Jeu de rôle d’inspiration rétro dépourvu de tout combat, mélo musical d’une tristesse infinie, balade bucolique dans un monde à croquer et parcours initiatique chancelant pour un enfant malade et sa maman, l’ahurissante création de l’Américano-Japonaise Laura Shigihara, plus connue jusqu’ici pour ses musiques (de jeux) et chansons, est tout cela à la fois. Célébrant presque en sourdine la puissance de l’imagination et les vertus réconciliatrices de la fiction, Rakuen nous confronte au boss le plus terrifiant de toute l’histoire du jeu vidéo : l’irrémédiable.

C‘est peut-être le jeu le plus mignon, au sens kawaii du terme, de l’année. C’est probablement aussi le seul qui parle à la fois du cancer, de la maladie d’Alzheimer et de ce que ça fait de voir mourir l’un de ses enfants avec, pour emballer le tout, quelques références à une certaine catastrophe nucléaire causée par un tsunami, au Japon, il n’y a pas bien longtemps. Le jeu en question a pour nom Rakuen et il ne ressemble à rien de connu. Ou plutôt si : il en rappelle beaucoup d’autres, ainsi que quelques œuvres n’ayant rien à voir avec le médium vidéoludique mais, de ces emprunts opportuns, il tire quelque chose de foncièrement différent.

L’auteure de Rakuen s’appelle Laura Shigihara. De double culture américano-japonaise (et même un peu française du côté de sa mère), la jeune femme s’était jusqu’ici fait remarquer par les musiques et chansons qu’elle compose (et, à l’occasion, interprète) pour le jeu vidéo. Elle signe d’ailleurs celles de Rakuen qui, à sa manière douce-amère et faussement naïve, est aussi un musical dont les airs rappellent par moments l’œuvre  tout aussi émotionnelle de Joe Hisaishi, le complice historique d’Hayao Miyazaki et de Takeshi Kitano. Parmi les principaux titres de gloire de Laura Shigihara : des morceaux entendus dans Minecraft ou World of Warcraft et, surtout, la bande son de Plants vs Zombies où elle offrait par ailleurs sa voix au tournesol. Parmi ses autres partitions, on trouve aussi celle d’un jeu indépendant dont l’influence sur Rakuen est aussi nette qu’assumée : To the Moon. Créé par le développeur (et compositeur, lui aussi) canadien Kan Gao à partir du moteur de jeu RPG Maker, ce dernier invitait le joueur à voyager dans les souvenirs d’un vieil homme au seuil de la mort. L’œuvre de Laura Shigihara s’inscrit avec talent dans son frémissant prolongement.

Mère et fils

Tout commence dans un hôpital. Nous y découvrons notre alter ego, un petit garçon malade – sans que l’on sache précisément de quoi il est atteint – simplement connu sous le nom de « Boy ». Quittant sa chambre, il fait peu à peu connaissance avec le petit peuple souffrant et/ou soignant qui peuple ces lieux en voie de délabrement. Il y a Winston dont la femme est dans le coma, la petite Sue avec sa collection de billes ou encore le vieux Tony qui ronchonne dans son lit. Mais ce que l’on recherche surtout au début, c’est le livre préféré de notre jeune héros, un roman fantastique intitulé Rakuen qui est son bien le plus précieux. Il y est question d’un monde étrange et merveilleux. Il rêverait d’y aller. Ça tombe bien : c’est justement ce qui va se passer lorsque, en compagnie de sa maman – c’est l’une des touches marquantes de ce jeu au sentimentalisme assumé –, il ouvrira les portes qu’il découvre, dans les toilettes d’une chambre ou au fond d’un couloir oublié, au fil de ses déambulations à travers l’hôpital. Alors, on bascule dans une autre dimension, aussi lumineuse et colorée que la « réalité » est sombre et désespérée, mais avec laquelle cette dernière entretient des liens très étroits.

Rakuen poster

Dans Rakuen, il est déjà trop tard. Les disparus ne reviendront pas, les malades ne guériront pas et sa beauté naît en grande partie de cette confrontation avec l’irrémédiable

Servir le thé aux fleurs

Dans cet univers dont, comme pour ceux du Magicien d’Oz, d’Alice au pays des merveilles ou de L’Histoire sans fin, chacun sera libre de décider s’il existe ou non en dehors de l’esprit du garçon, tous ses voisins d’hôpital possèdent des doubles dont l’allure peut parfois se révéler surprenante. Le vieux Tony, par exemple y est un ours. Quant à Kisaburo qui, dans la vraie vie, ne reconnaît plus sa femme, il y apparaît sous la forme d’une curieuse créature aquatique. Passant sans relâche de l’un à l’autre de ces mondes aux multiples interconnexions, le joueur agira sur l’un pour se ménager des passages dans l’autre – par exemple, arroser une plante de l’hôpital fera pousser un haricot grimpant dans l’univers fantastique qui permettra de rejoindre un charmant village flottant où l’on servira le thé aux fleurs conviées à une réception. Le but est de lever le voile sur les histoires de chaque personnage (dont les deux « versions », la fantaisiste et la vraie, s’entremêlent avec une finesse admirable) et, si possible, de les aider un peu. Pour ce faire, on explorera villages, grottes et forêts, résoudra des énigmes et écoutera ce que ceux que l’on rencontre ont à nous dire. Tout ce que l’on fait d’habitude dans un RPG japonais, en somme, sauf se battre et gagner des points d’expérience.

Rakuen screenshot

Mother

L’absence des combats traditionnellement associés au genre est d’autant plus frappante que Rakuen reprend l’esthétique des JRPG des années 1990, et sans doute pas seulement en raison des contraintes liées au moteur RPG Maker sur lequel il s’appuie (à l’instar, donc, de To the Moon). Car les questionnements et les émotions que véhicule le jeu de Laura Shigihara, sur le temps qui passe, les rapports entre l’intime et le collectif ou la perception de l’existence comme un dialogue entre l’imaginaire et la réalité physique ou sociale ont souvent été à la base du JRPG. S’il emprunte aussi au visual novel ou au jeu d’aventure occidental et dialogue à distance avec ces phénomènes indés récents que sont Gone Home et That Dragon Cancer, Rakuen est ainsi loin de tourner le dos au genre et, tout en brisant certaines conventions, apparaît plutôt comme un digne héritier de Mother et Chrono Trigger  que comme un vil briseur de tradition.

Rakuen characters

Pendant qu’il est trop tard

« Il faut que tu viennes avec moi dans le Sud. Réfléchis, réfléchis même une seconde, pendant qu’il est trop tard », suppliait l’un des personnages des Amants du Pont Neuf  de Leos Carax joué par un (vrai) clochard. Le lapsus conservé au montage (« pendant qu’il est trop tard » au lieu d’« avant qu’il ne soit trop tard ») parce qu’il était dans l’esprit du film pourrait s’appliquer à Rakuen : dans le jeu, il est déjà trop tard et c’est peut-être en cela qu’il tranche le plus avec l’ordinaire héroïque du jeu vidéo en général et du JRPG en particulier. Les disparus ne reviendront pas, les malades ne guériront pas et sa beauté naît en grande partie de cette confrontation avec l’irrémédiable. Sa conviction : le passage par la fiction (celle de Rakuen, le livre dans le jeu comme le jeu lui-même), c’est-à-dire par l’imaginaire et sa mise en forme partagée, n’est pas nécessairement une fuite, une évasion, mais peut se révéler un détour fructueux. C’est une petite déviation, un itinéraire bis pour aller regarder les choses en face, y compris les plus sombres, et faire avec. Faire le point, la paix, de jolies choses, ce qu’on peut. Dans sa chambre, la petite Sue rêve que chaque bille de sa collection qu’on l’a aidée à compléter est une planète miniature qu’elle scrute en jubilant. Pendant qu’il est trop tard, c’est le bon moment.

Rakuen

Un jeu de Laura Shigihara

Plateformes : PC, MAC, Linux

Jeu disponible sur Steam

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