En adaptant Player One d’Ernest Cline, récent roman SF à succès, Steven Spielberg souhaiterait-il définitivement tourner la page sombre et paranoïaque des années 2000 (A.I., Minority Report, La Guerre des mondes) ? En effet, alors que le genre avait permis à l’Entertainment King d’entrer par une porte dérobée dans l’âge de la maturité, il semble désormais prétexte à faire le chemin inverse. Dans Ready Player One, le futur n’est ainsi fait que des rêves du passé et n’a plus qu’une chose à proposer à ses kids : nager éternellement dans le placenta digital des aïeux.

Les nerds sont-ils les Spartacus du nouveau millénaire ? Vingt ans après Matrix, l’interrogation demeure un peu en suspens. Il faut dire que les Wachowski n’y étaient pas allés de main morte, en conditionnant la libération de l’humanité à l’éveil spirituel d’un hacker solitaire et flagada, transformé du jour au lendemain en Argonaute baudrillardien. Le réel, depuis, a tranquillement rattrapé son retard. Smartphones, réseaux sociaux, métadonnées : le World Wide Web a bel et bien dessiné les contours d’une gigantesque structure panoptique, entre les lignes cryptées de laquelle quelques consciences libres tentent de montrer du doigt la silhouette de Big Brother. Mais avec son faciès de statisticiens et ses chemises mal repassées, Edward Snowden avait beaucoup de Mr. Anderson et pas grand-chose de Neo. Il était donc temps de remettre un peu de peps et de rêverie plastique dans la fabrique des héros informatiques.

Cela tombe bien : le nerd est devenu entre-temps une figure docile, présentable et même sexy, aussi adaptée à l’économie de marché qu’aux spotlights des plateaux télé. En bon néandertalien, le nerd est en fait retourné dans sa grotte haut débit pour laisser sa place au geek, sa déclinaison smoothie. Sorti en 2011, le roman Player One d’Ernest Cline surfa sur la crête mousseuse de cette démocratisation en faisant du geek son cœur de cible, en même temps que son héros. Héros multiple et interchangeable : en effet, désormais, il ne s’agit plus de trouver l’élu, « The One », mais plus simplement d’être le joueur 1, le « Player One » celui qui, au mieux, est arrivé avant tout le monde sur la ligne d’arrivée, au pire, a branché sa manette avant les autres. D’ailleurs, aucune raison de se rêver en prophète, puisque ce Player One n’a plus vocation à briser nos chaînes, à libérer nos consciences, à détruire les paradis artificiels, mais s’échine au contraire à assurer la continuité de ces écosystèmes ludiques et libertaires. Explications.

OASIS is good

Futur proche, programme habituel : crise écologique, économique, sanitaire. L’histoire se déroule « après la guerre de bande passante », dans un monde où la populace est parquée dans des mobile homes en forme de conteneurs, empilés comme des boîtes de conserve à la périphérie des métropoles. Heureusement, ce lumpenprolétariat a la possibilité de s’abreuver 24 h/24 à l’OASIS, une sorte de MMORPG en réalité virtuelle, où chaque joueur peut se créer un avatar et ainsi épouser, à la faveur de combinaisons haptiques, une second life galvanisante, faite de chasse aux trésors, de pugilats épiques et de chevauchées débridées. Un cosmos sans limites (« Les limites de la réalité, c’est l’imagination », nous explique-t-on) en forme de cour de récréation pixélisée, qu’il s’agira donc pour le Player One de sauvegarder. Car le Neverland vient justement de perdre son grand horloger, James Halliday, game designer au génie mélancolique, disparu en laissant pour héritage un testament plein comme un œuf (toute sa fortune + le contrôle du Royaume), mais vierge de tout successeur. Ou plutôt : en attente de.

Ready Player One

© Warner Bros. Entertainment Inc

Ainsi, les joueurs du monde entier sont invités par Halliday (représenté par un avatar sous toge aux airs de Père Fouras) à explorer tous les recoins du jeu à la recherche d’un easter egg, un artefact dissimulé. La référence à l’ermite de Fort Boyard n’est d’ailleurs pas anodine, puisque ce spectre à barbe promet clés et indices à ceux qui remporteront une suite de défis et de casse-tête de niveau hardcore. Jusque-là, tout va bien : à chacun sa chance, et que le meilleur gagne. Sauf que ce safari en apesanteur est parasité par la présence d’un conglomérat douteux, l’IOI, qui rêve de faire main basse sur l’OASIS afin de le rendre payant. Mené par un bad guy de circonstance (le désormais préposé à la fonction, Ben Mendelsohn, déjà vu dans Rogue One), l’IOI a enrôlé une armée de joueurs sans foi ni loi, lesquels se relaient jour et nuit dans l’OASIS pour venir à bout de l’énigme. Ce sera, à l’arrivée, une bataille gigantesque entre deux clans, les gamers anonymes finissant par lever une armée de fortune contre ces nervis en ordre de bataille.

Ready Player One aspire à libéraliser encore davantage la mythologie geek, fantasmant une sorte de globalisation des imaginaires où la pop culture servirait de base de données illimitée dans laquelle chaque individu pourrait se servir.

Touche pas à mon pad

On s’attendait à une version KD2A de Matrix, et on se retrouve en fait avec un Goonies massivement multijoueur : d’un côté, l’enfance (qui veut sauver son quartier résidentiel, ou bien son jeu préféré) ; de l’autre, le capitalisme (qui veut tout plier aux règles de la rentabilité). Autant dire que les dilemmes se feront rares dans Ready Player One : ni pilule rouge ni pilule bleue, il faudra simplement trouver en premier la clé du coffre, pour mieux entretenir l’utopie d’une existence reconvertie en éternel jeu de l’oie, au trésor méta-geek laissé à la disposition de tous.

Car cette réalité alternative n’est pas faite de rien, loin s’en faut. Elle est presque pour totalité constituée de notre culture, de notre culture pop : Halliday a ainsi pensé son open world comme un creuset sans fond, hanté par les spectres et réminiscences de tout l’imaginaire vidéoludique et cinématographique des décennies précédentes. Dis comme ça, ça peut sembler fourre-tout. Et ça l’est : si vous avez toujours rêvé de savoir si la DeLorean de McFly était capable de se jouer à la fois du T-Rex de Jurassic Park et de King Kong ; si vous vous êtes déjà demandé qui du Mechagodzilla ou du Géant de fer était le plus fort ; et entre le BR de Halo et le Rail Gun de Quake, quel est le plus skillé ? Eh bien, le film répondra en partie à vos interrogations. On vous le dit : « Les limites de la réalité, c’est l’imagination » – ou plutôt : les catalogues de franchises des studios Warner et Amblin, en l’occurrence bien fournis.

Crossoverdose ?

Archivé et digitalisé, le patrimoine culturel se meut dès lors en caverne d’Ali Baba, renfermant dans ses circuits une infinité de gadgets, postiches et arènes en tous genres. C’est qu’à l’ère de la dématérialisation, tout est permis donc tout est possible – même transformer le Shining de Stanley Kubrick en roller coaster, dans une séquence vertigineuse qui semble tout droit sortie d’un parc à thème Universal (enfin Warner, on s’y perd). Autant être honnête : cet appareillage cosmétique et attractif délirant – qui, à la première vision de la bande-annonce, faisait craindre le pire – est en vérité ce que Ready Player One offre de plus convaincant. On pensait la ratatouille de références d’emblée indigeste, et c’est tout le contraire : chaque fétiche éclate aléatoirement dans la marmite du film comme un grain de pop-corn, en laissant sa place au suivant sans l’ombre d’une mélancolie. La gélatine du virtuel allège tout, autant que la désinvolture sémillante de Spielberg, qui organise cette grande partouze d’icônes et d’artefacts en se défiant de tout cérémonial. Après la désanctuarisation de Star Wars par Disney (tout le monde peut être un héros, un Jedi, un rebelle – même Ron Howard), Ready Player One aspire à décloisonner et à libéraliser encore davantage la mythologie geek, en fantasmant une sorte de globalisation des imaginaires, de cyber-folklore strictement cumulatif, où la pop culture servirait de base de données illimitée dans laquelle chaque individu pourrait se servir.

Ready Player One

Une manière comme une autre de pulvériser en l’exacerbant la logique du merchandising. Car dans Ready Player One, le spectateur-consommateur est condamné à découvrir sur l’écran des produits qu’il connaît déjà. Pire : aucun n’est sacralisé ou mis en avant, tous se valent et pourraient être remplacés par d’autres (affranchi de tout impératif de licences, le livre invoquait d’ailleurs un répertoire de références différentes). On craignait (ou l’on espérait, c’est selon) que Spielberg se pose en rabbin d’une culture dont il avait été lui-même l’un des grands ordonnateurs. Or il s’en moque comme de sa première chemise : faire l’archéologie de l’industrie des rêves et des loisirs ne l’intéresse pas, il laisse ça à d’autres (à J. J. Abrams, par exemple). Il y avait là, pourtant, un film parfait pour lui. Film trop parfait peut-être, trop ajusté ou trop près du corps, comme on dirait d’un vêtement dont la coupe épouse si bien vos formes qu’il vous prive de la moindre possibilité de mouvement.

Depuis Les Aventures de Tintin, Spielberg filme des orphelins qui, bizarrement, ne semblent jamais avoir pleuré le moindre parent.

Le Bon Gros Spielberg

Ce récit spielbergien tout fait, c’est celui du créateur arrivé au terme de son rêve – du créateur qui n’a plus rien à faire, non pas dépassé par sa création (tel John Hammond dans Jurassic Park), mais comme phagocyté par elle. Tel Dieu, Halliday créa l’OASIS et vit que cela était bon. Et comme dans l’Ancien Testament, Il se reposa de toute son œuvre le septième jour (coïncidence : à l’origine, Ready Player One devait sortir le 15 décembre 2017, la veille de l’anniversaire de Spielberg, le dernier jour de sa soixante-dixième année…). Ce repos sera, comme on le sait, éternel, car Dieu n’existe plus dès lors qu’à travers son ouvrage. Dans Ready Player One, Halliday finit ainsi par faire corps avec la réalité alternative de l’OASIS : ni mort ni vivant, il apparaît et disparaît durant le film tel un esprit errant, esprit tout-puissant mais spectateur des événements, divinité à la fois énorme et invisible, comme le Bon Gros Géant dissimulant sa monumentalité d’ogre dans les faubourgs londoniens.

Entre l’adaptation du chef-d’œuvre de Roald Dahl et celle de Player One, cela fait deux films que Spielberg s’attelle au portrait d’architectes du merveilleux, dont les résonances intimes lui offrent l’opportunité d’une pertinente introspection : le Bon Gros Géant n’était-il pas, comme Halliday, comme lui, un « faiseur de rêves » ? Mais chaque fois, le cinéaste se dérobe à la confession, déroulant une démonstration formelle et narrative impeccable en oubliant de se creuser les entrailles, comme si la célérité de sa mise en scène l’empêchait d’explorer les angles morts de ses récits. Il y avait pourtant, dans la tristesse naturelle du visage de Mark Rylance, recouvert ou non de plâtre numérique, un soupirail idéal à travers lequel dialoguer avec ces figures de démiurges esseulés, isolés dans l’Olympe de leurs mirages – l’OASIS est un parc d’attractions dans lequel tout le monde s’éclate, sauf Halliday. Mais tout au tissage de sa toile de Pénélope, le cinéaste préfère s’exprimer en ventriloque et peine à déchirer le voile de sa création.

© Warner Bros. Entertainment Inc

Un rendez-vous manqué

Il y a peut-être plus grave. Car ce que néglige un peu Spielberg depuis Le Bon Gros Géant, c’est la fiction d’apprentissage. Avant, le regard terrifié d’un enfant lui servait de filtre pour déchiffrer les apories de l’existence. C’était un mélange de curiosité et d’éblouissement, qui permettait à ses personnages de traverser les épreuves de la vie, guidés par une boussole secrète, rendue folle par l’expérience de la peur. Le jeune Wade Watts, lui, n’a peur de rien. À bien observer les traits indécis de Tye Sheridan, il n’est même ni un adulte ni un enfant : il est un ado éternel et sans affect, aux exploits artificiellement gonflés par le silicium des microprocesseurs. Son regard n’existe d’ailleurs plus, encapsulé dans un casque qui fait de lui un corps délesté du poids de la gravité (physique comme existentielle). Il est orphelin, certes. Mais depuis Les Aventures de Tintin, Spielberg filme des orphelins qui, bizarrement, ne semblent jamais avoir pleuré le moindre parent.

L’autre problème de Wade, c’est d’être un garçon qui ne pense pas, ou en tout cas qui ne peut penser par lui-même. Il n’a pas d’esprit mais de la jugeote, une simple faculté de décryptage doublée d’un savoir encyclopédique de geek. C’est un fanboy plutôt qu’un enfant : il est moins en quête d’expériences nouvelles que d’indices. Ainsi, c’est lui qui comprend que la solution de chaque épreuve doit être trouvée dans les arcanes de l’existence de Halliday, dont les souvenirs sont stockés dans une bibliothèque aux airs d’Apple Store mémoriel. Une exploration cérébrale qui avait toutes les raisons d’être bouleversantes, mais qui malheureusement accouche d’un rendez-vous manqué, entre un mentor démissionnaire et un orphelin trop facilement satisfait par les bénéfices de la succession.

© Warner Bros. Entertainment Inc

Man vs Child

Car si Halliday offre à Wade les clés de son monde, c’est en effet pour que celui-ci n’en fasse rien : l’enfant hérite d’un ouvrage accompli, souverain, autonome, sans avoir la possibilité d’y inscrire sa propre histoire. Privé de destin mais comblé de joujous, le Player One se contentera donc de jouer dans le rêve d’un autre jusqu’à la fin de ses jours – enfin, à peu de chose près. Car l’OASIS, après concertation de son nouveau CO, fermera désormais ses portes le mardi et le jeudi, afin que le joueur puisse assurer ses obligations d’humains IRL – boire des verres avec ses potes, s’occuper de sa meuf, des trucs comme ça (sérieusement : qui a eu l’idée de cet épilogue débile ?).

Il faudra peut-être s’y faire : un gouffre qualitatif – peut-être pas inquiétant, mais sensible – est en train de se creuser entre la ligne citoyenne de la filmographie de Spielberg et sa ligne plus récréative. Si les tourments de l’adulte ont inspiré coup sur coup au cinéaste des chefs-d’œuvre (Lincoln, Le Pont des espions, Pentagon Papers), cette apothéose mature s’est clairement opérée au détriment des kids, à qui l’Entertainment King ne ménage plus que des petites leçons de vie standardisées, des odyssées sous cloche, des passages de témoins infantilisants. Cinquante ans pile après la réalisation du baptême d’Amblin, le cinéma de Spielberg est ainsi arrivé à un point de bascule inattendu : plus précieux que jamais pour les grandes personnes que nous sommes devenus, il ne laisse plus que des os digitaux à ronger aux enfants, qu’un peu, à cause de lui, nous continuons de vouloir être. Rouge ou bleu, peu importe : la pilule est dure à avaler.

Ready Player One

Un film de Steven Spielberg

USA, 2018 – 2h20

Avec : Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelsohn

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