cendres brûlantes qui étaient tombées sur elle ; et ils virent auprès de son corps celui d’un amant qu’elle avait, qui avait eu le même destin. Ce lamentable objet, tout funeste qu’il était, obligea Aronce à porter envie à ce malheureux amant, puisque du moins il avait eu l’avantage de mourir auprès de sa maîtresse.

Après un choc esthétique et moral, Katherine et Alexandre Joyce, le couple en crise de Voyage en Italie (Roberto Rossellini, 1954), retrouvent la foi en leur amour et se re-déclarent sur fond de procession dans les rues de Naples. Autre raccord avec le film de Rossellini : la première (longue) scène de conversation entre Jessie et Céline dans Before Midnight est une reprise du trajet en voiture ouvrant Voyage en Italie. Pour Katherine, ce trajet, comme ceux qui suivront, est ponctué de fulgurances réalistes, de ces « situations optiques et sonores pures » dont parlait Deleuze. Chez Rossellini, l’intérieur du véhicule et le visage d’Ingrid Bergman raccordent mal avec le réalisme brut et gras de l’extérieur (les bovins qui traversent la route de campagne, la foule napolitaine), comme si ce réalisme venait d’ailleurs, d’un autre film, d’une autre source. Comme si, à travers cette hétérogénéité, il s’agissait pour Katherine de se prendre en pleine figure et l’étrangeté du lieu et l’étrangeté de son couple, son mari étant devenu pour elle ce qu’elle-même est en ces lieux : un étranger. Voyage en Italie, c’est la screwball comedy frappé de mutisme. L’issue reste pourtant la même. Le couple est en état de marche. Cela prend un sens littéral, pédestre, dans la trilogie Before.

La trilogie invente un nouveau type de conversation amoureuse à mi-chemin entre la parole omniprésente de la screwball comedy et le temps filmé pour lui-même des cinémas dit de la modernité. 

Walking Life 

Terre de Socrate, la Grèce de Before Midnight est le troisième pays des conversations péripatéticiennes de Jessie et Céline après la Vienne de rêve de leur première rencontre et le Paris non moins onirique des retrouvailles. Dans Waking Life (2001), un film sur le « sens de la vie » comme rêve permanent ou sur l’état de veille comme rêve domestiqué, Richard Linklater tourne une scène avec Julie Delpy et Ethan Hawke partageant le même lit. Ce sont les retrouvailles avant les retrouvailles, avant le retour à leur « walking life ». En trois épisodes, une routine de filmage s’est installée. A quelques haltes près, les personnages des Before sont toujours filmés de face, en travelling arrière et en plan-séquence. La trilogie invente un nouveau type de conversation amoureuse à mi-chemin entre la parole omniprésente de la screwball comedy et le temps filmé pour lui-même des cinémas dit de la modernité. 

Linklater

En haut : Before Sunset (2004) ; en bas : Walking Life (2001)

Les Before sont le compromis entre l’américanité de Jesse et l’européanité de Céline. Le premier volet est consacré à la rencontre, le deuxième aux retrouvailles, le dernier à la crise après plusieurs années de vie commune. L’amour, dès qu’il se raconte, est dépendant de ce que Alain Badiou appelle « l’excès évenementiel ». Cas unique dans l’histoire de la comédie romantique hollywoodienne, la trilogie s’en démarque par son désir de durée, par ce qui d’ordinaire, à l’endroit de l’amour mis en récit, laisse à désirer. On donne raison à Badiou tout en regrettant qu’un grand penseur de l’amour comme lui ne soit pas plus au fait des nuances de la romance au cinéma :

Ce dont l’art n’a que faire, on le note, c’est de l’amour comme processus, ou durée, ou construction d’une scène. Il lui suffit sur ce point de nous faire savoir qu’ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, ce qui ne mange pas de pain.

L’ouvrage de l’amour 

De même que l’amour de Céline et Jessie fait oeuvre avec ces trois films, de même que cette oeuvre reste en quelque sorte fidèle à ses acteurs/personnages, il est question de faire oeuvre de l’amour. Cela donnera le bien nommé This Time, livre très autobiographique écrit par Jessie et qui lui offre l’occasion de retrouver Céline dans le deuxième volet. Gagnant sa vie comme écrivain, il inventera plus tard, en bon double de Richard Linklater, des personnages expérimentant des troubles de la perception (du réel, du temps). A la fin de Before Midnight, il trouve dans la (science-)fiction les moyens de mettre un terme à sa longue dispute avec Céline. Le Jessie de 1994 est de retour. Céline a du mal à entrer dans le jeu puis cède. Il lui parle comme au premier jour, dans le train en direction pour Vienne. Il a voyagé dans le temps et vient lire à Céline la lettre qu’elle s’est écrite à elle-même lorsqu’elle aura/avait quatre-vingts ans. Jessie vient leur offrir la version alternative de leur histoire. Leur amour existe dans une temporalité multiple : « Ça a dû être une sacrée nuit ce qui nous attend ». 

Avant la trilogie Before, la durée et l’oeuvre (littéraire) de l’amour nous bouleversait dans La vie en plus (John Hughes, 1988). Le titre français ne rend pas compte du processus à l’oeuvre dans le titre original : She’s having a baby, « elle attend un bébé », « elle est en train de mettre un bébé au monde ». C’est aussi le titre du roman de Jake, le héros interprété par Kevin Bacon, qui rêve de vivre de sa plume, qui rêve tout court. Deux gros travaux sont ici en cours : l’oeuvre littéraire de Jake et l’oeuvre de l’amour qu’est l’enfant, comme le retranscrit si bien et de manière si émouvante, au moment de l’accouchement, « This woman’s work » de Kate Bush. Cela travaille donc, cela fonctionne, cela marche. 

Linklater

Before Midnight (2013)

Dans Before Sunrise, Céline stoppe sa marche dans Vienne pour regarder l’affiche d’une exposition consacrée au peintre pointilliste Georges Seurat. « Je l’ai regardée pendant 45 minutes ». Rien que ça, tant de temps passé devant un tableau. L’étudiante française parle de La voie ferrée, une oeuvre qui aura peut-être inspiré Edward Hopper pour sa Maison au bord de la voie ferrée. Before Sunrise commence sur des rails. Une belle image des bifurcations, des changements d’itinéraire de vie de chacun. Céline descend à Vienne pour suivre Jessie. A Paris, c’est au tour de Jessie de prendre le risque de s’arrêter, de modifier sa trajectoire. Il rate son avion pour tomber à la renverse dans le lit de Céline. Cela marchera en fin de compte. 

La trilogie Before

Before Sunrise – 1995

Before Sunset – 2004

Before Midnight– 2013

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