En mars dernier, nous publiions la chronique du roman La Dissipation de Nicolas Richard,  un brillant puzzle borgésien inspiré par Thomas Pynchon, le Keyser Söze de la littérature américaine – dont l’auteur a traduit les deux derniers livres.  Quelques mois plus tard, nous avons voulu revenir avec lui sur ce passionnant thriller historico-littéraire qui pénètre la mythologie pynchonienne à des fins romanesques. Immersion dans une Amérique labyrinthique où la CIA s’adonne au spiritisme.

Illustrations par Hugo Ruyant (D.R.)

Un documentaliste méthodique, une doctorante opiniâtre, un traducteur sur ses gardes, un lecteur « qui va un peu trop loin », un cinéaste, un traître, des écrivains, des critiques et des agents littéraires, d’anciennes petites amies et des fragments d’informations… Dans La Dissipation, le récit est conjugué à différents temps, des années 1950 jusqu’au présent, et les voix convergent vers le sujet du livre : P, l’un des écrivains américains les plus importants du XXe siècle, dont le parcours et la bibliographie semblent identiques à ceux de l’écrivain Thomas Pynchon, dont Nicolas Richard a traduit les deux derniers romans, Vice caché et Fonds perdus (Seuil, 2010 et 2014).

P est absent. Depuis la publication de son premier roman, en 1963, il refuse les interviews, les photographies et toute existence publique. Ses livres labyrinthiques, débordant d’érudition sur l’histoire des sciences, la géopolitique ou les chansons populaires, sont le fruit d’une écriture qui mêle à tout moment de la gravité et de la distance amusée, du chaos et du dérisoire, de la précision et de l’incertain. De quoi susciter l’intérêt, quelquefois obsessionnel, des personnages de La Dissipation, qui ont constitué un gigantesque corpus d’informations, vraies ou fausses, parfois vraisemblables. Nicolas Richard s’intéresse à la manière dont circulent ces informations, et il en délivre certaines à travers différents filtres, différents niveaux de lecture. 

Pynchon

© Julie Bonnie

« Pynchon n’est pas un auteur de la révélation mais plutôt de l’épiphanie. Il laisse entrevoir en de brefs instants une lumière traversante. » 

Entretien avec Nicolas Richard,  auteur de La Dissipation

Dans La Dissipation, le lecteur reçoit des informations de la part de nombreuses voix. Comment se sont-elles construites, et quelle est leur place ?

Nicolas Richard : L’écriture du livre a commencé sans que je m’en rende vraiment compte. En traduisant Thomas Pynchon, j’ai simplement commencé à prendre des notes. La traduction m’a amené à contacter un certain nombre de gens pour éclaircir des détails de langue, des allusions qui m’échappaient, et c’est avec le statut très clair du traducteur que j’ai commencé à circuler sur différents sites consacrés à Pynchon. Dans Vice caché par exemple, il est à un moment question d’un fast-food qui vend des burgers avec des joints cachés à l’intérieur… J’avais besoin d’être certain de ce que je traduisais, je cherchais des éclaircissements d’ordre lexical ou grammatical, ou sur tel aspect précis de réalités politiques ou historiques. En entrant en contact avec des individus qui connaissent extrêmement bien l’œuvre de Thomas Pynchon, je me suis retrouvé pris dans un tourbillon, une « matière » passionnante.

Tout en traduisant, j’ai donc commencé à consigner des impressions, à lister des anecdotes, à réfléchir à des hypothèses que j’avais pu entendre ou lire… Et puis un beau jour, Jérôme Schmidt, des éditions Inculte, m’a proposé d’écrire une biographie de Pynchon. L’idée était tentante, mais je voulais faire autre chose. Ce qui m’intéressait, c’était cette zone floue entre la rumeur, la confirmation, l’infirmation et les effets que produit cette circulation fébrile des infos. Ce n’est pas tant l’auteur disparu que j’ai voulu mettre en scène que ce que la dissolution d’un écrivain génial pouvait produire sur certains, et la manière dont ces personnes interagissent entre elles. Des lecteurs magnétiquement attirés par l’auteur manquant deviennent des personnages à partir du moment où je les plonge dans des situations fictives ; je connais leurs façons de parler et de raisonner, j’imagine leurs réactions dans certaines situations.

Le processus d’écriture n’a pas été linéaire, et même aujourd’hui, maintenant que mon roman est terminé et publié, il arrive que je me retrouve (comme cet entretien en témoigne !) dans cet espace d’incertitude entre « P » et Pynchon. Pour en revenir au processus de l’écriture de La Dissipation, il y a tout de même un point de départ et, disons, une phase finale : au départ, une brève polémique dans le courrier des lecteurs du New York Times, en 1966, lorsque Romain Gary reproche à Pynchon de lui avoir emprunté le nom de « Gengis Cohn » dans Adieu Gary Cooper pour l’utiliser dans Vente à la criée du lot 49. Pynchon répond dans le même journal que si Gary pense être le seul à pouvoir trouver un jeu de mots aussi trivial, alors son problème n’est pas littéraire mais relève de la psychiatrie ! J’en souris encore aujourd’hui ! J’ai eu envie de composer un texte qui, du début à la fin, aurait cette même saveur acidulée. La finition du processus, qui n’est pas un point mais plutôt une droite, nous ramène à mon activité de traducteur : le mouvement minutieux de relecture de chaque phrase, de chaque paragraphe jusqu’à ce que l’ensemble naisse enfin comme un tout cohérent (sans forcément d’ailleurs que j’arrive à m’expliquer pourquoi je conserve ceci et écarte cela). Certains éléments biographiques n’avaient pas d’intérêt en tant que tels, le format de la biographie ne correspondait pas à la tonalité que je souhaitais et j’ai finalement opté pour un déploiement d’enquêtes multiples, l’invitation à une enquête sur des enquêtes. Depuis 55 ans, beaucoup de très bonnes choses s’écrivent sur l’œuvre de Thomas Pynchon, je pense par exemple aux « Territoires de la faille », la splendide thèse de Bastien Meresse, soutenue il y a à peine quelques mois.

Pynchon

En découvrant le phénomène Thomas Pynchon, à la sortie de Vineland, en 1990, j’ai vu émerger en France un certain nombre d’articles passionnants, et c’est là l’un des arts de Pynchon : il génère une méta-littérature hyper-stimulante. Donc quand on écrit sur (ou autour d’) un auteur comme lui, on s’inscrit dans une tradition littéraire de plus d’un demi-siècle (et en fait bien plus !). Je me souviens, à l’époque, d’avoir entendu une petite voix vivifiante, d’avoir entrevu une sorte de scintillement inédit.

Dans les années 1950, parallèlement au développement du LSD naît au sein de l’U.S. Army une étrange intuition : l’idée que les perceptions extra-sensorielles peuvent être utiles aux agences de renseignement.

Pourquoi avoir choisi comme sous-titre « roman d’espionnage », plutôt que « roman policier » ou « roman de détection » ? 

N.R. : D’une part parce que les différents protagonistes sont amenés à s’espionner les uns les autres, dans la mesure où certains veulent avoir des infos sur P et doivent entrer dans un jeu de négociations pour les obtenir. Il faut donner, ou promettre, pour espérer recevoir, c’est un échange. L’espionnage est donc l’une des modalités d’interaction entre les personnages, avec des antagonismes, des jalousies, des coups fourrés, des intérêts divergents. L’étudiante, par exemple, veut établir des faits historiques et tâche pour cela de soutirer des informations au traducteur qui les lui refuse, prétendant vouloir respecter l’intimité de P. 

D’autre part, je braque ma lampe de poche sur un moment de l’histoire américaine où la contestation étudiante des Students for a Democratic Society se dissout pour basculer dans la lutte armée avec Weatherman, fortement inspiré de l’idéologie, des méthodes et de la stratégie des Black Panthers. Plus de 4300 attentats à la bombe sont recensés aux États-Unis entre janvier 1968 et mars 1970. Vu d’aujourd’hui c’est tout de même assez vertigineux. Lors des manifestations qui ont lieu pendant la convention du Parti démocrate à Chicago, en août 1968, un manifestant sur six faisait partie de la police ou d’une agence de renseignement. Tout cela pour relativiser l’idée d’un auteur qui aurait choisi de ne pas parler aux médias par coquetterie : il y a une réalité policière brutale à cette époque, et faire profil bas, voire se planquer, relevait parfois de l’instinct de survie, c’était une question de bon sens. P parle ouvertement de la drogue dès son premier roman, or les services de renseignement avaient là une arme de choix pour envoyer des gens en prison – et certains, cités dans le livre, ont été condamnés à des peines démesurées pour avoir tiré sur un joint, parfois sur la base d’une incitation policière ! J. Edgar Hoover, le directeur du FBI, met en place une « université hippie » pour former des agents à l’infiltration !

La Dissipation fait aussi écho à l’idée de disparition, à commencer par le livre de Perec cité en épigraphe. Y avait-il la volonté d’une écriture sous contrainte ? 

N.R. : Peut-on écrire SANS contrainte ?! Il n’y a pas dans La Dissipation de jeu formel dissimulé que le lecteur pourrait essayer d’élucider. Je me suis fixé des règles, bien sûr, mais elles ne sont ni lexicales ni syntaxiques, ni calquées sur un code mathématique tordu. Au cœur de mon projet, il y a une presque-contradiction : une fiction inspirée du phénomène Pynchon mais qui ne parle pas de Pynchon, un « P » qui peut faire penser à Thomas Pynchon mais n’est pas Thomas Pynchon. J’indique par exemple que P est le témoin de mariage de son copain Dick, qui épouse la sœur de Joan Baez. Or, pour peu que l’on sache ou que l’on devine que Dick est communément, en anglais, l’abréviation de Richard et que la sœur de Joan Baez s’appelait Mimi, on peut mener sa propre disquisition. Il me semble qu’il y a dans tout ça une dimension ludique, et comme pour n’importe quel jeu, il faut que l’on soit en situation de gagner de temps en temps (si on perd tout le temps, on arrête de jouer !), donc je fournis beaucoup d’éléments avec différents degrés de transparence ou de cryptographie, et je sais que le curieux fera de belles découvertes !

Pynchon

La disparition se manifeste aussi à travers le climat de l’époque. Il y a cette citation que reprend le traducteur : « Au début des années 1970, une semaine sur deux j’entendais parler de quelqu’un qui avait disparu. »

N.R. : À la fin des années 1960 et au début des années 1970, plusieurs dizaines de milliers de personnes décident d’entrer dans la clandestinité chaque année, d’abord pour une raison simple : il s’agit d’éviter la conscription pour le Vietnam. De plus en plus de jeunes hommes meurent dans ce conflit américain qui paraît de plus en plus inutile, ça devient concret pour les familles, le cumul des morts américains fait chaque soir à la télé l’objet d’une nouvelle mise à jour effrayante, tout le monde connaît quelqu’un qui est parti. P n’est certes pas directement concerné, puisqu’il a déjà fait l’armée au milieu des années 1950. Par ailleurs, il faut en revenir au harcèlement policier, à la crispation des agences de renseignement qui considèrent que « Weatherman est plus dangereux que le Parti communiste dans les années 1930 » (la formule est de J.E. Hoover). Quelques dizaines de personnes seulement alimentent le fantasme d’un ennemi intérieur sur le point de corroder l’ensemble de la société nord-américaine. Il y a de la paranoïa dans l’air, des milliers de jeunes prennent le maquis. Et puis les années passent et certains décident de faire leur come-back. A ce sujet, il y a l’histoire drôle de ce membre de Weatherman, resté caché une bonne partie des années 1970, qui finit par trouver la clandestinité invivable, alors il décide de se rendre aux autorités. Il sait qu’un jugement l’attend, qu’il fera de la prison, il est persuadé d’être considéré comme une sorte d’ennemi public. Il vient donc se livrer au commissariat de Chicago, et là, le flic en faction lui dit : « Écoutez, on est débordés là, revenez demain ! » 

On pourrait presque oser un parallèle entre l’histoire du LSD et celle d’Internet : un projet d’origine militaire se diffuse parmi le grand public et fait miroiter un espoir de liberté. Sauf que dans les deux cas, l’intention de départ est le contrôle.

Autre motif central du livre : la drogue, et notamment le LSD, qui joue un rôle crucial dans le livre. 

N.R. : Dans les années 1950, parallèlement au développement du LSD naît au sein de l’U.S. Army une étrange intuition : l’idée que les perceptions extra-sensorielles (tout ce qui a trait à l’hypnose ou à la parapsychologie) peuvent être utiles aux agences de renseignement. Dans le livre Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond, de Martin A. Lee, Bruce Shlain (Grove Press, 1994), les auteurs expliquent que les recherches en matière de télépathie sont restées bloquées jusqu’à ce que les études sur ce qui deviendra plus tard le LSD portent leurs fruits. Le LSD a été notamment testé sur des agents américains, car on pensait que l’URSS et la Chine pouvaient déjà être en possession du produit. Et que donc, si un agent américain était capturé et contraint d’ingurgiter du LSD, il fallait qu’il soit capable de résister, qu’il sache qu’il ne s’agissait pas d’une psychose définitive mais d’un état de conscience passager. Les résultats des recherches sur le LSD ont ainsi permis, sans doute indirectement, de considérer qu’une meilleure connaissance des perceptions extra-sensorielles serait un atout face à l’ennemi communiste, et on en arrive à une perspective parfaitement vertigineuse : l’hypothèse que l’on puisse lire dans les pensées de quelqu’un à très grande distance, voire de « débriefer » un agent « après sa mort » ! L’expression « Debriefing the dead » figure noir sur blanc dans certains comptes-rendus déclassifiés… Dans tous les États-Unis, des agents du Renseignement se sont rendus à des séances de spiritisme pour trouver et recruter les « meilleurs » médiums, spirites ou magnétiseurs du pays ! 

Mais avant d’en arriver là, il y a de substantiels budgets investis dans la recherche sur le LSD. L’objectif ? Concocter une drogue susceptible de priver un sujet de son libre-arbitre, afin de le faire, parfois littéralement, marcher au pas. Sauf que ça n’a pas fonctionné comme prévu ! un produit expérimenté à des fins militaires sur des cobayes involontaires puis sur des soldats et sur des étudiants dans les campus, devient au milieu des années 1960 une drogue qui, loin de bloquer la conscience, ouvre en grand « les portes de la perception ». Le personnage de Ron, qui apparaît par intermittence dans La Dissipation, induit de manière assez implacable que le LSD « militaire » et le LSD comme « drogue de libération » sont les deux faces d’une même pièce. On pourrait presque oser un parallèle entre l’histoire du LSD et celle d’Internet, telle que brièvement évoquée par le père de Maxine Tarnow dans Fonds perdus : un projet d’origine militaire se diffuse parmi le grand public et fait miroiter un espoir de liberté, la perspective d’une « société nouvelle ». Sauf que dans les deux cas, l’intention de départ est le contrôle, et un objet détourné de son usage premier finit tout de même par remplir le cahier des charges initial : asservir ou en tout cas dévitaliser une frange de la population qui pourrait politiquement constituer une menace.

Pynchon Hugo Ruyant

La question de la recherche et de la documentation est également importante dans le livre. Tous les personnages sont d’excellents chercheurs, à l’image de P lui-même… 

N.R. : L’écriture de Thomas Pynchon s’appuie sur des recherches extrêmement poussées. En 2006, il défend, via une lettre adressée à son éditeur, l’écrivain britannique Ian McEwan, accusé de plagiat, en insistant sur la nécessité de s’appuyer sur des sources historiques et des témoignages lorsqu’on écrit sur une époque que l’on n’a pas connue. Quand Pynchon décide de se documenter sur un sujet, dit-on, il passera des semaines en bibliothèque et accumulera un savoir qu’il va ensuite détourner, triturer, déplacer. En tant que traducteur de Pynchon, je suis obligé de vérifier la moindre allusion, mener l’enquête parfois plusieurs fois par page. Chaque écrivain invite à un mode de lecture qui lui est propre, et je me demande si je n’ai pas essayé, d’une certaine manière, de bricoler dans La Dissipation un écho au mode de lecture induit par les romans de Thomas Pynchon. Le but n’est pas de donner une illusion de réel. Je n’essaye pas de « faire réaliste », je tente de voir comment s’organise un délire en partant d’une réalité circonscrite par deux lois : 1) Voici mes romans. 2) Je ne suis pas là ! 

Dans l’ouvrage collectif Face à Pynchon (Inculte, 2008), Etienne Celmare (a.k.a Stéphane Legrand) conclut l’introduction de son article sur Vineland, sorte de chronique défoncée de l’ère Reagan, intitulé ‘Maybe forget but never forgive’ par ces mots à la fois provocateurs et empreints de sagesse : « l’un dans l’autre, Vineland est un roman réaliste. » Il y a 17 ans de silence entre la publication de L’Arc-en-ciel de la gravité  et celle de Vineland. Entretemps, les anciens hippies ont changé, certains continuent d’avoir un mode de vie alternatif et se sont établis, entre autre, dans les forêts au nord de la Californie ou dans l’Oregon ; d’autres travaillent dans la Silicon Valley pour l’industrie de l’informatique en plein essor. Hunter S. Thompson, dans Le Marathon d’Honolulu (Tristram, 2012), s’amuse des trois phases par lesquelles passe toute une génération de gauche en trois décennies. Années 1960 : engagement politique. Années 1970 : drogue. Années 1980 : jogging !

Pynchon lui-même joue avec l’idée de se cacher, lorsqu’il apparaît dans un épisode des Simpson, un sac sur la tête, haranguant les automobilistes pour qu’ils viennent se faire prendre en photo en compagnie d’un « auteur reclus ».

À quel moment P commence-t-il à susciter de la fascination ?

N.R. : Très tôt, dès le début des années 1960. Auparavant il n’a aucune existence publique, c’est un jeune homme diplômé d’une université américaine prestigieuse qui a publié quelques nouvelles et travaille comme rédacteur pour une firme de Seattle. Son effacement commence en 1963, à la sortie de son premier roman. P se trouve au Mexique et le New York Times dépêche un photographe pour aller lui tirer le portrait. La légende dit que l’auteur s’échappe par la fenêtre et s’enfuit en bus, renonçant à sa première occasion d’entrer dans la vie publique…

Plusieurs dizaines d’années plus tard, des communautés de fans se sont constituées, il y a une « P-sphère » très active dont le membre le plus opiniâtre, dans La Dissipation, serait « celui qui va trop loin ». Lui a un statut à part, il est un peu grotesque, un peu comique, son enthousiasme est démesuré et sa démarche peut sembler douteuse ; en revanche presque tous les autres, pour s’approcher de P, ont compris et accepté le refus de l’auteur de paraître publiquement. Une des hypothèses émises est que ces lecteurs finissent par ressembler aux personnages d’un roman que P aurait pu écrire. Loin d’avoir une démarche de fans intrusifs, ces gens connaissent l’œuvre sur le bout des doigts et sont dans l’ensemble sérieux, respectueux et scrupuleux. Dans mon esprit, tous ces personnages curieux s’adressent au traducteur, mais ce n’est pas explicitement dit dans le roman. Et tous cherchent à produire quelque chose : un film, un algorithme, une thèse, un roman… Seul le personnage du traître ne joue pas le jeu et publie un long article dans un magazine, révélant de nombreux détails sur la vie privée de P. Et pourtant, même lui, le « traître », refuse de dévoiler des choses importantes qu’il sait sur P.

Pynchon Hugo Ruyant Nicolas Richard

Le documentaliste, lui, se veut rationnel : il enseigne à des étudiants les techniques et méthodes de recherches en bibliothèque, et refuse que des journalistes divulguent des pans de la vie de P. Richard Brautigan, à la fin de sa préface à son Journal japonais (Seuil, 2017 – June 30th, June 30th, 1978 en VO), dit à propos des poèmes de son recueil : « Ils sont de qualité inégale mais je les ai néanmoins tous fait imprimer… [car] la vie est souvent de qualité inégale. » Comme pour illustrer ce propos de Brautigan, je fais parler deux anciennes petites amies de P, deux personnages qui sortent un peu du lot dans la mesure où, au même titre que le « recruteur », elles ne sont pas nécessairement spécialistes de l’œuvre de P…Ce qui m’amène à une autre ligne de tension qui traverse La Dissipation : on peut être complètement subjugué par une œuvre et dans le même temps, presque malgré soi, par ce qui fait que l’évaporation de son auteur a été possible. Mais on sait que tous les spécialistes de Proust ou de Céline, ces lecteurs qui ont été profondément marqués par une œuvre, se retrouvent souvent dans un rapport de connivence entre eux. La fascination que crée l’œuvre et finalement la personne de Pynchon n’est probablement pas si différente du rapport potache et filial des oulipiens à Georges Perec, ou de celui, complice et révérencieux, des lacaniens à Jacques Lacan : on frôle la piété religieuse (Germaine de Staël écrit dans Corinne, en 1810, que la piété s’oppose à la dissipation d’âme !), avec ses rites, ses rituels et sa mythologie, ses évangiles et ses textes apocryphes… ses excommunications, aussi…

Je ne l’ai finalement pas fait, mais j’ai envisagé à un moment donné de rédiger toute une partie sur l’aspect financier de la « P-shère », les enchères, l’achat et la vente des premières éditions des trois premiers romans, ou des lettres. Cette partie se trouve finalement condensée dans une unique lettre que reçoit le traducteur à la fin de La Dissipation, où, par l’intermédiaire du personnage de l’étudiante, un célèbre artiste-collectionneur propose de lui racheter différentes pièces pour sa collection personnelle.

Vous suggérez que le choix de P de ne pas apparaître publiquement peut avoir différentes causes…

N.R. : Rien ne nous empêche de supposer que P, qui ne manque pas d’humour, s’amuse de cette énergique curiosité que déclenche son œuvre et son « absence en plein jour. » Une voix, quelque part, dit : « n’excluez pas (…) que mon cache-cache hybride, toujours en pré-version, toujours en période d’essai, bêta jusqu’au bout, soit une des sources auxquelles s’abreuve mon swing. » L’évaporation de P peut être vue comme une blague qui perdure, un jeu de cache-cache « with a twist », personne ne trouve l’intéressé et finalement mieux vaut qu’il reste dans un ailleurs. Thomas Pynchon lui-même joue avec l’idée de se cacher, lorsqu’il apparaît dans un épisode des Simpson, un sac sur la tête, haranguant les automobilistes pour qu’ils viennent se faire prendre en photo en compagnie d’un « auteur reclus »… On trouve aussi dans les préfaces qu’il a écrites, Stone Junction de Jim Dodge par exemple (éditions Super 8), mais aussi dans tous ses romans, des indices qui peuvent laisser croire que l’auteur porte un regard amusé sur sa propre éclipse et les effets qu’elle provoque.

Comme le fait remarquer Pierre-Yves Pétillon, « tout lecteur de Pynchon est à l’affût des signes. » Je lis et me voilà invité au jeu de « piece things together », relier les choses entre elles, et il me semble que La Dissipation peut être lu comme un reflet de cette science de la construction pynchonienne. Si vous vous attendez à une explication limpide de ce qui se tramerait « par derrière », allez voir ailleurs ! Je vais vous aider à comprendre ce qui se passe dans l’histoire, dans les sciences, sur les différents continents, mais ce ne sera pas simple. L’auteur écrit dans l’une de ses lettres : « Pourquoi voudrais-tu que les choses soient simples ? » En effet, il n’y a aucune raison qu’elles le soient, et l’écriture est donc une invitation à s’immerger dans un environnement opaque et contradictoire. Ce n’est pas la vision paranoïaque de Philip K. Dick par exemple, où on peut tirer un rideau et voir ce qu’il y a derrière, découvrir une réalité limpide étalée sous nos yeux. Non, Pynchon, dans sa façon de faire progresser le récit, lorgne plutôt du côté de la méthode scientifique, dans un dosage constamment fluctuant de théorie et d’empirisme. Dans un article récent, « 1984, encore et encore », l’auteur et poète Gilles Amalvi évoque l’année 1984, symbolique et surdéterminée avant même d’advenir (Revue Incise n°4, Studio-Théâtre de Vitry, 2017). C’est l’année où commence Vineland, celle aussi où Pynchon publie un article intitulé « Is It O.K. To Be A Luddite? » L’auteur de cet article formidablement éclairant suggère que Pynchon n’est pas un auteur de la révélation mais plutôt de l’épiphanie. Il laisse entrevoir en de brefs instants une lumière traversante. Tout est nébuleux, on est englué dans une matière trop complexe, trop diffuse, mais soudain il y a une éclaircie. Et puis, très vite, tout se brouille à nouveau.

La Dissipation

De Nicolas Richard (Inculte, 190 p., 17,90 €)

consectetur nec consequat. et, amet, elit. id, ut porta.