Quinzinzinzili ! Quinzinzinzili ! Rassurez-vous, celui qui hurle ce mot ridicule n’est pas fou. Juste un admirateur de Quinzinzinzili, étonnant roman post-apocalyptique de Régis Messac, pionnier français des littératures de genre. Réédité aujourd’hui, il n’a pas vieilli. 

Impossible de parler du Quinzinzinzili de Régis Messac sans commencer par le titre. Un lecteur qui n’aurait jamais entendu parler de ce livre nous pardonnerait difficilement de ne pas l’éclairer d’emblée là-dessus. De fait, il n’y a guère de titre plus ridicule dans notre littérature, à part peut-être Zobain, de Raymond Guérin, dans un genre différent. Comme le dit Éric Dussert, « Quinzinzinzili tient la palme ». Donnons tout de suite l’explication : « quinzinzinzili » (on a toujours peur de rater un « zi ») est une déformation de Qui es in caelis, « qui es aux cieux ». Grotesque, non ? Pas tant que ça, en fait. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour s’apercevoir que bien des mots courants sont issus de déformations similaires. Et si, comme dans le livre, ce sont des enfants qui régentent sur le langage, le résultat n’a plus rien d’étonnant. La chose curieuse, c’est surtout d’afficher ce mot sur la couverture. Il y a fort à parier qu’un éditeur aujourd’hui ne l’accepterait plus. Messac n’a pas eu à convaincre le sien : il s’est édité lui-même, dans la collection « Les Hypermondes », lancée en 1935 par les éditions La Fenêtre ouverte, à Issy-les-Moulineaux. C’est lui qui avait trouvé ce nom, « Les Hypermondes ». « Ce sont les mondes hors du monde, à côté du monde, dit-il dans l’avertissement, au-delà du monde, inventés, devinés ou entrevus par des hommes à la riche imagination, des poètes. Il faut pour les visiter entreprendre les voyages imaginaires, les voyages impossibles. »

Mourir en ricanant

Paru, donc, au milieu des années 1930, Quinzinzinzili commence à la façon d’un récit d’anticipation à court terme, sur le mécanisme fatal qui conduira bientôt à la guerre. Les trente premières pages sont un livre dans le livre, une introduction dont le roman aurait pu se passer mais qui lui fournit un cadre et, surtout, qui donne à Messac une première occasion de manier l’humour noir et la satire. Inventant de faux discours politiques, de faux articles de presse, il explique comiquement comment la Russie, après avoir été encerclée par une alliance Allemagne-Japon, s’entend avec la France pour encercler à son tour l’Allemagne. « Ainsi, de l’Orient à l’Occident, les nations les plus puissantes, les mieux armées et les plus belliqueuses, se succédaient et s’emboîtaient comme les dents d’un engrenage : monstrueux engrenage d’une monstrueuse machine, dont le nom était : Guerre. » On pourrait isoler cette introduction et l’ériger en nouvelle sur les relations internationales, les passions nationalistes et la bêtise diplomatique. L’essentiel, s’agissant de l’intrigue, vient ensuite : les Japonais en guerre mettent au point une arme absolue, un gaz qui, réagissant avec l’air, le rend irrespirable. On meurt en quelques instants, affublé d’un rictus atroce car ce gaz, outre sa nocivité, a pour effet bizarre de contracter les zygomatiques. La guerre s’emballe, l’Europe est empoisonnée et Messac, pour finir, expédie gaiement l’espèce humaine en une phrase : « L’humanité mourut en ricanant. » On n’est qu’à la page 50, le ton est donné.

Quinzinzinzili

Couverture d'époque de Quinzinzinzili

Quinzinzinzili, en dépit des apparences, n’est pas un roman sur la destruction du monde, la table rase par une bombe, un virus, un gaz mortel : c’est un roman sur la naissance d’une civilisation, la masse de hasards et d’absurdités d’où sortent les empires.

Les enfants fondateurs

C’est ici, si l’on veut, que le roman commence vraiment et que Messac déploie son génie visionnaire. L’humanité a péri. Toute ? Non : une douzaine de gosses tuberculeux a survécu, réfugiés dans une grotte en Lozère. Ce sont les ex-pensionnaires d’un préventorium d’altitude. Il n’y a qu’un adulte avec eux (deux, en fait, mais le second va périr très vite), Gérard Dumaurier – le narrateur. On est tenté de chercher un clin d’œil derrière ce nom, mais la grande Daphné à l’époque n’a publié que deux romans, The Loving Spirit (1931) et I’ll Never Be Young Again (1932). Quoi qu’il en soit, Dumaurier ne jouera pas de rôle actif : c’est un scribe, voué à rendre compte des faits et gestes de la petite colonie enfantine à quoi désormais l’humanité se résume – une « poignée de galopins, lâche-t-il, ignares, ahuris, vicieux, superstitieux et peureux ». Comment reconstruire une civilisation avec ça ? Peine perdue. Tout est fichu. Alors, au lieu de s’ériger en guide, de leur transmettre ce qu’il sait, Dumaurier se résigne et laisse libre cours à son mauvais esprit. Que les gosses se débrouillent. Parlent-ils n’importe comment, appauvrissent-ils le peu de langage qu’ils ont ? Tant pis. S’inventent-ils des mythologies délirantes, reviennent-ils aux croyances primitives, à la pensée magique ? Peu importe. La rationalité, l’esprit critique, le précieux trésor accumulé par la pensée humaine depuis des siècles sont balayés. À la place, les gosses installent des sornettes. « Ils sont des fondateurs, s’amuse Dumaurier, et leurs moindres sottises retentiront sans fin sur le destin des générations. »

Vertige comique

J’avais souligné cette phrase la première fois que j’ai lu Quinzinzinzili. Elle m’a frappé de nouveau cette fois-ci ; le vertige comique du roman s’y condense, mélange de causticité et de prospective à grande échelle, de nihilisme ricaneur et de science-fiction. Quinzinzinzili, en dépit des apparences, n’est pas un roman sur la destruction du monde, la table rase par une bombe, un virus, un gaz mortel : c’est un roman sur la naissance d’une civilisation, la masse de hasards et d’absurdités d’où sortent les empires, l’instant zéro où tout commence. À ce stade natif, tout compte : chaque mot qui se fabrique (le langage, thème majeur), chaque mythologie qui s’invente se répercutera sur les siècles à venir. « Une nouvelle société va naître, ricane Dumaurier, aussi ridicule, plus ridicule, peut-être, que l’autre, pleine d’une bêtise infinie, lardée et entrelardée de ruses barbares et de raffinements puérils, compliqués et inutiles. » S’il fallait trouver un jumeau à Quinzinzinzili, j’irais le chercher du côté d’un écrivain qui ne l’a sans doute pas lu (il y a des traductions en japonais et en portugais mais pas en anglais, à ma connaissance) : Will Self. Dans Le Livre de Dave (2006), ce dernier imaginait un futur post-apocalyptique où la civilisation s’est reconstruite à partir des délires d’un chauffeur de taxi londonien graphomane des années 1990. La moindre stupidité écrite à l’époque par ce taxi est devenue parole sacrée, point de départ de tout le système social. La comparaison s’arrête là (Self bâtit un roman-cathédrale hermétique et complexe, Messac préfère l’ellipse et l’écriture classique), mais l’intuition est la même, prise à 500 ans d’écart, aux deux bouts de la chaîne. Self raconte l’aboutissement, Messac, le commencement.

Quinzinzinzili will self

Couverture du Livre de Dave (2006) de Will Self

La catastrophe, au fond, ce n’est pas l’extinction de l’espèce, le rideau baissé sur la comédie humaine, c’est plutôt que cette comédie continue, en pire. Alors, allons-y !

Un nihiliste irrécupérable

Outre ces fulgurances (les sottises d’une poignée de sales gosses, assises de l’humanité future), la force du roman tient dans son humour noir. Une sombre désespérance plane sur Quinzinzinzili. Dumaurier est un nihiliste irrécupérable, toujours le sarcasme aux lèvres, contemplateur satisfait du désastre. « Caricature d’humanité », persifle-t-il à propos des gamins, « lugubre plaisanterie », dit-il des temps nouveaux. « Ça, une civilisation ? Non, j’aime mieux croire que je suis fou. » À la limite, mieux vaudrait trucider les gosses, avorter dans l’œuf le début d’humanité qu’ils incarnent. « Si j’avais le choix, je n’hésiterais pas. Je les tuerais tous. » Le pire, c’est qu’ils se reproduisent : il y a une fille parmi eux, et elle est déjà enceinte. Dumaurier, cynique : « Je ferais éclater le faible crâne de cet enfançon sur les parois de la caverne, comme une noisette. » Sauf qu’il n’en fera rien. La catastrophe, au fond, ce n’est pas l’extinction de l’espèce, le rideau baissé sur la comédie humaine, c’est plutôt que cette comédie continue, en pire. Alors, allons-y ! « Croissez et multipliez, mes enfants. Ha, ha, ha, ha ! Quelle farce ! » Le roman est parsemé de ces rires nerveux, désespérés, sardoniques. « Qu’est-ce que ça peut me faire ? M’en fous. » On se demande ce que cette noirceur doit au contexte des années 1930, à l’état d’esprit d’un homme engagé tel que Messac, libertaire, pacifiste, internationaliste, qui constate que la boucherie de 1914-1918 n’a pas servi de leçon et qu’une autre se profile. Le fantastiqueur Théo Varlet écrit à l’auteur et s’émeut : « Qu’il est sombrement catastrophique et sans le moindre brin d’espoir, votre avenir planétaire ! Et quelle angoisse strangulante oppresse le lecteur qui se débat dans ce cauchemar où rien ne subsiste à quoi il puisse rapprocher sa foi en l’ascension de l’homme, issu et dégagé de la bête ancestrale et du biocosme anarchique ! »

Poux rêveurs

Il y aurait d’autres choses à dire sur Quinzinzinzili et son auteur. La place du roman dans l’histoire des robinsonnades. Son influence possible sur Malevil de Robert Merle. Sa place dans l’œuvre de Messac. On écrira un jour une thèse sur ce dernier. Ce ne serait que justice. Déjà parce qu’il a lui-même porté haut les couleurs de la recherche avec sa thèse sur le « roman de détection » (Le « Detective Novel » et l’influence de la pensée scientifique, 1929), ensuite parce que le moins qu’on puisse dire est que l’université n’a pas été généreuse avec lui – il n’a jamais obtenu de poste – et qu’il est temps qu’elle se fasse pardonner. Une société des amis de Messac s’emploie aujourd’hui à remettre son œuvre en lumière ; elle publie un bulletin intitulé, je vous le donne en mille, Quinzinzinzili. Ce titre absurde est devenu un mot de passe. Réédité une première fois chez Édition Spéciale (l’ancêtre de JC Lattès) dans les années 1970, Quinzinzinzili a ressuscité en 2007 chez L’Arbre vengeur. C’est cette édition que reprend aujourd’hui « La Petite Vermillon », avec un utile dossier documentaire (l’avant-propos de la collection « Les Hypermondes », la lettre de Varlet et une bibliographie sur Messac). On aimerait grâce à cette troisième vie que des lecteurs plus nombreux crient « quinzinzinzili » à tout bout de champ, comme d’autres jadis criaient « dada ». Ultime précision, sur l’exergue de Laforgue : « L’Homme, ce pou rêveur d’un piètre mondicule. » Ce vers est tiré du poème « Farce éphémère » , qui s’associe bien au roman. Il faut le lire avec le suivant : « L’Homme, ce pou rêveur d’un piètre mondicule / Quand on y pense bien est par trop ridicule. » On voit Messac répéter ce diptyque, éclater de rire et rugir : « Quinzinzinzili ! »

Quinzinzinzili detective

Quinzinzinili

Éditeur : La Table Ronde

Collection : « La Petite Vermillon »

208 pages – 7,10 €

 

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