Il est rare de donner la parole aux éditeurs. La raison à ce constat est simple : pourquoi donc s’intéresser à ces petites mains de l’ombre qui vivent sur le dos des auteurs ? Sur le dos, vraiment ? On oublie trop souvent que l’existence d’un livre dépend de cette collaboration. Sans l’éditeur et son engagement, sa vision, sa confiance, son soutien, le livre n’existerait peut-être pas. Un éditeur, c’est aussi une maison, presque une famille, à laquelle l’auteur souhaite parfois s’identifier. Le lecteur peut lui accorder une importance négligeable, l’auteur y trouver une motivation, une connivence, une assurance. C’est pour cela que nous lançons aujourd’hui une série d’entretiens avec des éditeurs venus de tous les horizons afin de discuter de leur métier. Dans un contexte parfois difficile autant pour les auteurs que les éditeurs (indépendants), il nous a semblé pertinent de donner un espace à ceux qui font vivre les livres que nous lisons.

Premier épisode de notre série « Paroles d’éditeurs » avec Benjamin Fogel, co-fondateur de Playlist Society, jeune éditeur de monographies consacrées à la pop culture. Depuis 2015, la collection aborde des figures contemporaines, principalement venues du cinéma ou de la télévision : Michael Mann, J.J. Abrams, Christopher Nolan, les frères Scott (Ridley et Tony) ou encore Paul Verhoeven. À cette collection s’ajoute une autre, consacrée à des entretiens au long cours et dont l’une des dernières publications en date s’intéresse à Pierre Salvadori, auteur du film En liberté !

Carbone : À quel moment et pourquoi as-tu créé Playlist Society ? J’entends par là le projet, le site, puis les livres.

Benjamin Fogel : Playlist Society est né fin 2007. J’avais des problèmes d’acouphènes et les médecins m’avaient « interdit » de continuer d’assister à des concerts, alors que c’était ma grande passion. Pour compenser, j’ai ouvert un blog, intitulé Playlist Society, où je publiais des critiques de disques. Très vite, j’ai également parlé de films, de livres. On était à la fin des années 2000. Le concept de blogosphère était prégnant. On se rencontrait entre blogueurs, on allait boire des coups, on partageait nos découvertes. Des amitiés se sont ainsi créées. Certains blogueurs sont devenus des amis proches. 

Fin 2010, alors que la pratique du blogging s’essoufflait, nous avons décidé avec d’autres blogueurs de nous regrouper au sein d’un projet commun, de fusionner nos blogs en quelque sorte. Nous partagions une vision commune sur les œuvres et la manière d’en parler, il fallait que nous nous lancions. Pour diverses raisons, nous avons conservé le nom de Playlist Society, et en 2011 nous avons mis en ligne un site collectif, à mi-chemin entre la critique culturelle classique et l’espace d’expression personnel. 

Puis, nous avons eu envie d’autre chose. Nous publions des articles de plus en plus longs, complètement inadaptés aux pratiques de lecture sur le Web ; nous avions envie de quelque chose de plus concret, de plus matériel, le tout dans un contexte où nous étions tous branchés littérature. Le déclencheur a été l’arrivée dans le projet en 2014 de Laura Fredducci – qui vient de publier son premier roman, Werner et les catastrophes naturelles aux éditions Anne Carrière. Laura travaillait dans l’édition ; grâce à son expérience, nous avons pu fonder une véritable maison afin de publier des essais prolongeant la ligne éditoriale du site. Aujourd’hui, le site et la maison d’édition cohabitent.

Comment définirais-tu la ligne éditoriale de Playlist Society par rapport à celle des autres éditeurs qui publient des essais sur la pop culture ?

B. F. : Nous avons beaucoup de chance en France au niveau des essais culturels. Le secteur est dynamique avec beaucoup d’acteurs qui font de l’excellent boulot, tout en proposant des lignes éditoriales différentes et complémentaires. Pour notre part, notre ligne éditoriale se définit autour de trois notions : des essais culturels – cinéma, musique et, nous espérons bientôt, littérature, jeux vidéo… – qui cherchent un équilibre entre une pratique universitaire et un rendu très pop culture, hyper accessible au lecteur ; des textes denses et courts où il s’agit d’en dire beaucoup, sans imposer aux lecteurs des heures de lecture ; enfin, une volonté de transmission avec des plans et des sommaires très lisibles, à même de permettre une appropriation rapide du contenu.  

Si elles existent, quelles sont les références françaises qui vous ont influencés ?

Oui, il y a beaucoup de maisons qui nous ont influencés : les éditions Allia pour leur curiosité et leur capacité à dénicher des textes fondateurs ; Le Mot et le reste pour leur ouverture et l’idée que tous les pans de la musique doivent être documentés ; Capricci pour le renouveau qu’ils ont imposé en France. On peut aussi citer deux autres maisons qui ont une ligne éditoriale très forte : les éditions du Murmure et les éditions B2. Enfin, il y a la question des influences graphiques, et là nous devons beaucoup à l’ancienne collection de poche de Gallmeister, avec son approche minimaliste et hyper graphique.

Playlist Society

De haut en bas : Sukkwan Island de David Vann (Gallmeister) ; Pepsi '70 de Fred Turner (éditions B2) ; Rock Garage de Christophe Brault (Le Mot et le reste)

« Je suis persuadé que les éditeurs d’essais culturels peuvent s’unir pour faire grossir ce marché. »

Des références anglo-saxonnes (ou d’ailleurs) également ?  

B. F. : Côté influences étrangères, c’est très simple puisque c’est la maison d’édition qui m’a donné envie de faire des livres : la série « 33⅓ » (Thirty-Three and a Third) chez Continuum, mais aussi Bloomsbury Publishing, dont chaque livre aborde un disque phare de l’histoire de la musique, telle une discographie idéale à lire. C’est ce que j’avais envie de faire avec Playlist Society : une collection où l’ensemble des titres dessinerait un parcours de ce qu’est la pop culture aujourd’hui. À noter que ce sont les excellentes éditions Densité qui ont repris en France le concept de la série « 33⅓ » avec leur collection « Discogonie ».

Comment vois-tu l’état de la littérature cinéphile aujourd’hui ? Car, malgré la place prise par Capricci, on a l’impression d’être loin d’un certain âge d’or de la fin des années 1990 et du début des années 2000 au cours duquel les rayons de la Fnac regorgeaient d’ouvrages…

B. F. : J’ai une vision très optimiste de la production cinéphile actuelle. On dénombre une dizaine d’éditeurs passionnants dans le domaine du cinéma : Capricci, bien entendu, mais aussi Rouge Profond, Yellow Now, Marest, Aedon, Vendémiaire… ainsi que de nombreuses revues : Répliques, Ciné-Bazar, Revus & Corrigés et Carbone… Peut-être les rayons de la Fnac regorgeaient-ils d’ouvrages à l’époque, les gens lisaient aussi peut-être plus de livres sur le cinéma (ou du moins en achetaient-ils plus), mais, à titre personnel, je suis totalement convaincu par la production actuelle. Tous les mois, il y a un paquet de trucs excitants qui sortent. C’est souvent plus que je n’ai le temps de lire. 

Playlist Society

Couvertures de la collection anglo-saxonne « 33⅓ »

Qu’est-ce qui fait un bon essai critique ?

B. F. : À mes yeux, indéniablement, la capacité de transmettre un savoir et de donner des clés au lecteur pour comprendre pour quelle raison telle œuvre ou tel(le) artiste sont essentiel(le)s dans l’histoire de l’art. À partir de là, toutes les approches et formes sont possibles.

Et quel est ton favori ? 

B. F. : L’essai contemporain que je préfère est sans doute Contre le monde, contre la vie, l’essai de Michel Houellebecq sur H. P. Lovecraft. Le livre fonctionne à tous les niveaux : il permet d’apprécier encore plus l’œuvre de Lovecraft, de la contextualiser et de la comprendre, tout en disant énormément sur Houellebecq et en s’intégrant parfaitement à sa propre bibliographie. 

Je suis également obligé de citer un exemple plus récent : Prodiges d’Arnold Schwarzenegger de Jérôme Momcilovic, un essai précis dans ses analyses, ambitieux dans ses points de vue, qui arrive d’un trait à éclairer aussi bien l’histoire du cinéma que celle de nos sociétés modernes. Un modèle du genre.

Parfois te sens-tu limité, contraint ? Voudrais-tu mener certains ouvrages et projets plus loin, mais les moyens manquent ?

B. F. : Il ne se passe pas une journée sans que je ressente de la frustration. Il y a tellement de sujets qui mériteraient d’être traités, tellement de critiques qui ont des choses à dire, sans parler de la masse incroyable d’ouvrages qu’il faudrait traduire. Je relativise souvent cette frustration par le fait qu’il y a déjà plus de bons titres qui sortent que de temps que les gens peuvent consacrer à les lire. C’est important en tant qu’éditeur de toujours publier moins mais mieux. Essayer de faire cinq très bons livres par an, c’est déjà un enjeu en soi.

Désormais, pour un essai, on parle d’un hit commercial à 2 000 exemplaires. Playlist Society n’a pas cette ancienneté, mais comment expliques-tu qu’on en soit arrivé là ?

B. F. : Je ne vais pas répondre à cette question en apportant une analyse poussée des évolutions dans le milieu de l’édition ou me lancer dans une explication comparée des courbes « nombre de livres » versus « nombre de lecteurs ». Mais, dans le cas de Playlist Society, je peux l’expliquer simplement : quand on publie un livre sur un groupe comme Swans, qui joue dans des salles de 500 personnes lors de ses concerts parisiens, on ne peut pas espérer en vendre 2 000 exemplaires. On est sur un marché de niche aujourd’hui ; il faut l’assumer. Je suis persuadé que les éditeurs d’essais culturels peuvent s’unir pour faire grossir ce marché. 

Playlist Society

Un monde parfait selon Ghibli d’Alexandre Mathis aux éditions Playlist Society

Crois-tu encore à la possibilité d’un succès populaire ? À quelque chose de plus large ? 

B. F. : C’est ce qui est beau avec l’édition, tout est possible. On ne sait jamais quel livre va générer un engouement. Il importe néanmoins de remettre le terme « succès populaire » dans son contexte : les essais culturels s’inscrivent dans un marché borné, qui a ses limites. Si les exceptions peuvent toujours exister, cela ne sert à rien de fantasmer dessus. Je ne suis pas le genre d’éditeur qui attend « le » livre qui rentabilisera tous les autres. Je préfère largement publier des bons titres en quantité raisonnable que publier beaucoup dans l’espoir de voir émerger un succès colossal. Réussir à faire un « coup éditorial » ne m’intéresse pas. Ce que je veux, c’est construire une collection cohérente, dans laquelle les gens se retrouvent, dont les ventes moyennes de chaque titre augmentent d’année en année.  

Depuis un certain temps, on voit monter la grogne des auteurs, mais personne ne parle des nombreuses difficultés des éditeurs. N’y a-t-il pas un problème ? Pourquoi personne ne dit que payer aujourd’hui une avance de 500 euros à un auteur est parfois devenu difficile ?

B. F. : Je trouve la grogne des auteurs saine et légitime. La situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui est absurde : un auteur peut travailler des années sur un sujet pour finalement ne tirer que quelques centaines d’euros de son travail. La situation de l’éditeur est loin d’être plus enviable : des milliers d’heures de travail, sans gagner le moindre centime, tout en portant les risques financiers. Il faut être réaliste : comment pourrait-on rentabiliser un chantier aussi important que celui de la création d’un livre en ne vendant qu’entre cinq cents et mille exemplaires de ce dernier ? Parfois, on me dit : « Playlist Society, ça cartonne ! Tu penses bientôt quitter ton job alimentaire ? » Les gens ne se rendent pas compte… 

Avec les auteurs, on joue la carte de la transparence. Cela m’arrive même de leur donner accès à nos comptes pour qu’ils sachent dans quoi ils s’embarquent et connaissent la réalité économique d’une maison d’édition indépendante. 

Comment réagissent-ils ?

B. F. : On aborde toujours le sujet de l’argent et de l’économie très tôt dans la relation avec les auteurs. Quand ils voient les chiffres, ils ne sont pas surpris. C’est uniquement l’illustration factuelle de ce qu’on s’était déjà dit à l’oral. Ils ont les pieds sur Terre. Cela ne les empêche pas d’être déçus et frustrés, je pense. Il est difficile de lire tous ces bons retours critiques sur son livre, de voir qu’il y a un petit emballement autour, mais qu’au bout du compte tout cela ne se transforme pas en vente ni en une rémunération honnête. 

« Réussir à faire un “coup éditorial” ne m’intéresse pas. Ce que je veux, c’est construire une collection cohérente, dans laquelle les gens se retrouvent. »

Playlist Society a déjà abordé pas mal de figures contemporaines reconnues. Vers où voudrais-tu te diriger à présent ?

B. F. : Nous avons beaucoup d’axes de développement en tête. Tout d’abord, nous souhaitons revenir à notre projet initial : proposer des essais culturels en cinéma, musique, littérature, art…, pas seulement en cinéma. Nous voulons aussi nous ouvrir au monde, quitter les États-Unis. Et puis surtout, nous souhaitons publier plus de livres écrits par des femmes et/ou sur des artistes femmes.

Pour l’heure, vous avez surtout publié des livres autour d’auteurs ou de studios. La maison a-t-elle envie d’explorer d’autres angles ? Des thèmes ? Partir d’un sujet pas forcément lié de prime abord à la pop culture, mais qui va s’y rattacher grâce à elle ?

B. F. : Totalement. Il y a un bel exemple à suivre en France avec la collection « « Perspectives critiques » aux éditions PUF, dirigée par Laurent de Sutter. Se servir de la pop culture comme fondation ou point de départ d’une pensée philosophique ou du moins d’une réflexion moderne sur le monde permet de générer des éclairages nouveaux. Typiquement, en ce moment, nous travaillons avec l’un de nos auteurs sur un texte qui s’appuie sur le cinéma contemporain pour réfléchir à la place du miracle religieux dans nos sociétés actuelles. Cette idée d’aborder via la pop culture un sujet qui en apparence ne s’y prête pas fait partie de nos ambitions.

Playlist Society

Sicomore Sickamour de Pacôme Thiellement dans la collection « Perspectives Critiques » des éditions PUF

Que penses-tu de cette nouvelle tendance américaine qui mise sur le storytelling ? 

B. F. : Laura Fredducci et moi-même avons tous deux publié un premier roman qui mêle fiction, biographie d’artistes et réflexions esthétiques, et je crois effectivement que le récit est un médium pertinent pour amener une réflexion sur les œuvres et les mouvements. C’est ce que nous avons essayé de faire avec Génération Propaganda de Benoit Marchisio. C’est un essai sur le studio créé par David Fincher, mais il y a de la tension comme dans un biopic, en mode grandeur et décadence. Je ne dirais donc pas que c’est l’avenir, mais que c’est une voie qu’il faut continuer de creuser. 

C’est aussi une voie que je trouve intéressante, mais n’est-ce pas une manière de lisser un peu les choses ? De les formater, disons. Comme s’il fallait désormais tout filtrer par le storytelling ?

B. F. : Je crois qu’il faut différencier le fait de « filtrer par le storytelling », qui est une manière d’aseptiser le propos, de celui de « valoriser par le storytelling », qui permet d’accroître la force du propos par la dimension narrative. Il faut conserver ce prérequis à l’esprit : ne jamais pervertir l’analyse au profit d’une fluidité narrative. Une fois qu’on a dit cela, si le storytelling permet de mieux transmettre les pensées aux lecteurs et de s’assurer qu’elles s’ancrent plus facilement en lui, c’est forcément une voie à explorer. C’est aux éditeurs d’être vigilants et de maintenir le bon équilibre.  

Playlist Society : les collections

Collection « essai »

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde de Thimothée Gérardin

Entre-temps, Blake Edwards de Nicolas Truffinet

Génération Propaganda de Benoit Marchisio

J. J. Abrams ou l’éternel recommencement d’Erwan Desbois

Le Nouveau Cinéma argentin de Thomas Messias

Les Révolutions de Mad Men de Damien Leblanc

Les Territoires interdits de Tobe Hooper de Dominique Legrand

L’Horizon de Michael Mann d’Axel Cadieux

Paul Verhoeven, total spectacle de collectif

Swans et le dépassement de soi de Benjamin Fogel

Terrence Malick et l’Amérique d’Alexandre Mathis

Un monde parfait selon Ghibli d’Alexandre Mathis

 

Collection « entretien »

Frederick Wiseman, à l’écoute de collectif

Henri-François Imbert, libre cours de collectif

Pierre Salvadori, le prix de la comédie de collectif

 

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