Bien avant l’âge des hippies électroniques de Stewart Brand et Steve Jobs, il y a eu Richard Buckminster Fuller. Architecte, designer, inventeur, futurologue et surtout génial storyteller, il est la grande figure, méconnue, du mouvement cybernétique ; le gourou sans qui la Silicon Valley ne serait pas tout à fait la même ; celui qui, en s’engouffrant dans la technologie comme salut de l’humanité, voyait dans l’avenir de l’homme des promesses économiques, sociales, pacifiques, aujourd’hui hélas perdues de vue. Bucky Fuller refusait de voir dans la réalité une fin en soi. Son monde était celui de Tomorrowland. Bienvenue dans une époque où le futur était encore demain. Et si c’était de science-fiction dont notre époque avait besoin ?

Seconde partie de notre dossier « Réalités parallèles », série d’entretiens et textes où Carbone regarde le monde d’aujourd’hui par le prisme de l’utopie et de l’imaginaire, en plein dénouement de la campagne présidentielle 2017.

Fuller atelier

Richard Buckminster Fuller dans son atelier

C’est en pensant à se suicider que Richard Buckminster Fuller a décidé de sauver le monde. Nous sommes un matin de 1927. À 32 ans, Fuller n’est pas encore ce touche-à-tout illuminé, cet autoproclamé « comprehensive anticipatory design scientist » qui remplira les salles des années plus tard. Évincé deux fois de Harvard, alcoolique sévère, viré de la présidence de son entreprise et inconsolable depuis que sa fille de 4 ans a été emportée par la polio, l’homme est en train de couler. Posté sur les rives du lac Michigan, il contemple les eaux ce matin-là comme une réponse possible à l’échec de sa vie. Au moins, son assurance-vie profitera-t-elle à sa femme et à son deuxième enfant, songe-t-il. C’est alors qu’une petite voix intérieure retentit, qui le presse de ne pas commettre l’irréparable. Fuller prête l’oreille. « Tu penses la vérité, lui souffle-t-elle. Tu n’as pas le droit de t’éliminer toi-même. Tu ne t’appartiens pas. Tu appartiens à l’Univers. Ton importance demeurera obscure pour toi, mais tu rempliras ton rôle si tu consacres ton existence à expérimenter pour le bien des autres. » Sur la berge, Fuller a un mouvement de recul. « Pourrais-je m’utiliser comme un cobaye ? se demande-t-il alors. Juste pour voir si un inconnu sans le sou avec une femme et un enfant à charge serait capable de faire quelque chose pour l’humanité… » À cet instant et à cet endroit précis, Richard le loser est mort. Et Bucky le futuriste est né.

On ne compte plus le nombre de fois, de conférences, de livres où Fuller a raconté passionnément cette histoire de révélation. Elle explique pourquoi il s’est retiré du monde pendant plusieurs années, bûchant et se formant en autodidacte pour faire advenir de meilleurs lendemains. Le problème ? Tout est faux. « La plus grande invention de Fuller n’a jamais été une voiture, une maison ou un dôme. C’était lui-même. » Barry Katz est historien à Stanford. Il a patiemment épluché les 45 tonnes d’archives entreposées à l’université : « Quand vous fouillez bien dans les détails de sa vie à cette époque, il est évident que cette histoire de suicide est une invention, assurait-il au New York Times en 2008. C’est un mythe, mais un mythe réalisé. Il a donné une trajectoire à sa carrière. Cette histoire a été construite après les faits pour expliquer comment ces nouvelles idées lui sont venues à l’esprit. Et je pense qu’il a fini par y croire lui-même. » Celui qui rêvait de faire tenir le monde dans une équation ne pouvait décemment pas s’en soustraire…

L’anecdote en dit plus long sur Richard Buckminster Fuller que toutes ses créations : il brillait au moins autant comme inventeur que comme storyteller. Il savait raconter le monde qui vient, ou plutôt qui pourrait venir, et s’en faire autant le héraut que le héros. Dans sa faconde comme dans son style, il y avait quelque chose du gourou futuriste chez lui. On se pressait à ses conférences-fleuves comme à l’office d’un télévangéliste. Ramassées derrière le concept-valise dymaxion (dynamic, maximum, tension), ses inventions étaient sa meilleure réclame, donnant à ses ouailles un aperçu de ce futur qu’il conjuguait au conditionnel : la Dymaxion Map, la Dymaxion House, la Dymaxion Car, la Dymaxion Bathroom, le Dymaxion Sleep… Sans parler de son grand œuvre, le seul qui soit vraiment passé à la postérité : le dôme géodésique. Autant de concepts plus ou moins brillants qui repensaient le rapport au quotidien en le passant au filtre de ce qu’il nommait « ephemeralization » : « Faire de plus en plus avec de moins en moins, jusqu’à tout faire avec rien. » 

La carte n’est pas le territoire, mais elle donne une vague idée

Derrière ce mantra, une obsession : réparer notre relation défaillante au réel. Avant qu’il ne le consacre exclusivement à répandre la bonne parole, son cerveau s’est fendu d’une dernière invention qui contient à merveille cette mission. Convaincu que les cartes renforcent en nous l’idée d’une humanité déconnectée, de pays ennemis et d’enjeux antagonistes, Fuller a travaillé pendant des années sur une projection alternative de notre bonne vieille planète. Le résultat tombe en 1959 sous la forme d’un étrange planisphère divisé en vingt triangles repositionnables à l’envi mais qui, une fois repliés sur eux-mêmes, composent un même icosaèdre : la Dymaxion Map, aussi appelée projection de Fuller.

L’air de rien, cet étrange objet enterre plusieurs axiomes cartographiques. D’abord, il rétablit la taille réelle des masses terrestres mises à mal par la fameuse projection de Mercator. Il en finit aussi avec le haut et le bas, le Nord et le Sud, des « notions impropres à l’échelle de l’Univers » qui nourrissent nos biais culturels. Mais surtout, il reconnecte nos cinq continents : dans sa configuration « classique », la Dymaxion Map se présente en effet sous la forme d’une île unique de terres avec le pôle Nord en son centre. En convoquant le souvenir de Pangée, supercontinent qui voguait sur les mers il y a 360 millions d’années, ce renversement de perspective bouscule notre rapport au monde, s’absout de l’échiquier géopolitique pour basculer dans une perception globalisante. Idem lorsqu’on passe la carte dans sa configuration « océanique » : en disposant les triangles de sorte à ce qu’ils présentent une seule et même mer gigantesque, l’appellation « planète bleue » prend alors tout son sens. On est bien loin ici des projections organisées autour du méridien de Greenwich et de l’équateur, des repères cardinaux et des continents claniques, bref de ces réflexes cartographiques qui ont sédimenté notre vision ethnocentrée du monde. Ce qui apparaît à la place dans toute sa splendeur, c’est ce que Fuller nommait poétiquement « notre vaisseau spatial Terre ».

Fuller Dymaxion Map

La Dymaxion Map

La matière et l’esprit 

De cette belle métaphore, le bonhomme tirera, dix ans plus tard, un manuel de pilotage en même temps qu’une somme, Operating Manual for Spaceship Earth (1968). À sa lecture éclate toute la pensée systémique du bonhomme. Toute sa prescience aussi. Il n’y est question que d’enjeux globaux et de développement durable, de relations mathématiques et d’impératifs synergiques, de ressources finies et d’urgences environnementales.

« Il est évident, y écrit-il, que la véritable richesse de la vie à bord de notre planète c’est la capacité de son système à se régénérer opérationnellement, métaboliquement et intellectuellement. Nous avons clairement assez de richesses entrantes grâce aux radiations solaires et aux effets de la gravité lunaire pour assurer notre avenir et son succès. Autrement dit, continuer de vivre seulement sur nos réserves énergétiques en brûlant des carburants fossiles qu’on a mis des milliards d’années à confisquer au Soleil, ou espérer prospérer indéfiniment sur notre capital en brûlant les atomes de notre Terre serait faire preuve d’une mortelle ignorance et d’une irresponsabilité vis-à-vis des générations qui viennent et de leur avenir. Nos enfants et nos petits-enfants sont notre futur. Si nous n’arrivons pas à appréhender et réaliser notre capacité à perpétuer la vie, nous sommes condamnés à une banqueroute cosmique. » 

Il est temps d’en finir avec cette notion douteuse qui nous présente comme nécessité le fait de devoir gagner notre vie. (Richard Buckminster Fuller)

Ce genre de fulgurance, alors que l’écologie politique n’en était qu’à un stade embryonnaire, installe Fuller à la place qui est la sienne : dans les esprits plutôt que dans les choses. S’il n’a eu qu’un impact marginal sur le réel, celui qu’on présentait comme le Léonard de Vinci du XXe siècle en a eu un majeur sur les esprits. Il ne sert à rien de le cacher : la plupart de ses inventions sont restées lettre morte, à l’état de prototypes ou de brevets (2 000 en tout). Quand Fuller ne fut tout simplement pas accusé d’avoir « volé » ces idées (par l’artiste Kenneth Snelson, notamment). Ceux qui ont eu l’occasion de piloter sa Dymaxion Car ont tous décrit la même atroce expérience : une voiture quasi incontrôlable et loin des performances promises. Sa Dymaxion House circulaire, conçue pour optimiser l’espace et les matériaux, n’a jamais vraiment franchi les portes de la production industrielle (même si sa propre maison était bâtie sur ce principe). La Dymaxion bathroom, salle de bains ultra-économe dans laquelle on pouvait se doucher avec une tasse d’eau chaude, est restée au stade du carton à dessin, faute de besoin. Sa pensée, en revanche, n’a cessé de prendre forme dans le temps. Comme cette urgence environnementale à laquelle il voulait répondre par l’efficacité énergétique et la sobriété consommatrice. Comme ce revenu universel aussi dont il annonçait les prémices, ou comme ces bullshit jobs qu’il pointait du doigt des décennies avant David Graeber  :

« Il est temps d’en finir avec cette notion douteuse qui nous présente comme nécessité le fait de devoir gagner notre vie. Aujourd’hui déjà, une personne sur dix mille peut faire une découverte technologique qui permettrait de soutenir le reste de l’humanité. Notre jeunesse actuelle a tout à fait raison lorsqu’elle dénonce l’absurdité patente qu’il y a dans le fait de devoir gagner sa vie. Nous n’avons de cesse d’inventer des emplois, d’après cette idée fallacieuse selon laquelle nous devons tous être employés à quelque fastidieux labeur, car si l’on en croit la théorie darwiniste-malthusienne, chacun doit justifier son droit à l’existence. Ainsi, nous avons des inspecteurs pour inspecteurs, et des gens qui créent des instruments pour que ces inspecteurs puissent inspecter les inspecteurs. La véritable entreprise des gens devrait être de retourner à l’école et de réfléchir sur tout ce sur quoi ils étaient en train de mener réflexion, avant que quelqu’un n’arrive et ne leur dise qu’ils devaient aller gagner leur vie. » (New York Magazine, 30 mars 1970)

Tomorrowland Syd Mead Fuller

Concept art de Tomorrowland par le légendaire Syd Mead, designer sur Star Trek, Blade Runner ou encore Tron.

Le monde de demain

À force de lire, de parcourir, d’écouter Fuller, de s’égarer dans le labyrinthe de ses pensées et son petit monde intérieur, une question anachronique nous titille : mais d’où vient cette sensation que le bonhomme s’est échappé de Tomorrowland ? On retrouve entre les lignes de son style rhizomique le même souffle cartésien, le même indécrottable optimisme, la même volonté de « réparer le monde » que dans le film de Brad Bird produit par Disney. Tout, sauf un hasard. À l’origine de cette convergence, une même philosophie : le libertarisme. Protéiforme, cette pensée place en gros la liberté au-dessus de toute autre valeur, l’individu au centre du système et sa créativité comme moteur du monde. L’État et les lois n’y sont rien, la volonté de chacun y fait tout. Fuller et Walt Disney embrasseront consciemment cette philosophie, plaidant explicitement pour qu’on laisse les créateurs, les inventeurs, les scientifiques accoucher du monde de demain. Comme l’expliquent Hsiao-Yun Chu et Roberto G. Trujillo dans New Views on Richard Buckminster Fuller, Bucky partageait avec la pensée technocrate la conviction qu’il n’existe qu’une façon d’organiser la société pour une efficacité maximale, mais il était trop libertarien pour la suivre dans sa volonté de confier les rênes de l’Amérique aux ingénieurs et aux spécialistes. Il finira d’ailleurs par répudier la technocratie en arguant vouloir construire « un nouveau monde industriel uniquement préoccupé par les besoins inévitables de l’humanité et l’accomplissement de ses libertés fondamentales ».

Si Tomorrowland entretient un rapport complexe à la philosophie libertarienne, il célèbre lui aussi l’esprit et l’optimisme comme réponses nécessaires à la catastrophe imminente. Rien d’étonnant donc à ce que le film s’ouvre sur l’Exposition universelle de 1964 ; Fuller gagnera ses lettres de noblesse au cours de l’édition 1967. Plus troublant encore : à l’origine de Tomorrowland, on trouve EPCOT (Experimental Prototype Community of Tomorrow), une cité futuriste imaginée par Walt Disney à la fin des années 1970 et qui deviendra le parc à thème Tomorrowland de Disney World. Or son architecture doit beaucoup à Fuller. En bon passionné d’urbanisme, tonton Walt envisageait cet endroit non pas comme un simple parc d’attractions, mais comme une utopie urbanistique en construction, comme « une vraie ville qui ne cesserait jamais d’être un laboratoire du futur ». En charge de ce projet finalement inachevé et qu’on retrouve concrétisé dans le film de Brad Bird, le célèbre designer John Hench ne fait aucun mystère de sa source d’inspiration principale: :

« Nous partions du principe depuis le début que nous aurions besoin d’une immense sphère pour iconiser EPCOT, une sphère qui serait assez grande pour abriter une attraction. Nous étions alors familiers avec l’architecte Buckminster Fuller et ses travaux expérimentaux sur le dôme géodésique qu’il avait inventé dans les années 1940. Y compris celui qu’il avait construit pour le siège de Ford à Détroit. Sa fameuse formule “le vaisseau spatial Terre” nous avait également frappés. »

On ne change pas les choses en combattant la réalité. Pour changer les choses, il faut construire un nouveau modèle qui rendra l’ancien obsolète. (Richard Buckminster Fuller)

Under the Dome

« Frappés », au point que cette formule donnera son nom à la célèbre sphère géodésique qui trône depuis 1982 à l’entrée du parc. Plus qu’une construction, une signature. Même s’il n’en détient pas la paternité pleine et entière (l’ingénieur optique Walther Bauersfeld en avait eu l’idée en 1922 pour la construction d’un planétarium), ces dômes sont au fond les seuls et véritables legs architecturaux de Fuller. Du pavillon des États-Unis de l’Expo 1967 de Montréal (connu aujourd’hui sous le nom de Biosphère), au gigantesque Fukuoka Yahuoku! Dome  de Chuo-Ku, au Japon, en passant par la Géode de la Villette et les radars militaires comme ceux de la DEW Line (Distant Early Warning), ce fascinant réseau de surveillance qui quadrillait l’espace aérien depuis les latitudes nordiques du Canada, la sphère géodésique s’est imposée grâce à sa combinaison de légèreté structurelle et de résistance mécanique. Des communautés alternatives comme celle de Drop City se sont même emparées du principe pour bâtir des maisons que Fuller disait « poétiquement économiques ».

Alors qu’il rêvait carrément d’encapsuler un bout de Manhattan sous l’un de ces assemblages d’icosaèdres (polygone à vingt faces), c’est finalement la petite ville de Winooski qui a bien failli servir de cobaye architectural. Avec ses 2 mètres de neige par an et ses températures polaires, cette bourgade du Vermont a songé à se coiffer d’une structure de ce genre pour réduire sa facture énergétique qui s’élevait alors à 4 millions de dollars par an. Il aura fallu une campagne de dénigrement environnementale (le New York Times estimait que ce dôme ruinerait le paysage) et surtout une diminution des subsides gouvernementaux après l’élection de Reagan pour enterrer ce chantier futuriste au dernier moment. Qu’importe. Avec son invention, Bucky a remporté son pari : il a prouvé au monde qu’on pouvait créer un espace vivable avec seulement un cinquantième des matériaux utilisés dans les constructions conventionnelles. La sphère géodésique restera comme la victoire symbolique de Fuller sur le présent, comme ce moment clé où le changement a paru possible :

« On ne change pas les choses en combattant la réalité, affirmait-il. Pour changer les choses, il faut construire un nouveau modèle qui rendra l’ancien obsolète. »

Fuller Biosphere

La Biosphere à Montréal

La géométrie de la pensée

Mais comme d’habitude chez Fuller, c’est moins dans la concrétisation que dans la théorie que se cache l’essentiel. Les icosaèdres de sa sphère géodésique témoignent, comme celui de la Dymaxion Map et le polyèdre de la Dymaxion House bien avant elles, de son obsession géométrique, de cette quête de perfection mathématique qui animait toute sa pensée systémique. Il voyait dans les lois fondamentales qui régissent les solides de Platon la réponse possible à la plupart des problèmes d’efficacité architecturale et énergétique que nous connaissons. Pour théoriser ses intuitions, il a popularisé, dans Synergetic : Explorations in the Geometry of Thinking, la notion globalisante de « synergétique » bien avant que les PowerPoint marketeux ne s’en emparent. Cette philosophie totale « suit la logique cosmique des stratégies mathématiques et structurelles de la nature ». Elle tente d’englober l’ensemble des éléments qui nous entourent dans un système d’interrelations logiques et d’en généraliser certains des principes physiques comme la tenségrité, c’est-à-dire « la faculté d’une structure à se stabiliser par le jeu des forces de tension et de compression qui s’y répartissent et s’y équilibrent » (Wikipédia). Pour Fuller, le réel baignerait dans un impensé géométrique qui ne demanderait qu’à être révélé :

« Toutes les créatures agissent individuellement comme des cas à part et peuvent être analysées linéairement ; mais rétrospectivement, il est clair que ces créatures interagissent les unes avec les autres synergiquement comme si elles appartenaient à une même intégrité sphérique, autorégénérante et en tenségrité. Les sphères géodésiques font la démonstration de cette intégrité à la fois discontinue en compression et continue en tension. L’écologie est programmée comme une sphère géodésique en tenségrité.»

À la fin des années 1950, les progrès de la microscopie électronique confirmeront les intuitions de Fuller dans des proportions qu’il ne soupçonnait pas. En tentant de percer l’intimité des virus, des biologistes réalisèrent que l’enveloppe cellulaire de certains d’entre eux formaient une structure icosaédrique similaire à celle du dôme géodésique. En basant ses sphères sur le concept de tenségrité inventé par l’artiste Kenneth Snelson, Fuller n’avait fait au fond que généraliser à l’architecture cette loi mathématique connue de tous les physiciens : « Tout corps tend vers l’énergie minimale. » À cette époque, il ne se doutait pas que, quelque part dans l’infiniment petit, la vie était arrivée aux mêmes conclusions que lui…

Mettre le beau en équation

Existerait-il une équation esthétique cachée ? Un lien secret entre mathématique et création ? Dans les années 60, le jazzman John Coltrane le cherchera. Persuadé qu’il existe un lien entre sa musique et la géométrie, il aboutira à un étrange schéma ésotérique : le “Tone circle”. Géniale variante du fameux cycle des quintes, ce cercle mystérieux fit dire au professeur et saxophoniste Yusef Lateef que la musique de Coltrane était « un voyage spirituel » qui a autant à voir avec la découverte scientifique que l’expérience religieuse. Un physicien comme Stephon Alexander ira même jusqu’à affirmer entendre dans ses compositions « le même principe géométrique qui motiva la théorie quantique d’Einstein ». Il faut dire que Coltrane était si familier des théories du chercheur américain qu’il affirmait parfois vouloir « faire quelque chose comme ça en musique ».

Impossible de ne pas songer à Fuller en regardant ce dessin. Dans sa manière de penser le monde comme le lieu d’un grand syncrétisme, de creuser dans l’abstraction pour trouver les racines de l’expérience, il fut un peu le Coltrane du design architectural. Ses Tone Circles à lui se déployaient sur de larges blueprints, bâtissant des cathédrales tubulaires maintenues debout par quelque force invisible, mais au fond il poursuivait la même quête : trouver dans les fondements des lois mathématiques l’évidence harmonique qui unit esthétique et efficacité, mystique et raison, mystère et évidence, quelque chose qui ressemblerait à une équation de la création. Les trente rectangles d’or contenus dans son cher icosaèdre sont là pour le prouver : l’impératif esthétique était indissociable de la méthode Fuller, c’est lui qui rendait son futur désirable. Sans ça, il aurait manqué un boulon dans l’armature, ce point d’ancrage sans lequel un récit perd de sa tenségrité et s’effondre : « Quand je travaille sur un problème, je ne pense jamais en termes d’esthétique, disait-il. Mais quand j’ai fini, si ma solution n’est pas belle, je sais qu’elle est fausse.»

Comme Coltrane, c’est sur scène que Fuller tentera de démontrer l’évidence de cette interrelation. Pour lui, nature, esthétique et mathématiques étaient les trois variables dépendantes de cette équation nommée Futur que l’humanité avait le devoir de résoudre. Pour en convaincre ses contemporains, il poussera la perfectionnisme en 1975 jusqu’à enregistrer sa pensée pendant 42 heures dans une somme hallucinante intitulée Everything I know. Mais depuis qu’il s’est tu le 1er juillet 1983, notre volubile storyteller est hélas devenu quelque peu inaudible, comme si son timbre unique s’était fondu dans le temps pendant que ses mots prophétiques prenaient tout leur sens. Il est donc temps de réécouter ce petit vieux qui, un matin de 1927, a décidé de s’inventer le plus beau rôle qui soit : raconter des histoires qui commencent toutes par “Il sera une fois…”

Le Tone Circle de John Coltrane

Trois idées folles de Bucky Fuller

Pour qui veut pousser plus loin sa curiosité sur Fuller, celui-ci à laissé derrière lui près d’une trentaine d’essais, dont le plus connu, Manuel d’instruction pour le vaisseau spatial terre, a été traduit en français. On ne se lasse pas sinon de ressortir ses projets les plus fous, tels que des digues flottantes générant de l’électricité grâce au mouvement des vagues (ci-dessous en bas à droite), des immeubles à planter par hélicoptères (haut à droite), ou encore des villes volantes (à gauche).

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