Trois ans après Inherent Vice qui trempait son cinéma dans le bain d’une sublime mélancolie, Paul Thomas Anderson semble revenir avec Phantom Thread à ses obsessions formelles, faisant de son personnage masculin un probable double fictionnel. Mais derrière l’homme, il y a cette fois-ci une femme qui fait dérailler le programme.

Exilé provisoirement en Grande-Bretagne, après une trilogie sur l’histoire des Etats-Unis, que pouvait donc y filmer Paul Thomas Anderson dont les films, jusqu’ici, ne semblaient pouvoir respirer hors de l’imaginaire américain ? Une romance, étrange, et un drame gothique, prosaïque, dont l’emboîtement renoue avec le fil de l’œuvre passée. Le croisement d’une obsession et d’une hantise renfermant, une fois encore, le monde dans une boîte mentale où tous les sens se réduisent en image, et cette image en la plus belle des prisons. Ici, la prison est celle de Reynolds Woodcock, styliste dont les robes habillent la haute-société anglaise dans les années cinquante, et dont le génie s’épanouit soigneusement dans les étages d’une maison élevée en spirale autour de son escalier.  Dans ce cloître vertical baigné d’une lumière pâle et clinique, Woodcock règne en maître austère sur une brigade de couturières timides et dociles, appuyée par Cyril, sa sœur, qui tient les piliers d’un édifice voué à la prospérité et au silence. Parfois, comprend-on, une femme passe dans la vie du couturier. La passion est éphémère. Cyril renvoie la fiancée, avec une robe du maître pour toute consolation. Puis arrive Alma, grande tige maladroite à la peau laiteuse que les bouffées d’émois teintent parfois d’émouvantes plaques rouges. Il la séduit, l’installe à un étage de sa demeure, et lui conçoit une robe. Une robe d’adieu, une robe de bienvenue : Woodcock habille les femmes pour les empailler, comme une collection de papillons punaisés sur la carte de ses névroses. Seuls comptent son art, et le souvenir d’une mère adorée qui le visite dans ses rêves, vêtue de la robe de mariée qu’il avait cousue. Les robes et les souvenirs sont la même chose : ce sont des images. Et les images sont, pour Woodcock, le seul mode digne d’habiter le monde.

De cela, une scène de petit-déjeuner en livrera la mesure. Dans la petite salle éclaboussée de lumière matinale, on le voit, lui, penché sur un carnet de croquis dans un rituel immuable qui ordonne ses débuts de journée. Alma, indifférente à ces laudes préparatoires, étale le beurre sur son pain avant de se verser du thé. Dans une véritable érotique du son, Anderson prend ici soin de nous faire entendre le crissement de la lame, l’éclat du couteau qui heurte la porcelaine d’une assiette et le filet de liquide qui se répand dans la tasse. Un bref instant, le toucher devient une écoute, et la chaleur du corps un bruissement auditif. Mais Woodcock, contrarié, en interrompt le cours : « Ne bouge pas tant, Alma ». Le bruit qui le dérange n’est donc pas un son, mais une image. Une image qui, parce qu’elle ne tient pas en place, crée un insupportable désordre dans son agencement du monde, voué à une quête perfectionniste de beauté.

phantom thread

© 2017 Focus Features, LLC.

Chez Anderson, cinéaste puritain, la bataille entre la maîtrise stérile du beau et l’éclat anarchique du vivant est toujours celle de l’image contre les autres sens.

Dès lors, le film semble dévaler la piste que l’œuvre annonçait :  celle d’une bataille, serrée dans un petit théâtre domestique, entre la maîtrise stérile du beau et l’éclat anarchique du vivant. Chez Anderson, cinéaste puritain, cette bataille est toujours celle de l’image contre les autres sens. Dans The Master, le vagabond Freddy ne voyait dans le métier de photographe qu’une double opportunité : d’une part transformer les liquides révélateurs en bouteille d’alcool frelaté ; d’autre part, profiter sensuellement des apprêts d’une jeune et jolie mannequin. L’image, pour lui, restait sans valeur, et ne servait que de carton d’entrée à une fête sensuelle. Pour Reynolds Woodcock, elle demeure au contraire la fin ultime, celle qu’on ne peut faire surgir (la robe, image de la femme) qu’en calfeutrant le fourmillement du monde sous une couche de rituels monastiques. Face à lui, Alma, sa muse, n’aura alors de cesse de lutter dans les interstices de cette liturgie domestique pour faire vivre la chair, rougissante et imparfaite de son corps et de son amour. Une lutte impossible à mener frontalement, sur le terrain des images, et qui prendra donc le chemin des coulisses, dans le boyau des corps, dans les fluides et les humeurs, là où les représentations tremblent et se défont. A la stérilité morbide des images, la jeune femme opposera donc les lois facétieuses du vivant.

phantom thread

© 2017 Focus Features, LLC.

Sauf que le film ne se réduit pas finalement à ce programme. Paul Thomas Anderson sait son goût du perfectionnisme. Il appartient à une lignée de cinéastes américains que dégoûtent le déchet des images, les plans pour rien et les sons accidentels. Mais il ne s’en satisfait plus : dans l’orfèvrerie toujours impressionnante de son cinéma, il a fini par glisser des personnages échevelés, mal fagotés et boiteux dont la présence au monde manifeste la compassion du regard. Derrière sa pâleur académique, Phantom Thread est l’enfant monstrueux de ce tiraillement entre la maîtrise absolue et le rire adressé au monde. Monstrueux parce qu’il est une chimère, à l’image du berceau fantasmatique qui parcourt les derniers plans. Mais enfant, tout de même, d’une vampirisation mutuelle, entre le regard d’un homme obsédé par l’image la plus pure et le trébuchement d’une jeune fille gauche qui lui en livre ainsi la clé, sans le savoir. Leur amour naîtra d’une reconnaissance que l’un ne peut s’accomplir sans l’autre, comme l’image ne le peut sans la chair, et la beauté sans l’imperfection. Scandaleuse union qui les place dans un monde qu’eux seuls peuvent habiter, entre le territoire des fantômes et la ruche des vivants, dans le voile brumeux de la photographie du film. Dès lors, Phantom thread avancera sur ce fil dont le paradoxe fait l’étrange beauté : pour lutter contre le règne cadavérique des images, il faut de la vie, ce qui n’est jamais que le moyen de s’approcher encore plus de la mort.

Phantom Thread

Un film de Paul Thomas Anderson

2017, Etats-Unis, 2h10

Avec : Daniel Day Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville

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