Avec Zero K, Don DeLillo s’attaque aux grands sujets scientifiques et métaphysiques de notre époque, le transhumanisme, la cryogénisation et l’élimination de la mort. Un roman dense et déroutant, sur le fil entre profondeur et grandiloquence.

Dix-septième livre de Don DeLillo, Zero K a paru au printemps 2016 aux États-Unis. L’auteur d’Outremonde n’avait rien publié depuis Point Oméga, en 2010. On note l’air de famille entre les deux titres, leur petit parfum scientifique. « Zero K » désigne le zéro sur l’échelle de kelvin, ce qui correspond en Celsius à une température de – 273 °C. De quoi congeler un corps avec l’espoir, qui sait, que l’on possédera demain les techniques pour lui rendre la vie lors de sa décongélation. Tel est le thème central de ce roman : les technologies du vivant, par extension le transhumanisme, avec en ligne de mire le fantasme ultime d’éliminer la mort. Si l’on peut conserver indéfiniment un corps dans le froid puis le régénérer, un individu d’aujourd’hui peut espérer revivre en pleine santé d’ici quelques décennies, avant de recommencer le cycle indéfiniment. À condition, bien sûr, d’être assez riche pour s’offrir le traitement. Sous cet angle, le transhumanisme n’est pas démocratique : seuls les plus fortunés survivront. De là à considérer qu’il s’apparente non seulement à l’eugénisme mais à une forme insidieuse de darwinisme social, il n’y a qu’un pas, franchi par tous les romanciers qui écrivent aujourd’hui sur le sujet – tous mettent en scène des personnages de milliardaires narcissiques, comme Pierre Ducrozet et François-Régis de Guenyveau dans leurs romans parus en cette rentrée. DeLillo n’échappe pas à la règle, à ceci près qu’il ne met pas l’accent sur l’entrepreneur-savant-fou qui vend le processus, mais sur le client-mécène qui l’achète ou le subventionne.

Cryogénisez-moi

L’histoire est racontée par Jeffrey Lockhart, fils de Ross Lockhart, un richissime financier américain. Bien qu’il n’ait jamais eu de rapports chaleureux avec son père, Jeffrey répond à l’étrange proposition que lui fait ce dernier : un séjour en Asie centrale, au milieu des steppes, dans les locaux de la Convergence, un institut de recherche privé mis sur pied par des jumeaux visionnaires. L’activité de la Convergence ? Cryogéniser de riches clients qui veulent revivre demain, mais aussi réfléchir à une nouvelle façon d’envisager le monde, un monde dans lequel la mort aura disparu. « Ce qui se passe dans cette communauté n’est pas seulement la création d’une science médicale, explique Ross. Il y a des sociologues dans l’opération, des biologistes, des futurologues, des généticiens, des climatologues, des neuroscientifiques, des psychologues, des éthiciens, si c’est le mot juste. » Tous ces gens travaillent dans les divers niveaux du gigantesque bâtiment de la Convergence, parmi les clients en attente de congélation. Quant à Ross, il n’est pas venu se faire cryogéniser mais assister à la cryogénisation de sa compagne malade, Artis. Leur espoir ? Qu’elle renaisse plus tard en bonne santé, telle quelle ou améliorée, « avec une nouvelle perception du monde ». Ross, ceci dit, compte sauter le pas bientôt lui aussi. « Je renaîtrai dans une réalité plus profonde et plus vraie, s’enthousiasme-t-il. Des lignes de lumière vive, toute chose matérielle dans sa plénitude, un objet sacré. » Où l’on voit que la Convergence est plus qu’un institut de recherche : c’est un mélange de campus, de think tank, de centre de remise en forme, de centre d’art contemporain et, surtout, d’église.

DeLillo Zero K

Les transhumanistes sont en fait des millénaristes new-look, possédés par le fantasme de fabriquer ici-bas la Cité de Dieu, cité de l’homme devenu son dieu, auteur de soi-même, libéré de toute entrave et victorieux de la mort.

Homme nouveau, langue nouvelle

On a souvent dit que Don DeLillo, 81 ans, était un visionnaire. C’est un cliché dans les articles à son sujet : il serait le meilleur observateur de nos sociétés, le plus fin contempteur de l’Occident, une sorte de prophète, comme en témoignerait Joueurs, ce roman de 1977 où il aurait anticipé le 11-Septembre, ou Cosmopolis qui, en 2003, évoquait en quelque sorte la crise de 2008. Dira-t-on la même chose de Zero K, son « roman sur le transhumanisme » ? DeLillo n’est pas le premier sur le terrain : tout le monde a compris que cette question vertigineuse sera l’un des thèmes de la littérature des années à venir. S’il y a une spécificité dans l’approche de l’auteur, elle tient peut-être dans son insistance, mise en relief par les citations ci-dessus, sur la dimension religieuse du phénomène, au-delà de l’aspect scientifique. Les participants du projet Convergence, notamment les jumeaux, parlent comme les membres d’une secte, avec un lexique ésotérique truffé de mots élastiques et de sornettes New Age. Le style dense et cryptique de DeLillo, sa propension à écrire par aphorismes, font ici merveille. Les dialogues, notamment, sont typiques : chaque personnage pèse ses mots comme si l’avenir du monde en dépendait, la moindre réplique semble vouloir résumer un système philosophique. On connaît l’intérêt du romancier pour la question du langage ; il continue sa réflexion sur le sujet en se demandant ici si des transhumanistes conséquents, promoteurs d’un Homme nouveau, ne devraient pas inventer une langue nouvelle. « Il y a des philologues qui concoctent une langue élaborée, unique, pour la Convergence. Les racines, inflexions, même les gestes. Les gens l’apprendront et la parleront. Une langue qui nous permettra d’exprimer des choses que nous ne savons pas exprimer aujourd’hui, de voir des choses que nous ne voyons pas encore, de nous voir nous-mêmes et les autres d’une manière qui nous unisse et élargisse tous les possibles. »

DeLillo cryogénisation

Caissons de cryogénisation à Alcor Life Extension Foundation, société américaine (Arizona) qui, depuis 1972, vend l'immortalité à ses clients.

Une impression de déjà-vu

Zero K, avec son décor claustrophobique et ses gourous, produit une impression contrastée. D’un côté, l’atmosphère est séduisante, les fulgurances qui émaillent les discours des personnages donnent à réfléchir. De l’autre, on se demande s’il n’y a pas quelque chose de convenu dans cette cité technologique à niveaux multiples, avec ses enfilades de pièces identiques où s’égare le narrateur – une imagerie digne de la science-fiction des années 1970. Les écrans projetant des scènes de guerre ou de suicides ne rappellent-ils pas les projections infligées au héros d’Orange mécanique ? Une curieuse impression de déjà-vu s’empare du lecteur. S’agissant des réflexions sur le langage, il est bien connu que les idéologies révolutionnaires ont toujours lié la fabrication d’une société nouvelle à l’invention d’une langue libérée. La localisation de la Convergence, isolée dans les steppes, renvoie elle aussi aux fondamentaux de l’utopie. « Nous avons aménagé ce terrain vague, ce trou du cul du monde désertique, pour nous libérer du raisonnable, de ce fardeau qu’on appelle la pensée responsable », dit Ross. Échapper aux pesanteurs des civilisations, se « déterritorialiser » : rêve typique des utopistes, jusqu’à nos actuels libertariens transhumanistes (dans le roman de Pierre Ducrozet, L’Invention des corps, les transhumanistes s’installent sur une île artificielle au large des États-Unis). Ce délire de recréation prospère sur un vieux fond de culture chrétienne : les transhumanistes sont en fait des millénaristes new-look, possédés par le fantasme de fabriquer ici-bas la Cité de Dieu, cité de l’homme devenu son dieu, auteur de soi-même, libéré de toute entrave et victorieux de la mort.

Zero K, malgré sa brièveté, est un roman bizarre et déroutant qu’on n’appelle « roman » que par commodité.

La tentation du poème

La deuxième partie de Zero K se déroule à New York. Jeffrey raconte son existence banale de New-yorkais ordinaire et évoque sa compagne, Emma, et le fils de celle-ci, Spak – second triangle, Jeffrey-Emma-Spak, après le triangle Jeffrey-Ross-Artis. Le changement de registre est net entre les parties ; l’ambiance étouffée et futuriste laisse place à une sorte de célébration mélancolique de la normalité. « Je veux que ces gestes, dit Jeffrey à propos de sa vie quotidienne, ces moments fassent sens, palper le portefeuille, vérifier les clefs, qu’ils nous rapprochent implicitement, verrouiller et reverrouiller la porte d’entrée, inspecter les brûleurs de la gazinière en quête d’une petite flammèche bleue ou d’une fuite. Tels sont les soporifiques de la normalité, de mes jours d’insignifiante dérive. » Pour tout dire, on cherche un peu le rapport avec ce qui précède. Zero K, malgré sa brièveté, est un roman bizarre et déroutant qu’on n’appelle « roman » que par commodité. L’intrigue, flottante, évasive, pour ainsi dire paresseuse, semble secondaire ; peut-être DeLillo aurait-il pu écrire le livre sous une autre forme, essai philosophique ou poème en prose. La tentation du poème se rencontre au milieu du récit, quand DeLillo entre dans la tête d’Artis en train d’être cryogénisée et la fait parler par sentences énigmatiques. « Mais je suis qui j’étais. » « Le temps. Je le sens en moi partout. Mais je ne sais pas ce que c’est », etc. L’incipit du livre, une déclaration de Ross, est dans le même ton : « Tout le monde veut posséder la fin du monde. » Ça ne veut rien dire. Ou alors, ça veut tout dire. La remarque vaut pour le roman entier. Un mauvais esprit aura beau jeu d’ironiser sur ces saillies cryptiques et solennelles qui pullulent, au milieu de pages opaques propices aux exégèses. On pense à une installation d’art contemporain minimaliste, majestueuse et terriblement sérieuse, faite pour que la critique la surinterprète. Des banalités concises, des éclats impénétrables aux allures de dictons chinois. On pourrait trouver tout cela ridicule. En même temps, force est d’admettre que c’est assez beau. Alors ?

DeLillo Cryonics

Le Cryonics Institute dans le Michigan, autre exemple réel de ces sociétés promettant de rendre immortels leurs clients.

Testamentaire ou pompeux ? 

J’en suis là, hésitant :  ai-je lu un récit inclassable et testamentaire qui reprend et condense les thèmes de l’œuvre – la puissance de la technologie, la puissance de la science, la puissance de l’argent quand il vient au soutien de ces dernières, le contraste entre les décors populeux (la ville, New York) et désertiques (les steppes), etc. –, ou un livre ésotérique et pompeux où DeLillo laisse libre cours à son tropisme de maître zen, surfant sur ses sujets rebattus et recyclant des vieilles lunes (le flux de conscience joycien du monologue d’Artis, à l’heure de la cryogénisation) ? Aux États-Unis, certains fanatiques de l’écrivain assurent qu’il faut lire Zero K plusieurs fois pour le comprendre. Peut-être ont-ils raison. Quoi qu’il en soit, il n’est pas sûr qu’il faille le regarder comme LE roman sur le transhumanisme dont on parle partout ni même comme un roman sur les nouvelles technologies, sauf pour aller vite. L’auteur a-t-il du neuf à apporter sur ces questions ? Ceux qui se rueront sur Zero K en quête d’un point de vue sur le sujet resteront sur leur faim – si l’opinion de DeLillo transparaît, c’est peut-être dans cette remarque sarcastique de Jeffrey sur le suicide d’Artis : « Elle mourrait, sous intervention chimique, dans une chambre forte en sous-sol, selon un protocole médical de haute précision inspiré par l’illusion collective, la superstition, l’arrogance et l’aveuglement volontaire. » Pour le reste, Zero K, malgré son attirail d’accessoires venus de la littérature d’anticipation, traite moins de la question toute neuve des horizons inquiétants ouverts aujourd’hui par la technologie du vivant que de l’éternelle question, vieille comme l’homme, de sa mort et de sa finitude. C’est déjà pas si mal.

Zero K

De Don DeLillo

Traduit de l’anglais par Francis Kerline, Actes Sud, 296 pages, 22,80 €

926fe3e513affb18c7d111f996118841,