Produit, tourné et distribué en un temps record, Pentagon Papers plie la machine hollywoodienne au rythme de l’actualité. Face aux fake news et au press bashing de l’administration Trump, Steven Spielberg retourne aux préludes du Watergate pour raviver les grandes heures de la presse d’investigation américaine. Plus qu’une période charnière, désormais révolue, c’est un mythe et une nécessité, que l’auteur filme avec la même ambition qu’au temps de Lincoln : sublimer la puissance du storytelling et des corps qui le font exister.

La fiction américaine des années 2010- on parle de celle destinée aux adultes normalement constitués, pas de Justice League – est une immense newsroom. Officielles ou pirates, les fabriques de l’information sont partout. Aaron Sorkin a donné le ton avec The Newsroom, mais les Q.G. glacials où il situait les joutes de The Social Network étaient déjà autant de chantiers où se creusait un nouveau canal d’accès au réel. L’oscarisé Spotlight a directement investi cette mythologie des bureaux à moquette anthracite, peuplés de héros au verbe rapide et aux manches de chemise retroussées. Quand le journalisme n’est pas un motif, il devient un moteur caché : prenant la forme de contre-enquêtes plus ou moins édifiantes, les films de Steven Soderbergh, Bennett Miller, J. C. Chandor ou même Adam McKay se sont substitués à la rubrique faits divers et à la presse d’investigation politico-financière. De thrillers en biopics, le lanceur d’alerte est devenu un héros récurrent. La folle circulation de récits et de données n’a sans doute jamais autant passionné Hollywood, dont les maîtres d’œuvre sont nombreux à se révéler en reporters ratés – mais quelquefois virtuoses.

Avant d’embrasser l’autre grande marotte de la décennie (l’héritage des années 1980) avec Ready Player One, Spielberg rejoint donc ce cortège. Pentagon Papers est l’occasion de jeter la lumière sur le prélude à l’affaire du Watergate, trop souvent passé sous silence : en 1971, le New York Times puis le Washington Post diffusent les dossiers secret-défense révélant l’implication stratégique des États-Unis dans la guerre du Viêt Nam. Face aux remontrances du gouvernement, décidé à faire interdire par la Cour suprême toute publication supplémentaire sur le sujet, les décideurs du Post (au premier chef Kathleen Graham, devenue directrice de publication suite à la mort de son mari) s’efforcent de tenir bon au nom de la liberté de la presse.

Nouveau cap

Pour Spielberg, c’est peut-être aussi l’opportunité de clore ce qui ressemble à un triptyque démarré avec Lincoln et poursuivi avec Le Pont des espions. Si Pentagon Papers résonne de manière plus évidente avec ces deux films qu’avec ses fresques plus anciennes, ce n’est pas seulement parce que des dossiers spécifiquement américains y sont épluchés. Plus largement, son rapport à l’histoire semble avoir basculé : avant Lincoln, la matière historique se réduisait pour le meilleur et le pire à une exploration personnelle. De son propre aveu, filmer la Shoah en noir et blanc ou le D-Day façon embedded, c’était respectivement prendre acte d’une judéité longtemps occultée et rendre hommage à papa Arnold, qui avait lui aussi endossé l’uniforme de l’U.S. Army ; en somme, entrer dans l’âge adulte en cherchant dans la grande histoire des points de contact avec la petite (la sienne, existentielle ou familiale). En suivant cette démarche, Spielberg avait sans doute atteint son meilleur avec Munich. Nouant un dialogue évident avec l’ère Obama, Lincoln a donc marqué un changement de cap : ce que Spielberg venait chercher dans la figure ravinée du seizième président, c’était le calque subtil de l’actualité. Le combat pour faire entériner le treizième amendement, livré avec des talents de conteur hors pair, renvoyait aux enjeux de l’Obamacare, tout comme Le Pont des espions achevait de démonter la rhétorique ayant conduit au désastreux bilan de la War on Terror.

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Pentagon Papers © Universal Pictures International France

Naissance d’un pouvoir

Pentagon Papers est du même bois : tandis que l’intrigue vient venger une presse vilipendée par l’administration Trump et défendre un idéal partagé tout à la fois par CNN, Mediapart et Charlie Hebdo (il fallait bien s’appeler Spielberg pour réconcilier les deux derniers), l’interprétation de Graham par Meryl Streep offre une caisse de résonance supplémentaire au séisme #metoo. Mais, au-delà de ces ponts voulus ou fortuits avec les causes du moment, le film embrasse plus largement l’obsession contemporaine pour l’usinage de l’information et permet à Spielberg de la sublimer, tout en bouclant la boucle ouverte par Lincoln. Pentagon Papers ne se contente pas de se rallier aveuglément au beau et au bien, mais expose une genèse singulière amorcée par le biopic sur Abraham Lincoln. Il s’agissait moins alors de raconter les origines d’une lutte politique que de radiographier le génie du storytelling qui l’avait portée. Spielberg ne célébrait pas la vie d’un saint, mais la naissance d’un pouvoir – celui du verbe et du conte, ferments de l’unité et de la démocratie dans un pays encore enfant, en souffrance d’un grand récit national.

Spielberg braque les projecteurs sur l’éclosion du pouvoir de la presse afin d’en extraire la grandeur et de prouver que cette machine à récits est un outil bienveillant, pourvu qu’on s’en saisisse avec la bravoure et le bon sens du common man.

The story

Significativement, Pentagon Papers commence presque là où s’achevait Lincoln : comme s’ils avaient perverti la leçon du grand abolisseur de l’esclavage, les présidents Truman, Eisenhower, Kennedy, Johnson et Nixon se succèdent dans un numéro de storyteller non plus voué à fédérer le peuple, mais à l’abuser. L’implication des États-Unis dans le conflit vietnamien se retrouve couverte par l’art du boniment. Partant d’un tel postulat, la lutte de Graham et de Benjamin Bradlee, rédacteur en chef du Post (interprété par Tom Hanks), est supposément légitimée de facto, et l’accusation fake news se retourne contre les gouvernants au lieu de frapper les médias. Seulement, si la presse s’affirme ici comme (contre-)pouvoir, n’est-on pas en train d’assister à l’invention d’une autre machine à histoires susceptible de tromper le peuple, tout comme le storytelling vertueux de Lincoln peut avoir son revers cynique et dévastateur ? Sur le papier, on voit comment le supporter de Trump ou le complotiste excité pourraient vouloir tordre une telle ode au journalisme libre, arguant que c’est justement cette prise de pouvoir des journaux en lieu et place du peuple qui fonde leur méfiance envers la sphère médiatique.

Common sense

Spielberg se hisse au-dessus d’un tel débat. Se distinguant à la fois des hommages énamourés à la presse (façon Spotlight) et des questionnements théoriques autour du poids de l’information ou du fait divers sur la société américaine (façon Aaron Sorkin ou Bennett Miller), il braque les projecteurs sur l’éclosion de ce fameux pouvoir afin d’en extraire la grandeur et de prouver que cette faramineuse machine à récits est un outil bienveillant, pourvu qu’on s’en saisisse avec la bravoure et le bon sens du common man. Pas question de tout miser sur le langage, comme ses contemporains lorsqu’ils racontent l’ère informationnelle (l’école Sorkin, encore une fois) : le principe est justement de penser physiquement cette revanche de la presse. Et d’en tirer à la fois une épopée et une fable optimiste à la Capra. Dans la tradition populiste hollywoodienne des années 1930 (Capra mais aussi La Cava, McCarey, etc.), le pouvoir est souvent transféré miraculeusement à l’homme de la rue ; la bonté foncière et le common sense de celui-ci lui évitent de reproduire les abus des puissants. Spielberg en fait autant dans Pentagon Papers : le journalisme apparaît comme une discipline foncièrement juste car forgée dans le common sense, le sens commun.

 

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Pentagon Papers © Universal Pictures International France

Si dans Pentagon Papers les journalistes gagnent des atours héroïques, c’est parce que leurs gestes véloces, hardis, ressemblent à ceux d’un seul homme travaillant à sa survie.

Bodies of news

Le bien-fondé de l’entreprise n’est toutefois pas démontré de la même manière que chez Capra : il s’agit plutôt de filmer la nature organique, physique donc, du journalisme. En tant que processus vital, c’est une activité haletante qui a beaucoup à voir avec le mouvement. La newsroom est un corps, et le désir fiévreux de raconter une histoire est comme la faim, la soif ou la pulsion érotique : il pousse à courir et à communiquer, si bien que les enfants peuvent s’illustrer comme dans un jeu de piste – à l’image des tout jeunes grouillots galopants, envoyés d’un bureau à l’autre pour colporter les pièces à conviction. Les corps usés trouvent à se revigorer, comme celui de Bob « Saul Goodman » Odenkirk, légèrement défraîchi et pourtant galvanisé par la recherche de sources à travers le territoire. En définitive, si les journalistes gagnent des atours héroïques dans Pentagon Papers, ce n’est pas pour des raisons idéologiques, c’est parce que leurs gestes véloces, hardis, ressemblent à ceux d’un seul homme travaillant à sa survie.

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Steven Spielberg, Meryl Streep et Tom Hanks sur le plateau de Pentagon Papers © 2017 TWENTIETH CENTURY FOX FILM CORPORATION

Une histoire américaine

Là où il ne pourrait y avoir que des scènes de manigances obscures et de luttes d’influence fondées sur la punchline retorse, la résistance de la presse s’exprime par cette analogie géniale, toute en frénésie et en déplacements fulgurants, entre le fait d’informer et celui de maintenir un corps en pleine santé. Pour Spielberg, c’est une manière de s’approprier la grande question du storytelling, dont le Hollywood contemporain ne cesse de faire son miel. Mais au lieu de le traiter comme matière à débats d’instruction civique (rares sont les films-dossiers des années 2010 qui échappent à ce travers), il fait du jeu de va-et-vient entre mensonge et vérité une sorte de fonction vitale au sein de la société, afin de dire combien il s’agit d’un principe moteur de l’histoire américaine. Son ambition est moins de trier le vrai du faux, de rediscuter la notion de vérité que de montrer comment le génie américain du récit a su produire le meilleur – même s’il a aussi engendré le pire. Depuis les anecdotes intempestives racontées par le vieux Lincoln dans les coursives de la Maison-Blanche, jusqu’aux silhouettes encravatées traversant à la hâte les open spaces du Post, c’est un seul et même corps qui se bat, se débat et qui respire – celui de l’Amérique.

Pentagon papers

Titre original : The Post

Un film de Steven Spielberg

États-Unis, 2017, 1 h 55

Avec : Meryl Streep, Tom Hanks, Sarah Paulson

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