« Pour survivre à la guerre, il faut devenir la guerre ». Cette réplique du second opus (Rambo II – La Mission, 1985) dit assez ce que Rambo est devenu. D’abord refoulé par l’Amérique, il aura fini par incarner son refoulé. Sa trajectoire ne lasse pas d’interroger sur un personnage qui se présente à nous comme le double inversé du téméraire Rocky ; soit l’incarnation du cauchemar américain, plutôt que de son rêve. C’est le drame de Rambo, contrairement à Rocky : nul devenir ne saurait lui être promis. À l’image de Stallone, il fut toujours condamné à l’éternel retour.  Même pour le pire.

La commune métaphore du chêne accolée à Schwarzenegger n’a jamais convenu à Stallone. C’est qu’il y avait, dès le départ, du roseau en lui. Corps sculpté mais gueule cabossée, Stallone était promis au vieillissement. Trop humain en somme, quand son rival aura su devenir une machine. La question de sa survie se posa à lui, dans les mêmes termes que ses personnages emblématiques. Il lui fallut dès lors moins devenir, qu’inlassablement revenir : remettre sans cesse sur le métier les deux héros qui ont fait sa gloire. Mais si Rocky se prête volontiers à l’épuisement, il n’en est rien de Rambo. C’est plutôt l’effondrement qui le guette. Une telle machine ne saurait que s’enrayer, délibérément coincée dans les années 1980. Nul effet spécial ne saurait, ainsi que le Terminator, rajeunir Rambo. Sur ses épaules pèsera toujours le poids de l’idéologie. Mauvaise conscience en 1980, oubliée cinq ans plus tard : ainsi d’un Vietnam rêvé (Rambo II). Que dire enfin de l’Afghanistan trois ans après (Rambo III, de sinistre mémoire) ? Les Russes ayant merdé, il fallait que les républicains reconduisent le héros malgré lui. Rambo fut donc l’otage de l’Histoire. Quand Rocky accompagnait celle-ci, Schwarzy la devançait. Rambo, lui, n’a jamais cessé d’être un forçat, un Jean Valjean planétaire. Rocky avait pour lui ses poings seuls, Rambo a contre lui sa colère. C’est peu dire qu’il fut toujours dépassé. C’est ainsi que Rocky devint un héros à la force des poings, et Rambo un paria à la force des armes. À ce point qu’il s’effondre aujourd’hui, dans le pire film de la série. Mais il convient peut-être de revenir au début.

Le début, c’est un film qui n’appartient pas encore totalement à son acteur. C’est Ted Kotcheff [lire notre entretien exclusif], un auteur pour le moins (revoir le terrible Wake in Fright -1971, pour s’en convaincre), qui est au commandes. Contrairement à Rocky, Stallone n’en signe pas le scénario. Il interviendra toutefois dans son écriture, afin de faire de son personnage une victime plutôt que le psychopathe avéré du roman de David Morrel dont le film est tiré. Lequel s’appelle John Rambo. Machine à tuer, oubliée le long des routes du Nord-Ouest américain. Son retour n’est pas souhaité. Et pourtant il revient ; malgré lui, malgré l’Amérique qui a perdu sa première guerre. Un vagabond en somme, traité comme tel par les autorités. Mauvaise conscience de l’Amérique, Rambo est une mémoire que l’on cherche à effacer. Au point que dans les films suivants, son prénom sera oublié, au profit d’un patronyme devenu une marque. C’est ainsi qu’au moment des retrouvailles, au mitan des années 2000, quand Stallone renouera enfin avec le succès après une longue traversée du désert, s’il ajoutera son nom à Rocky (Rocky Balboa, 2006), c’est son prénom retrouvé (John Rambo, 2007) qui rendra au personnage un semblant d’humanité perdue.

Rambo : Last Blood

Rambo : Last Blood

Seule demeure la fantaisie gore d’un finale qui transforme le ranch de Rambo en parc d’attraction horrifique.

First Blood (le titre original) sort en 1981. Sa réussite tient surtout au fait que la guerre du Vietnam y est reconduite au cœur de l’Amérique elle-même, portant jusqu’en son sein (et les forces de police locales) la plaie vive qui continue de faire saigner Rambo. Les trois films suivants le mèneront successivement au Vietnam – pour y mener une guerre délibérément révisionniste, en Afghanistan puis en Birmanie. Condamné à un exil non plus intérieur, ce qui faisait tout le prix du premier film, mais délibéré, délestant Rambo de son poids tragique. Devenu l’Amérique, plutôt qu’abandonné par elle. Il n’y sera plus jamais cet orphelin de la mère-patrie qui s’effondrait pour finir dans les bras du Colonel Trautman (Richard Crenna), libérant un flot de larmes mais surtout de paroles quand le personnage, pure force d’action, n’avait jusqu’alors pas dit trois mots ; tout juste concède-t-il (à la fin de Rambo II) qu’il aimerait que son amour du pays soit réciproque ; paria toujours donc, mais pour la forme. La pente revancharde de la série joyeusement dévalée dans le troisième film fut un peu adoucie lorsque Stallone retrouva le personnage et assura lui-même la réalisation du quatrième opus. Il s’agissait cette fois d’accuser son vieillissement en même temps que celui de l’acteur, avec à la clé la possibilité de pouvoir enfin rentrer chez lui. Le film se terminait par un retour dans le ranch familial, laissé intact toutes ces années, au cœur de l’Arizona, d’une Amérique de western.

Rambo : Last Blood

Rambo : Last Blood

Last Blood le retrouve donc au cœur de sa terre natale, qu’il n’aurait jamais dû quitter tant l’idée de guerre intestine faisait tout l’intérêt du premier film. Las, c’est encore la vengeance qui reprend ici ses droits, dans un pur revenge porn largement classé Z. Le scénario, pourtant co-écrit par Stallone, réactive le contresens qui a toujours affadi son personnage, loin de la proposition initiale qui voyait Rambo s’en prendre à l’Amérique elle-même. Il y avait pourtant fort à faire dans celle de Trump, au lieu de quoi l’ennemi n’y est plus intérieur, mais aux portes : ce sont les Mexicains qui feront cette fois office de puching ball. Seule demeure la fantaisie gore d’un finale qui transforme le ranch de Rambo en parc d’attraction horrifique. C’est bien peu, quand plutôt que d’y succomber, Rambo premier du nom avait su se sacrifier sur l’autel de la violence américaine.  

Rambo : Last Blood

Un film de Adrian Grunberg

USA, 2019 – 1h29

Avec : Sylvester Stallone, Paz Vega, Yvette Monreal…

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