On n’avait plus rien lu de Christophe Blain depuis La Fille, l’enchanteur livre-disque réalisé avec Barbara Carlotti en 2013. On n’avait pas eu entre nos mains un vrai récit de bande dessinée depuis le deuxième tome de Quai d’Orsay, Chroniques diplomatiques, en 2011. On avait perdu de vue Gus, Clem, Grat et les autres truands de l’Ouest sauvage depuis Ernest, paru en 2009. C’est dire si l’attente était énorme. On n’en pouvait plus de connaître enfin la suite des aventures héroïco-comiques des trois cow-boys sentimentaux. Surtout, Blain nous manquait. À l’occasion de la sortie du nouvel épisode de Gus, retour et rencontre avec l’un des auteurs clés de la « nouvelle bande dessinée ».

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Comme il y a eu la Nouvelle Vague et le Nouveau Roman, il y aurait donc la Nouvelle Bande dessinée, terme initié en 2002 dans un livre d’entretiens réalisé par Hugues Dayez. Blain y est longuement interrogé, ainsi qu’une ribambelle de dessinateurs en partie issus ou affiliés à l’éditeur indépendant L’Association – et qui, tous, iront se faire une place au sein de maisons plus importantes. Après un carnet de dessins inspirés de son service militaire dans la Marine (Carnet d’un matelot, auquel succéderont Carnet polaire et Carnet de Lettonie), Blain décolle en 1997 avec une série en deux tomes écrite par David B., Hiram Lowatt & Placido, duo de détectives de l’étrange évoluant dans l’Amérique du XIXe siècle (une suite existe, dessinée par le non moins extraordinaire Hugues Micol). Deux ans plus tard, il offre son premier grand format en solitaire, l’étourdissant Le Réducteur de vitesse, dont l’histoire est prétexte à l’exploration de la machinerie titanesque d’un bateau, au sein de laquelle le lecteur est aussi perdu et déconcerté que les deux héros. Son expressionnisme graphique interroge alors l’altération des perceptions par la subjectivité des personnages : c’est à une aventure intérieure que l’on assiste, et la machinerie représentée n’est sans doute rien d’autre que celle qui se met en branle à l’intérieur de notre crâne.

Du donjon au pirate

Blain enchaîne en 1999 avec la série Donjon Potron-Minet, peut-être la plus réussie de la saga des Donjon. L’atmosphère gothique et romanesque qu’il instaure pour les récits de cape et d’épée zoomorphiques de Sfar et Trondheim est captivante. Mais c’est surtout avec Isaac le pirate, série débutée en 2001, que son talent éclate. Au-delà d’un dessin toujours plus somptueux et énergique, une écriture singulière est en train d’éclore, faite de souplesse et de tension, d’ellipses étonnantes et de contemplations narratives. Sous couvert de la trame classique d’un récit picaresque, Blain s’attache à suivre les aventures sentimentales de ses héros, entre ressacs du désir, vague à l’âme du temps perdu et abordages amoureux. Et l’introspection n’est pas qu’émotionnelle, car Isaac n’a de pirate que le nom : il est en réalité peintre. Ses tourments n’ont pas trait qu’à ses relations aux femmes, mais aussi à l’étendue de ses qualités artistiques. On devine, ou plutôt on se plaît à l’idée, que l’auteur se raconte autant qu’il invente les péripéties du jeune homme – en tout cas, le lecteur un brin sensible n’est jamais loin de s’identifier à ces histoires d’un temps désormais reculé.

Christophe Blain

Hiram Lowatt & Placido © Christophe Blain & David. B chez Dargaud

Gus

En marge d’Isaac, le dessinateur anime également une autre série écrite par Sfar, dans laquelle l’auteur du Chat du rabbin poursuit ses incartades philosophico-comiques, Socrate le demi-chien. Le dessin est encore et toujours magnifique, avec beaucoup de sensualité graphique dans sa retranscription d’un bassin méditerranéen mythique. En 2007, il débute une nouvelle série en solo, la géniale Gus. L’univers est différent, mais les ingrédients sont les mêmes, exploités avec une liberté plus grande encore. Les déserts de l’Ouest américain rappellent la dimension existentielle des westerns de Monte Hellman et de Richard Sarafian, mais avec une touche de burlesque irrésistible. Les bandits sont davantage préoccupés par les affres de leur sentimentalité que par les braquages et autres forfaits tramés. Chaque page est un délice renouvelé donnant l’impression de suivre une narration spontanée, affranchie de toutes les codifications habituelles. Blain élabore alors quelque chose de singulièrement neuf et infiniment poétique.

Avec le très attendu Happy Clem, Blain ne fait pas que combler de joie ses admirateurs, il livre sans doute l’une des meilleures bandes dessinées de l’année.

Happy Clem

Gus donne parfois l’impression de lire un western dessiné par Richard Brautigan, une aventure en points de suspension qui fait battre le cœur autant qu’elle laisse des sourires accrochés en permanence à la mâchoire. Avec le très attendu Happy Clem, Blain ne fait pas que combler de joie ses admirateurs, il livre sans doute l’une des meilleures bandes dessinées de l’année, voire l’une des plus formidables bandes dessinées tout court. Le dépouillement de l’Ouest sauvage laisse place en grande partie au décor urbain de San Francisco, et le sourire se fige doucement – il se crispe, même. Le dessinateur revient à une densité dans la composition de ses planches qui rappelle Isaac le pirate. L’aventure se fait volontiers nocturne, les personnages s’épaississent tant physiquement que mentalement, augmentant le contraste des demi-teintes devinée dans les albums précédents. Clem a tout pour être heureux, mais il n’est pas si happy que cela. L’insatisfaction le ronge, l’ambition le torture, son monde s’écroule sous le poids des secrets et des angoisses sur lesquels il s’est bâti. C’est un album crépusculaire comme on a des westerns crépusculaires, habité par le doute et la mélancolie, les fantômes et les démons, mais aussi l’amour et l’amitié, comme toujours. Tout y est fascinant et bouleversant. Blain réussit par ailleurs le tour de force de composer un récit qui n’est malgré tout jamais pesant, mais continuellement lumineux, évident et charnel. Nul doute qu’il en fallait du temps pour façonner un pareil chef-d’œuvre.

« Je me sens bien dans le western, j’y suis en accord avec moi-même. » Christophe Blain

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Carbone : Pourriez-vous décrire la façon dont vous élaborez une bande dessinée ? 

Christophe Blain : Lorsqu’on a abouti un projet après l’avoir porté pendant longtemps, il est très difficile d’en retrouver le chemin pour répondre à cette question. Cela demande un effort comparable à ce qui se passe quand on accueille un enfant : dès lors qu’il est là, on a du mal à s’imaginer comment c’était avant. C’est quelqu’un qui existe, il a intégré notre réalité, et on ne se rappelle plus trop notre situation avant lui. Je rencontre un phénomène un peu similaire quand je réfléchis à mes bandes dessinées. Ce qui me motive peut avoir diverses sources : cela peut être un personnage qui s’impose petit à petit, l’envie de traiter un sujet particulier ou bien une question technique. Quoi qu’il en soit, à partir de là, je prends des notes. Quand la bande dessinée commence vraiment à prendre forme, c’est avec des dialogues. Je note des échanges, quelques indications de scène, et alors les dessins viennent très vite, ainsi que les attitudes des personnages. Tout cela me permet de réfléchir, de poser mon travail sur des bases intuitives. C’est souvent grâce à l’intuition que j’obtiens les choses les plus intéressantes, une spontanéité que je ne retrouverais jamais autrement.

 Je cherche à rendre lisible ma spontanéité originelle.

Tous mes dessins ne viennent pas de cette façon, mais certains oui. Ensuite, les séquences commencent à se mettre en place. J’isole un moment où deux personnages discutent ensemble, et je me dis : « Ça, c’est une case. » Un peu plus loin, je m’aperçois que j’ai mis un peu trop de texte, alors j’envisage deux cases. Ou alors je prends conscience qu’il n’est pas utile de consacrer une case à tel événement et que je peux assembler deux moments en concentrant le dialogue. Ensuite, je reprends et je rassemble tous ces éléments pour obtenir un strip, puis une page et, enfin, une histoire. J’obtiens une mécanique qui prend peu à peu de l’ampleur, de cette façon. Je veille aussi au volume d’une page, afin qu’elle soit complète et dense, pas trop chargée, juste ce qu’il faut pour trouver un équilibre. Pour finir, je passe à l’étape du story-board. C’est un brouillon tout à fait lisible : le dessin est très précis, même s’il est plus sommaire que dans l’album définitif.

Isaac le pirate Christophe Blain

Isaac le pirate © Christophe Blain chez Dargaud

Lorsque vous commencez la réalisation d’un album, vous connaissez donc déjà les directions que vous allez prendre ?

C. B. : Bien sûr ! Je connais la fin, à chaque fois. Je ne peux pas me permettre d’inventer au fur et à mesure de mon dessin, ce serait trop incertain. Mais c’est empirique : à partir du moment où j’ai posé la base, il peut y avoir des modifications. Cependant, plus je vieillis, plus je cumule des projets, et certains d’entre eux s’élaborent pendant le temps que je suis occupé à en traiter un autre. Ainsi, pendant que je finis un livre, le suivant et même celui encore après se construisent plus ou moins tout seuls : ça travaille. Par exemple, lorsque je réalisais Quai d’Orsay, je pensais également au scénario d’Happy Clem, mais aussi à celui du prochain Isaac le pirate, ou encore à un scénario qui m’occupe depuis 1999… Je suis constamment en train de prendre des notes. J’ai même appris à les classer pour ne rien oublier, sinon il m’arrive souvent (comme à tous ceux qui écrivent des histoires, je crois) de noter plusieurs fois la même idée à quelques années d’intervalle, en pensant à chaque fois qu’elle est neuve.

Vous arrive-t-il de retrouver des histoires ?

C. B. : Oui, parfois l’histoire a le temps de mûrir, et il m’arrive de la retrouver cinq ans après – je porte aujourd’hui des idées et des envies de scénarios qui ont 15 ans. Pour certains, je ne sais pas encore comment ils finissent. Mais plus le temps passe, plus l’histoire évolue. Alors, je me rends compte que la fin y était imprégnée dès le départ et qu’elle s’impose d’elle-même. Au moment d’aborder le story-board, tout est en place. J’ai une écriture qui est très concertée, c’est-à-dire que j’imagine très vite les actions et les péripéties, mais, une fois que je les ai toutes, j’essaie de les organiser de la façon la plus fluide possible. Mon écriture est assez foisonnante. Il se passe pas mal de choses avec beaucoup d’allers-retours et des rebondissements. Pour que l’ensemble soit intelligible, il faut vraiment l’écrire. Je cherche à rendre lisible ma spontanéité originelle. Il est très difficile de la conserver sur la distance : c’est un vrai labeur que de la garder vivante. C’est ainsi que, souvent, je reprends mes notes ou je redécoupe le story-board. Le dernier Gus devait faire 100 pages très denses, car il racontait beaucoup plus de choses. Mais j’ai préféré restructurer l’histoire. Au départ, l’album s’appelait Rose et on suivait davantage le parcours de Gus, mais l’histoire de Clem méritait un volume en lui-même. Du coup, j’ai déjà l’histoire du prochain album, qui est entièrement prête. Et donc la narration est très travaillée. C’est pour cela que, dans sa version définitive, le story-board doit être lisible. C’est sa fonction. Ce brouillon est pensé pour être lu par n’importe qui ; d’ailleurs, je fais lire cette étape de mon travail pour voir si elle fonctionne. C’est forcément une élaboration assez longue et complexe.

Orsay Christophe Blain

Quai d'Orsay © Lanzac & Blain chez Dargaud

Je ne raconte pas l’Amérique du XIXe siècle. Je raconte la difficulté d’être père, des histoires d’amour, des histoires d’amitié ou d’ambition.

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Pourquoi, à un moment, avez-vous suspendu la série Isaac le pirate pour créer Gus ? 

C. B. : J’avais besoin de me renouveler. J’avais aussi très envie de faire du western, parce que c’est le genre que je préfère et avec lequel j’ai un rapport très intime. J’étais fasciné par cet univers quand j’étais môme, et je le suis toujours. J’ai mis le temps, j’ai attendu l’âge de 35 ans, mais je suis donc enfin arrivé au western avec Gus. C’est une fascination difficile à expliquer. Je me sens bien dans le western, j’y suis en accord avec moi-même.

Je me demandais si la véritable aventure, dans Gus, n’était pas celle de l’intimité, votre intimité. 

C. B. : Absolument. J’utilise le western pour dire autre chose. J’espère que les histoires sont trépidantes et agréables à lire, mais dans le fond je ne raconte pas l’Amérique du XIXe siècle. Je raconte la difficulté d’être père, des histoires d’amour, des histoires d’amitié ou d’ambition… C’est ça, le vrai sujet de Gus. Mais je l’inscris dans un décor de western, une veine épique comme je le fais avec Isaac le pirate dans le cadre du récit d’aventures. Et je le traite avec beaucoup de bonheur, sans distance ni parodie.

Je n’ai pas du tout envie de détourner le western, en revanche j’ai envie de l’utiliser parce qu’il me plaît profondément et qu’il s’agit pour moi d’un univers approprié aux tourments intérieurs. C’est d’ailleurs déjà le cas des westerns classiques, qui sont autant de tragédies antiques déguisées et traitent des problèmes universels grâce à des éléments très codifiés. Ceux-ci n’ont parfois que peu de rapports avec la Grande Histoire : c’est presque un monde parallèle où les femmes portent des grandes robes et où les hommes ont des chapeaux, et c’est tout ! C’est en tout cas comme cela que je le conçois. Je me projette librement dans ces éléments qui me parlent.

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

 Avez-vous envie d’aborder d’autres genres ?

C. B. : Même si c’est celui que je préfère, j’ai en effet envie d’aborder d’autres genres que le western : en plus du XVIIIe siècle d’Isaac avec ses pirates et des bandits urbains, le Moyen Âge m’intéresserait beaucoup, l’univers contemporain également (je l’ai d’ailleurs abordé plusieurs fois et j’aimerais y retourner et explorer davantage la banalité du quotidien, les décors urbains, les intérieurs modernes). J’aime bien dessiner d’autres choses pour me ressourcer. La science-fiction aussi, pourquoi pas ! Je n’ai jamais vraiment réussi à élaborer quelque chose de satisfaisant dans ce domaine, mais j’en ai très envie. Tout cela permet de renouveler mon approche en abordant des angles différents, tout en réinvestissant un imaginaire qui m’habite depuis l’enfance.

L’une des grandes différences que je note entre Jacques, le dernier Isaac, et Nathalie, le premier Gus, ce sont les décors. Ils sont devenus beaucoup plus dépouillés…

C. B. : Oui, j’avais envie de faire quelque chose de très cartoon dans les premiers volumes de la série, ambition que j’ai progressivement abandonnée pour revenir dans les derniers albums à un dessin plus proche d’Isaac. J’ai conservé l’aspect cartoon, mais je le mélange à davantage de réalisme. En tout cas, au départ, j’avais besoin de laisser aller mon dessin à un style qui rappelle le Popeye d’Elzie Crisler Segar ou évidemment Lucky Luke de Morris. C’était un réel désir d’exploration graphique qui a évolué vers autre chose. De plus en plus, j’aime à dessiner tous les détails du western, les chevaux, les selles, les tissus… J’ai envie de les retranscrire avec tout le sens que j’y vois. Le dépouillement des débuts s’est peu à peu rempli.

Justement, les décors du premier tome m’évoquent un espace mental…

C. B. : Complètement.

Et s’il est vide ou presque au début, c’est peut-être pour mieux le remplir ensuite. 

C. B. : Même au niveau de l’intrigue et des personnages. C’est tout le sens du ressourcement dont je parlais tout à l’heure ; une façon de remettre les compteurs à zéro et de tout reprendre depuis le départ pour mieux reconstruire ensuite. La création des personnages secondaires s’inscrit dans cette logique : d’abord acteurs de second plan, ils se complexifient et montent suffisamment en grade pour atteindre le même niveau d’importance que le héros et parfois prendre leur place. Clem est ainsi de plus en plus sur le devant de la scène, alors qu’au départ ce n’est qu’un acolyte de Gus, à peine esquissé. C’est un personnage qui apportait au récit une note pimentée, une forme de truculence, puis, au fur et à mesure que j’ai travaillé l’histoire, je me suis aperçu qu’il était plus important que je le croyais. Il n’y a pas de hiérarchie entre Gus, Clem et Grat, finalement. En fait, c’est souvent le personnage qui se révèle lui-même, progressivement. J’entretiens un vrai dialogue avec chacun d’eux.

Je ne suis pas dans le même état lorsque je fais une page sur Gus que quand je fais une page sur Clem. Gus est celui qui est le plus facile à faire bouger et aussi celui qui me fait le plus rire. Il m’inspire beaucoup, son caractère insupportable est un véritable moteur, autant pour l’action que pour le dessin. Clem, lui, est plus mesuré. Il est presque aussi fou que Gus, mais en même temps il est père de famille, il a des responsabilités, il doit chercher à se raisonner, même s’il n’y arrive pas toujours. Grat n’a pas encore la place qu’il mérite, mais c’est prévu.

La Fille Christophe Blain

La Fille © Christophe Blain/ chez Gallimard

L’histoire se concentre en effet sur leur évolution respective. Comme dans Isaac le pirate, la série est très marquée par le passage du temps, les marques qu’il laisse, les cicatrices, les bosses et le vieillissement. De ce point de vue, et malgré un titre trompeur, je trouve que Happy Clem est un album de crise lié à cela. 

C. B. : Tout à fait. Et c’est bien sûr volontaire en ce qui concerne le titre.

Cela a-t-il une résonance chez vous, avec votre propre expérience au moment de la création de l’album ? 

C. B. : Oui, probablement. La crise de la quarantaine, par exemple. Même inconsciemment, on raconte ce par quoi on est traversé, on projette des choses sur un personnage, on utilise sa propre expérience… Ce qui est amusant, c’est quand on s’en rend compte plus tard, parfois plusieurs années après. On s’aperçoit qu’on a exprimé quelque chose qu’on ressentait alors sans s’en rendre compte tout à fait.

Je ne me drogue pas, je n’en ai pas besoin : je suis capable d’avoir des visions à jeun !

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

L’obsession de Clem pour les explosifs me paraît représentative de ce qu’il vit : quelque chose explose en lui. 

C. B. : Oui, exactement. Cela fonctionne aussi bien au premier comme au second degré, les deux interagissent et se brouillent. Lorsque Ava a des crises d’inspiration, sa tête est en feu, elle brûle. Je la représente tel quel. Je crois que le sentiment trouve ainsi mieux son expression, plus facilement et plus efficacement. C’est plus marquant. Il en va de même pour l’incarnation de la conscience et de la culpabilité de Clem, avec laquelle le personnage discute ponctuellement. Je la représente sous les traits d’un Cyclope effrayant avec des détails physiques de Clem. Il illustre l’état de ses tourments intérieurs dans ce qu’ils ont à la fois d’effrayant et de ridicule. Car cette conscience monstrueuse peut faire preuve de beaucoup de lucidité et parfois aussi être assez chiante. Elle en fait trop. Elle est présente, elle veut dire quelque chose à Clem, mais lui ne veut pas l’écouter – parfois, il a raison. À travers ce dédoublement contrarié, je veux dire que pour qu’un déni ait lieu, il faut d’abord qu’il y ait un dialogue avec soi. Ce serait très difficile, voire pénible, d’expliquer ça autrement. Ce moment particulier où l’intuition suggère quelque chose et où on la rejette est indescriptible.

En animant cette conscience qui devient un personnage en elle-même, je cherche à montrer le personnage face à ses contradictions. Hergé utilisait le petit diable et le petit ange pour incarner la conscience de Milou, et chez moi cette opposition est mise en scène dans le dialogue très ambigu du personnage avec un autre lui-même. Ce n’est ni un ange ni un diable, mais il est à la fois terrifiant et comique. Ses dialogues sont souvent comiques, mais parfois ils basculent dans une certaine gravité. Je m’amuse beaucoup avec ça. Je suis très heureux de le faire apparaître.

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

J’ai aussi l’impression que cette conscience cyclopéenne se réfléchit dans le personnage de Van Vliet, inspiré de Captain Beefheart. Lui aussi n’a qu’un œil et lui aussi semble savoir plus de choses sur Clem que lui-même. 

C. B. : Oui, c’est un révélateur. Ils se reconnaissent sans se comprendre. Il y a beaucoup de cela chez mes personnages : ils possèdent une acuité assez grande et en même temps ils se trompent. L’influence de Captain Beefheart est difficile à expliquer. Je ne suis pas tout à fait admirateur de sa musique, mais lorsque j’étais ado je lisais les chroniques d’Hamster Jovial dans Rock & Folk, qui parlaient d’un monde qui me fascinait totalement : celui de la fin des années 1960 et du début des années 1970, avec ces groupes bizarres que je ne connaissais pas. J’aimais bien sûr Pink Floyd, King Crimson et sans doute avant tout les Beatles. Mais Gotlib écrivait des chroniques assez pointues sur Captain Beefheart, Frank Zappa et tous ces groupes de rock progressif qui jouaient de la flûte médiévale… Ces souvenirs ne m’ont jamais quitté et j’ai fini par faire des recherches, sur Beefheart en particulier. Au moment d’élaborer l’album Happy Clem et de créer le personnage de Van Vliet, il était issu d’un mélange de deux identités : le vrai Don Van Vliet (alias Captain Beefheart) et Sterling Hayden, un acteur hollywoodien qui me fascine aussi beaucoup pour ce qu’il est (à travers son histoire avec le maccarthysme ou la littérature). Je les ai finalement scindés en deux pour qu’ils conservent leurs particularités et parce qu’ils disaient tous les deux quelque chose de différent.

Au-delà de cela, j’ai du mal à retrouver l’élément déclencheur qui m’a fait réécouter la musique de Captain Beefheart, me renseigner sur ce qu’il a vécu et en faire ce personnage de peintre. En tout premier lieu, ce protagoniste était inspiré par Phineas Gage. Cet homme a réellement vécu au milieu du XIXe siècle, et l’histoire de l’incident de la barre à mine qui lui traverse le crâne lui est vraiment arrivée. C’est une histoire vraie. En 1995, un scientifique a fait des études sur cet incroyable événement, et elles m’ont totalement captivé.

Même si elle est très éloignée de la réalité, même si elle est déformée, la représentation existe parfois autant que la réalité. Elle devient alors aussi forte que son modèle.

Il existe une vraie cohérence entre la crise que traverse Clem et celle des États-Unis à la fin des années 1960. La musique de Captain Beefheart est l’expression de cette crise de conscience qui ébranle le pays et le monde à cette époque : une musique brutale, sauvage, torturée et pourtant magnifique. 

C. B. : Très torturée, c’est le terme, oui. Je pense effectivement que c’est sa raison d’être. Le personnage dégage une ambiance cohérente avec l’histoire. Lorsque Clem le rencontre, il reconnaît en lui sa propre angoisse, il est le miroir de ce qui le torture à ce moment-là. Il est l’expression que tout explose autour de Clem – Clem lui-même se retient d’exploser. Captain Beefheart a d’ailleurs sa place dans l’univers westernien de Gus, puisque, comme beaucoup de musiciens de l’époque, il s’habillait en se déguisant un peu comme les gens du XVIIIe ou du XIXe siècle, avec un côté romantique ou inspiré des cow-boys. Dans le film Pat Garrett et Billy The Kid de Sam Peckinpah, on a même l’impression que les types sont habillés comme des chanteurs des années 1970… Du coup, c’est assez marrant de jouer avec ça, puisque c’est une époque où les repères temporels sont un peu brouillés.

Et puis, le passage entre les sixties et les seventies me fascine totalement, au cinéma comme en musique. Les westerns de ces années me plaisent vraiment beaucoup. Au-delà de Captain Beefheart ou de Bob Dylan, il y a aussi un chanteur que j’aime énormément, et la plupart des chansons utilisées dans Gus viennent de lui : c’est Lee Hazlewood. Mes personnages chantent beaucoup, mais leurs chansons ne sont jamais gratuites. Dans les westerns, le chant est traditionnellement très présent. Morris l’avait bien compris avec la rengaine du « Lonesome Cowboy » à la fin de ses aventures.  Dans les miens, c’est du Lee Hazlewood, du Paul McCartney ou du Jay-Jay Johanson. Ils véhiculent de la mélancolie, mais aussi une forme de dérision. Quand je les écoute, j’ai envie d’écrire. Ils m’inspirent beaucoup.

La fin des années 1960, c’est aussi le psychédélisme, qu’on retrouve beaucoup dans votre travail. 

C. B. : Je suis très marqué par cela, oui. Dans un western, c’est d’autant plus marrant d’inclure du psychédélisme. Cela lui donne un côté acide, le faisant devenir du western de drogué ! Moi-même je ne me drogue pas, je n’en ai pas besoin : je suis capable d’avoir des visions à jeun !

Dès Jacques, le dernier tome d’Isaac le pirate, on trouve cette dimension psyché lors de la course du héros avec sa belle-sœur dans Paris. 

C. B. : Exactement, l’univers se tord en fonction des sentiments du personnage. Je crois que c’est là le principal enseignement que je retiens du psychédélisme.

Créer est une façon d’entretenir un dialogue avec soi, avec ce qui nous est inconnu et qui cherche à affleurer à la surface de notre conscience.

Tout à l’heure, nous évoquions la femme de Clem qui est écrivain, Van Vliet qui est peintre comme son modèle ou comme Isaac… Chez vous, ces personnages d’artistes, de peintres, d’amateurs d’art, d’écrivains ou de lecteurs qui se prennent pour des écrivains sont très présents. Est-ce une façon pour vous de réfléchir sur ce que vous faites ? 

C. B. : Oui. Même si elle est très éloignée de la réalité, même si elle est déformée, la représentation existe parfois autant que la réalité. Elle devient alors aussi forte que son modèle. Et puis, s’interroger sur un point de vue donné sur la réalité, c’est aussi et surtout se demander ce qu’est la réalité. En mettant en scène des personnages qui sont acteurs et témoins de cela, je cherche à montrer comment la représentation change leur regard sur ce qu’ils sont et ce qu’ils font. Souvent, je parle de leurs œuvres sans les montrer. C’est problématique de montrer une œuvre de fiction dans une fiction ou une peinture dans une bande dessinée. On ne voit jamais les travaux d’Isaac, mais en revanche on observe les réactions de ceux qui les regardent. Même chose pour Van Vliet, même si on voit un peu ses tableaux et ses sculptures. Le principal est encore ce qu’ils provoquent : ses peintures fascinent Clem, quelqu’un qui n’est pas un amateur d’art. Tous ces personnages sont en fait légendaires, puisque, à travers la mise en abîme, ils discutent du fait de devenir un personnage, de se projeter dans une représentation, comment ils peuvent influer là-dessus et comment ça influe sur leur vie et sur leur création. La femme de Clem transforme en fiction ce qu’on suppose qu’elle vit, mais on ne voit jamais complètement ce qu’elle vit et on a une connaissance très sommaire de sa fiction.

J’imagine que cela donne une image de la façon dont je fonctionne : même quand on parle d’un sujet qui n’est pas soi ou par lequel on n’est pas concerné, il est sous-entendu par des questions secrètes, souterraines, profondes, intimes qui font qu’il existe. D’une manière plus ou plus cryptée, créer est une façon d’entretenir un dialogue avec soi, avec ce qui nous est inconnu et qui cherche à affleurer à la surface de notre conscience. Quand on est bloqué dans un scénario, par exemple, je pense que c’est parce qu’on a coupé le lien avec ça. C’est pour cette raison que la création n’est pas qu’une affaire cérébrale : il faut qu’elle soit liée au magma interne. Il faut qu’il y ait du mystère là-dedans.

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Parfois, mes personnages sont à la fois bandits et artistes, ils deviennent des esthètes de la transgression. Ils se prennent pour des illusionnistes.

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Il y a une constance chez vos personnages : ils se déguisent beaucoup, ils se masquent, ils sont pris pour quelqu’un d’autre, ils se prennent eux-mêmes pour quelqu’un d’autre… Tout cela est très théâtral. 

C. B. : Il y a un hiatus entre le regard qu’ils ont les uns sur les autres et ce qu’ils sont réellement, et le costume a un rôle très important à cet égard. Depuis Isaac le pirate, c’est déjà très présent. Avec Gus, les personnages sont assez coquets, ils aiment beaucoup s’habiller, changer de vêtements, adopter des styles différents. Ce sont des bandits et ils sont donc en plus obligés d’avancer masqués. Mais ils le font comme des artistes. D’ailleurs, ils sont parfois les deux en même temps : à la fois bandits et artistes. Ils deviennent des esthètes de la transgression. Ils se prennent pour des illusionnistes, ils font des hold-up un peu comme des tours de magie. Et comme n’importe quel créateur, ils ont peur de perdre ce talent, cette capacité à l’utiliser et à l’exploiter. C’est une angoisse qui nous guette souvent et beaucoup, moi le premier – même si maintenant je l’accepte mieux, je la dompte et la perçois désormais comme un mal nécessaire. Je le vis de manière moins brutale, au contraire d’Ava, qui est totalement torturée par ça.

Mais je ne suis pas à l’abri d’un retour plus agressif de ce genre de sentiment. D’ailleurs, je m’identifie beaucoup à Ava. Tous ces personnages me permettent sans doute de me déguiser moi-même avec mon dessin. C’est encore là une forme de transgression. C’est ce qui permet d’être ce qui on veut, comme dans Gus : un jour bandit, un autre shérif. Quant à la théâtralité, il y a en effet une espèce de marivaudage avec les masques, un jeu de l’amour et du hasard qui renvoie encore à la dimension intime des récits. Gus ne vit que par et pour les femmes. Elles comptent beaucoup plus pour lui que l’argent de ses braquages. D’ailleurs, son secret, lorsqu’il devient un pro du poker, c’est qu’il n’est attentif qu’aux femmes qui l’entourent. L’amour, c’est la quête qui le brûle et qui le fait avancer. Gus veut être amoureux. Au-delà du déguisement, ce personnage dispose d’une vraie élasticité, une souplesse tant physique et graphique qu’au niveau de l’écriture. Je peux en faire ce que je veux. C’est encore sa dimension cartoonesque. Il l’est plus qu’Isaac, et c’est la raison pour laquelle j’ai pris un moment mes distances avec lui. Gus est plus immédiatement burlesque et comique, alors qu’Isaac est lourd, plus pesant, plus encombré, plus sombre. Gus est doué pour l’action, alors qu’Isaac apprend. C’est un héros d’une aventure initiatique, il se construit. Gus, lui, existe vraiment, comme le copain d’Isaac, Jacques. Je n’en ai pas terminé avec eux. Là, c’est le moment, c’est mûr, j’y reviens actuellement. Isaac va continuer à apprendre. J’espère aboutir ce retour dans les mois à venir.

Blain en 5 titres

5 – King Kong (2004) : Avant d’être un auteur de bande dessinée, Blain est surtout illustrateur. Dans cet album jeunesse, il adapte le mythe de King Kong en de grandes images qui rivalisent avec la splendeur du film de 1933 – c’en est d’ailleurs le meilleur remake.

4 – La Fille (2013) : Projet hybride entre le livre et le disque, mené en collaboration avec la chanteuse Barbara Carlotti, La Fille est à la fois une histoire d’amour fou, un hommage à la mythique Pravda la survireuse de Peelaert et Thomas, et un petit d’abrégé de psychédélisme, une des obsessions du dessinateur.

3 – Les Ogres (2000) : L’expressionnisme de Blain est saisissant dans cet album écrit par David B., dont l’histoire mêle violence et hantise sur fond de western enneigé. C’est la deuxième et dernière aventure d’Hiram Lowatt & Placido qu’ils signent ensemble.

2 – Olga (2002) est le troisième tome d’Isaac le Pirate, le plus crépusculaire et mélancolique de la série. On croirait lire le Stevenson des dernières années ou certains Conrad – avec cette touche de poésie indéfinissable que Blain apporte à tous ses récits.

1 – Happy Clem (2017) : parce que le meilleur livre de Christophe Blain, c’est celui qu’on a lu en dernier.

Gus Christophe Blain

Gus © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

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