Une fois n’est pas coutume, Carbone sort la carte du double point de vue critique. Autant dire, notre joker ? Pourquoi pas, puisque le film de Todd Phillips, dont on vous parlait (en bien) ici, divise. Comme on le mentionnait déjà, ce stand alone sur le plus démentiel des super-vilains, revenu de Venise avec un Lion d’or dans ses bagages, est source de malentendus. Alors, génial film punk redonnant un peu d’âme à Hollywood, ou brûlot subversif enfariné ?

Contrairement au film, qui n’est pas poilant, l’accueil du très attendu Joker a de quoi faire sourire. Depuis son Lion d’or à Venise, pas un jour sans que le one stand consacré au meilleur vilain de Gotham ne charrie son lot de chiffres records, de déclarations choc, d’avis #choqué de Youtubeurs, d’anecdotes délirantes (outre-Atlantique, une salle s’est vidée dans la panique à cause d’un individu suspect : #choqué) ou de rumeurs à Oscar. Avant même sa sortie salle, le produit « Joker » faisait déjà date dans l’art du teasing. Dans un élan de générosité, sa promo fournissait clef en main les arguments de son appréciation : réalisme sans complaisance, anti-film de super-héros certifié sans OGM (comprendre : sans effets spéciaux), performance floquée « Méthode » de Joaquin Phoenix, casting de produits locaux (Robert de Niro), univers du Comics revu et corrigé par une folie ordinaire d’AOP « Martin Scorsese ». Après dix ans de super-héros sous stéroïdes et de destruction-porn dopé au digital, ressourcez-vous à de l’entertainment sans additifs. Devant ce programme qui fait mousser le pistolet à bulles de la révolte, révélez le spectateur antisystème qui sommeillait en vous. Après Batman et Iron Man, les vengeurs du Capital, découvrez Joker, le héros des indignés. Jackpot : démarrage record aux USA, critique charmée vantant la « revitalisation » du genre, validation par les chevaliers blancs de « l’intelligence collective » (lire l’avis de Juan Branco sur Tweeter : un régal). L’événement redonnerait presque un peu d’espoir aux cassandres de l’usine à rêve. Grâce à ses techniques de vente, pas de doute, Hollywood a encore de beau jour devant lui. Pour ce qui est du cinéma, en revanche, il y a de quoi s’inquiéter. 

Car sous l’emballage se trouve un film, le dernier de Todd Philips, réalisateur entre autres de la trilogie Very Bad Trip. À priori pas le CV le plus évident, c’est rien de le dire, quand on prétend puiser à un sous-sol scorsesien tendance parano (Taxi Driver, La Valse des Pantins). L’idée, pourtant, avait de quoi plaire, avec Joaquin Phoenix dans le rôle du pitre dépravé, et l’ambition de faire pousser le mythe dans les arrière-cours d’un New York de vigilante. Mais quand même, du rire gras à James Gray, la marche semblait bien haute pour Philips. Comme de fait, malgré son décor réjouissant, Joker ne suffit pas à faire de lui un héritier surprise du Nouvel Hollywood. Cocasse, même, de voir un tel éléphant promotionnel accoucher d’une si petite souris. 

Résumons. Ici le Joker n’est pas encore le Joker mais Arthur Fleck, clown professionnel dans une métropole violente, fils à maman, bref, gentil prolétaire du pouèt qui en a gros sur la patate. Au boulot ça ne va pas fort, on lui reproche de faire flipper la clientèle. Faut dire qu’Arthur à un problème, le pauvre, une sorte de maladie qui lui déclenche des fous rires. Il est un peu toqué, aussi, mais juste assez pour qu’on le prenne en affection. Pas compliqué, autour de lui tout le monde est con : son patron, ses collègues, sa mère, les voyous, les riches de Wall Street, les politiciens (papa Wayne, dépeint comme un grossier capitaliste), les privilégiés de la télé – tous pourris.

Joker - Phillips

Joker - Warner Bros. Pictures

Un soir, par un malheureux concours de circonstance, Arthur descend trois harceleurs en col blanc. Bien fait pour eux : l’affaire fait du tapage, la foule enfile des masques de clowns en signe de ralliement. Chouette, ça ressemble à des gilets jaunes des années 1970, en plus stylés quand même, un peu comme dans V pour Vendetta. C’est à ce moment qu’Arthur, dépassé par les événements, décide de se faire justice. Il commet des meurtres foufous, un peu trash mais pas si graves, parce qu’il est entouré de cons qui l’ont bien mérité. À la fin, on l’enferme pour de bon, la vilaine société ne le comprends toujours pas. Alors il court dans un couloir blanc, poursuivi par des infirmiers au ralenti sur de la musique, comme dans l’autre film de Xavier Dolan où un pareil sale-gosse-un-peu-taré-mais-super-attachant-quand-même passait tel un petit oiseau à travers une fenêtre, en symbole d’on ne sait quelle banalité sur ce fichu système qui nous oppresse.

Dans son obstination à vouloir faire de son personnage une victime, à chercher opiniâtrement de quoi justifier sa sociopathie, Joker est un juste reflet de son époque indignée.

À quelques détails près voilà l’idée : convertir le terroriste vicieusement anar de Dark Knight en souffre-douleur des fins de mois. Hélas, à l’image du film, superproduction bio, ce Joker au naturel n’a plus aucune saveur. Sa crasse intérieure n’est que du marketing, au fond de ce vilain qui n’a plus rien de super se tient juste Arthur Fleck, mini pouce du stand up impuissant comme le film à nous surprendre, et se faire aimer de nous pour de mauvaises raisons. Car voici la fonction millénaire du Joker, en tant que variante pop du bouffon de la tragédie classique : rendre le chaos désirable et Batman un peu chiant, démasquer l’hypocrisie de l’ordre social, apporter un minimum de contradiction dans le débat sur la violence, pour le plaisir de la dialectique. La meilleure facette du Joker, comme tout vrai comique, est celle du provocateur, de l’empêcheur de tourner en rond dont le superpouvoir consiste à tourner le monde en ridicule. « Why so serious ? » disait l’autre, dans un mélange de dérision et de menace que rendait terrifiante cette assurance à tout prendre à la légère, cette absence totale d’attaches par amour du chaos – autrement dit du pire. « Pourriez-vous m’appeler le Joker ? » demande à l’inverse le petit nouveau, Joker bien élevé, petit garçon mignon comme tout.  

À vouloir le rendre meilleur, attachant et attaché, Phillips bafoue non seulement l’ADN du personnage mais le sien. Pour rappel, l’homme s’était fait connaître avec des comédies wasp, raisonnablement offensantes pour la classe moyenne et, force est de constater, complètement passées de mode (dernièrement dans un tweet, il regrettait qu’on ne puisse plus faire de films comme Very Bad Trip). Mais décidé à casser l’image ordurière du clown et au passage celle de beauf qu’il se traînait, Phillips, gros malin, n’a rien trouvé de plus fin qu’un virage à 180 degrés : maintenant, il raconte l’histoire d’un offensé du petit peuple. Problème : l’indignation légitime ça n’est pas drôle du tout, ni très intelligent.

Le film n’est qu’une grossière contrefaçon de ce cinéma du glissement dans la folie auquel il prétend s’abreuver. Inapte à provoquer le moindre vertige, il trébuche même sur les clichés les plus boursouflés du genre : quand ça va mal et que le monde s’acharne contre lui, Arthur s’enferme au ralenti dans son frigo, s’invente une romance avec sa voisine de palier, fume clope sur clope et fait couiner le cuir de ses godasses ; quand ça va bien, Jojo danse au ralenti, tantôt dans son costume de barjot, tantôt pour exhiber son torse décharné (la production value de ce blockbuster « zéro déchets numériques »). À en croire les éloges, pourtant, étirer les impros d’un Joaquin en roue libre, les napper d’un coulis de violoncelle, suffirait à faire de Phillips le fils caché du grand Marty. Et même, tenez-vous bien, le nouveau radiographe de l’Amérique malade. 

Joker - Phillips

Joker - Warner Bros. Pictures

Là, à la limite, il y a une part de vérité. Dans son obstination à vouloir faire du Joker une victime, à chercher opiniâtrement de quoi justifier sa sociopathie, le film est un juste reflet de son époque indignée. Une scène en particulier, qui aurait pu être très belle, montre bien les dommages causés  sur l’esprit de provocation par cette conversion express à la chouinerie contemporaine. Au milieu du film, Arthur profite d’une émeute pour s’introduire dans une projection privée des Temps Modernes. Dans la salle, que du gratin en queue de pie, mais dehors la foule gronde, des policiers empêchent les manifestants de pénétrer dans le bâtiment officiel. La symbolique est forte : Chaplin, héros des laissez pour compte, provocateur et vrai Joker avant l’heure, privatisé par les riches tandis que les marginaux, ses héritiers dans le réel, se voient refuser l’entrée. Et que fait Philips de cette belle idée ? Que fait-il de cette situation qui se prêtait à tirer un coup de feu dans la salle de concert, à provoquer comme Charlot une belle scène de panique violente et burlesque, à exploser de l’intérieur le cadre bourgeois où il fait figure d’indésirable ? Il choisit à l’inverse de faire sourire béatement Arthur devant le film (au fond il n’est pas méchant, qu’on vous dit), avant de l’envoyer se faire passer un savon par le richissime papa Wayne dans les vécés. Voici sur quel enjeu étroit se recroqueville ce beau climax tous frais payés : en rajouter une couche dans le harcèlement, accuser encore le contraste entre l’innocence du petit peuple (sourire béat devant Les Temps Modernes) et les puissants. 

Joker - Phillips

Joker - Warner Bros. Pictures

Chaque fois que Philips nous laisse espérer un peu de violence gratuite, un peu de noirceur équivoque dans le personnage, un peu de monstruosité dans la lignée de ses illustres prédécesseurs (Taxi Driver, La Valse des pantins : récits de laissés pour compte autant victimes de la société qu’intoxiqués par elle, porteurs du venin à leur tour), le film s’en remet à la facilité d’un diagnostic pompeusement manichéen. Toute la mise en scène se fait l’écho de cette lourdeur, usant de ralentis jusqu’à l’emphase, de violoncelle et de chorées embarrassantes, quand elle ne retombe pas dans les travers bien connus chez Philips de l’humour beauf, à l’occasion d’un gag qui a pour seul ressort la petitesse d’un nain. 

Que les admirateurs de ce Joker se rassurent, au train où va la machine, la bave de la critique n’atteindra pas leur blanche colombe (récemment, le film figurait en double-page dans les sorties à suivre de Picsou Magazine : sacrément subversif), nul doute qu’Hollywood saura faire fructifier le filon. D’ici là, dans l’attente d’un éventuel retour aux origines du Pingouin sauce Friedkin par les frères Farrelly, on vous invite quand même à revoir la copie parfaite de Christopher Nolan et Heath Ledger, Taxi Driver et le très sous-estimée Valse des pantins, plutôt que du fanservice de tâcheron fardé en cinéma d’auteur. 

Joker

Un film de Todd Phillips

USA, 2019 – 2h02

Avec : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz…

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