Série emblématique des early nineties, Le Prince de Bel-Air l’est à plus d’un titre. Fière de son identité hip-hop plus colorée et pop qu’une toile de Keith Haring, la sitcom a non seulement lancé la carrière de Will Smith, mais aussi été un tournant pour la représentation télévisuelle de la communauté afro-américaine. Bien plus revendicatrice de sa culture et de son histoire que la totalité du Cosby Show, cette série phénomène fit de la politique à sa façon, avec une audace et une complexité parfois aussi inattendues que les mouvements du corps de son acteur principal.

Au commencement était le Fresh Prince, rappeur juvénile et tout public qui, accompagné du DJ Jazzy Jeff, enchaîne les tubes dans l’Amérique de la deuxième moitié des années 1980. Un performer volontiers blagueur au charisme difficilement contestable ainsi qu’un personnage en quête d’histoire(s) que la télévision ne va pas tarder à lui apporter. Créée par le couple formé par Susan et Andy Borowitz et produite entre autres par Quincy Jones, cette machine à nourrir sa légende aura pour nom Le Prince de Bel-Air (The Fresh Prince of Bel-Air en V.O.) et, partant de la vraie vie de son interprète – de son adolescence à Philadelphie, en tout cas –, s’imposera à partir de 1990 et six saisons durant comme l’une des sitcoms les plus entraînantes de son temps. Comme l’une des plus significatives, aussi.

Relaté par Will Smith lui-même dans le générique plaisamment rappé (et mis en musique par Quincy Jones en personne), le point de départ de la série s’apparente à une transplantation. À la suite d’une bagarre sur un terrain de basket dans laquelle il s’est retrouvé impliqué, le jeune Will, 17 ans (soit cinq de moins que son interprète à l’époque), est envoyé par sa mère à Los Angeles, plus précisément dans le quartier huppé de Bel-Air, chez son oncle Phil, avocat à la carrière florissante, et sa tante Vivian, qui auront désormais la charge de poursuivre tant bien que mal son éducation en même temps que celles de leurs enfants : la superficielle (et néanmoins militante écologiste) Hilary, l’inénarrable Carlton et Ashley, la petite dernière (jusqu’à l’arrivée, au cours de la série, d’un bébé).

La grande idée du Prince de Bel-Air est de rebattre les cartes entre les questions de races et de classes, alors que, quelques années plus tôt, c’est dans une famille blanche que Will aurait débarqué.

 

De Ronald à Malcom

Le premier motif comique, dont la série abusera joyeusement au cours des premières saisons, c’est le contraste social entre Will, ado de la rue (ou quasi) et la richissime famille Banks qui emploie même un majordome en la personne de l’indispensable (à l’équilibre de la comédie) Geoffrey. La grande idée, ici, est de rebattre les cartes (et de brouiller les pistes) entre les questions de races et de classes, alors que, quelques années plus tôt, il ne fait à peu près aucun doute que c’est dans une famille blanche que ledit Will aurait débarqué – s’il était arrivé avec son petit frère, on aurait alors par exemple pu rebaptiser la série Arnold et Willy. Car, dans la lignée du Cosby Show (mais sans criminel sexuel notoire en tête d’affiche), Le Prince de Bel-Air est une série familiale mainstream au casting presque exclusivement noir. Riches et pauvres, gentils et (vaguement) méchants, employeurs et employés, tous ont ici la peau foncée, ce qui, en plus de constituer un geste politique en soi, rend tout de suite les choses plus complexes et originales.

À peine arrivé chez les Banks, Will accroche sur un mur de sa chambre une affiche de Malcolm X, son héros. La lutte pour les droits des Noirs, il connaît, pas comme ces vendus de Banks qui vivent comme des Blancs, avec les références culturelles qui vont avec –  voir les goûts musicaux de Carlton ou, dans le tout premier épisode, cette soirée à laquelle l’oncle Phil espère voir venir ses « voisins », Ronald et Nancy Reagan. Sauf que les choses sont plus compliquées que ça : dans sa jeunesse, Phil est allé écouter Malcolm X. Pour lui, c’est du vécu et pas seulement un poster, un élément de décoration. Le vécu, le réel ne sont pas forcément là où on le croit.

Prince de Bel-Air

Will Smith est un interprète de clips qui ne sait pas toujours bien s’il doit se couler dans le moule de la série (dans son rythme, son flow) ou revendiquer sa singularité.

Hip-hop vs soul

L’un des éléments clés du Prince de Bel-Air est justement la relation (affectueuse mais heurtée, parfois moqueuse, souvent énervée) entre Will et son oncle. L’un des derniers épisodes de la première saison est sur ce plan révélateur. Après avoir perdu une fortune au billard, le jeune homme est tiré d’affaire par Phil (l’excellent James Avery) qui, tel Paul Newman dans L’Arnaqueur, se révèle un joueur d’exception au moment clé, et c’est Soul Man, le hit mythique du label Stax écrit par Isaac Hayes et David Porter et interprété par Sam & Dave qui sert de bande-son à son exploit. La vérité du Prince de Bel-Air est là : au garçon hip-hop incarné par Will Smith, il oppose l’homme soul, à la fois rond et bourru. C’est une question de langage corporel mais aussi de vision du monde. C’est générationnel et politique à la fois. C’est sans doute l’une des clés de la série.

Entre eux, le contraste vient aussi du jeu. Au début de la série, Will Smith n’est pas encore un comédien. Il souffre, hésite, trébuche et ça se voit. Il l’a publiquement regretté par la suite et, pourtant, c’est dans ces moments-là que la série se révèle passionnante. L’apprenti comédien aux tenues XXL bariolées en fait des tonnes. Surexpressif et désarticulé, il est une caricature vivante, une tache sur l’image de la famille (très) bourgeoise. Il est un interprète de clips qui ne sait pas toujours bien s’il doit se couler dans le moule de la série (dans son rythme, son flow) ou revendiquer sa singularité. Si, selon le récit, il vient de Philadelphie, c’est en réalité plutôt de MTV que surgit ce corps étranger. Pour l’acteur, c’est une étape déterminante vers le cinéma : lorsque la série prendra fin après une nette baisse de forme, un changement de tante Vivian (Daphne Reid succédant à Janet Hubert-Whitten sans jamais parvenir à la remplacer vraiment) et un défilé de guest-stars (avec notamment deux passages mémorables, dans des rôles différents, de Queen Latifa, Reine venue défiée le Prince), il aura laissé derrière lui le Fresh Prince pour devenir pleinement Will Smith. Il sera prêt pour Men in Black, pour Ennemi d’État, pour  Ali. Le Fresh Prince était là avant mais il restera dans la sitcom qui, en la matière, fait figure de cas quasi unique : là où tant d’interprètes restent « prisonniers », parfois à vie, du rôle qu’ils tenaient dans une série, Le Prince de Bel-Air aura permis à Will Smith de se débarrasser de celui qui était le sien avant même le tournage de la première scène de son pilote.

Prince de Bel-Air

Mais une sitcom « classique », c’est d’abord une dynamique collective, et l’on s’en voudrait terriblement de réduire Le Prince de Bel-Air à son importance dans la carrière de Will Smith. C’est du ping-pong plutôt que du jokari – ça, avec le projectile qu’on s’envoie éventuellement soi-même en pleine tête, ce serait plutôt la post-sitcom moderne, Curb Your Enthusiasm  ou Louie – et aussi de la balle au prisonnier, du tango, de la course-poursuite. Sur tous ces plans, Le Prince de Bel-Air sera longtemps resté capable de vibrer à tout instant. Il suffisait d’un regard posé sur Carlton (par exemple, quand il se lance dans son inoubliable danse), d’un échange tendrement rageur entre Vivian et Phil, d’une entrée en scène idéalement narcissique de Hilary ou d’un sarcasme bien envoyé de Geoffrey. Les facéties de ce Prince démocrate les ont toujours mis en valeur. C’était là toute son élégance, toute sa grandeur – toute sa fraîcheur.

Le Prince de Bel-Air

Une série créée par Susan et Andy Borrowitz

États-Unis, 1990-1996

Nombre d’épisodes : 148

Avec : Will Smith, James Avery, Alfonso Ribeiro, Tatyana Ali, Karyn Parsons

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