Ravivant les grandes heures de la presse d’investigation américaine pour remettre le regard en place à l’heure où Trump avec ses fake news fait douter du réel, Pentagon Papers a su filmer le journalisme à hauteur d’homme – les corps qui font exister les newsroom et leur storytelling du quotidien-, mais aussi de femme. Nous le disions pour la sortie du film « Meryl Streep offre une caisse de résonance supplémentaire au séisme #metoo. » Et si la chose allait plus loin ? Et si le grand personnage du film était d’abord et justement cette femme, Katharine Graham ?

Curieusement, étant donné son juste sujet et un cinéaste taraudé par le caractère du « juste » (au sens large), au moins depuis La Liste de Schindler, le film est d’abord le fruit d’une injustice. Puisque à l’origine de la divulgation au public des « Pentagon Papers », il y a le New York Times, qui a fait l’essentiel du boulot, et non le Washington Post, arrivé second et surtout après que son éminent concurrent dut déclarer forfait, sous le coup de l’intervention autocratique de « Tricky Dick » Nixon (ce que le film raconte très bien d’ailleurs, en y consacrant le temps qu’il faut). Alors pourquoi – au juste – avoir construit un film autour du Post au lieu du Times, comme en deuxième main de l’événement, écho atténué du scandale, s’il n’était que de conter la grandeur, le cran, d’un journalisme historique en nos temps malmené (comme la démocratie) ? S’il n’était question que de lui rendre hommage ou précisément justice – la presse d’investigation comme contre-pouvoir et contrechamp vrai aux mensonges d’État ? À quoi bon ? Deux raisons. 1. Parce que c’est une femme qui récupère ici la main, dans ce récit secondaire en relai du scoop original et de la première publication. 2. Parce que c’est d’une vaste répétition que relève Pentagon Papers en effet, aux deux sens tiraillés de la répétition : celui de la réédition, donc le clou enfoncé de la voie ouverte par le New York Times, et celui de la répétition générale, le prélude à la grande affaire révélée l’année suivante bel et bien par le Washington Post, celle du Watergate. Or les deux raisons n’en sont qu’une : il s’agit de rétablir aux deux bouts et de réhabiliter (avant, après et de toute façon trop tard) le rôle passé sous silence de cette femme, Katharine Graham, dans la conduite de son journal, le Washington Post, devenu symbole de la presse libre. Conduite audacieuse, à ses risques et périls, et par-dessus tout désobéissante.

Catastrophic events do occur, you know

Katharine Graham désobéit à sa classe, à son milieu, à son rang, au rôle dévolu à son sexe bien sûr. C’est cela que déroule et accompagne le mouvement du film, un sentiment d’illégitimité peinant à faire bonne figure, à se plier gauchement aux manières, jusqu’à ce que la « catastrophe » (sur la probabilité de laquelle Katharine insistait tant et, veut-on croire, comptait secrètement) ouvre une faille providentielle pour renverser le jeu. Au-delà d’un dilemme assorti de sa prise de décision tout à fait essentiels mais qui à eux seuls ne rendraient pas le récit à ce point captivant (l’issue, on la connaît), ce qui fait le prix de la construction serrée, toute de bredouillements et de redites, de Pentagon Papers, c’est le spectacle du cheminement, et son franchissement subreptice, du personnage de Katharine Graham vers la désobéissance. Itinéraire sinuant pour l’essentiel entre les scènes et leur agencement de haute volée, par une science du montage qui se révèle moins parallèle (dos à dos) que mitoyen, rapprochant les lointains – comme en attestent les innombrables coups de téléphone, jusqu’à l’appel combiné central – de façon que les séquences incidemment résonnent, se font écho, façonnent ce grand déroulé sonore, somme bruissante, crépitante et grésillante de bruits, de paroles et de mots qui tombent dans l’oreille jusque-là discrète de celle à laquelle on refusait, précisément, la parole. À laquelle l’on déniait tout rôle. Pentagon Papers est avant tout cela : un beau film de parole, mais de parole coupée. Il s’agit dès lors de pouvoir en placer une, et de jouer un rôle clé.

Pentagon

Pentagon Papers © Universal Pictures International France

Spielberg réussit à nous montrer comment une valeur collective et universelle, la liberté d’expression (vue ici par le prisme de la liberté de la presse), demeure incomplète et comme faussée tant qu’elle ne s’affirme pas dans la libre parole de chacun.

What’d she say ? 

Une partie de la critique du film, hélas pas la moindre, en a simplement tu ou gentiment déprécié le canevas féministe – ce terme urticaire en cinéphilie, tandis que des notions viriles, l’héroïsme masculin ou certaines belles ambiguïtés de la mâle camaraderie ont toujours servi de garanties « objectives » à la noblesse morale et à la vertu esthétique d’une œuvre. Ce que le film de Spielberg réussit si bien, pourtant, c’est à nous montrer comment une valeur collective et universelle, la liberté d’expression (vue ici par le prisme de la liberté de la presse), demeure incomplète et comme faussée tant qu’elle ne s’affirme pas dans la libre parole de chacun et (en l’espèce) de chacune, pour soi-même et en son nom. L’histoire est donc très exactement celle de la libération de la parole d’une femme simultanément à la défense du Premier Amendement de la Constitution des États-Unis. Par l’effet de concomitance élaboré minutieusement à la mise en scène. On n’a pas l’un sans l’autre, partie liée. Le personnage et l’idée. Le film n’use du montage parallèle pour charpenter son récit qu’aux fins d’imbriquer les deux mouvements, de courir les deux lièvres (liberté de la presse, libération de la femme) d’un seul tenant. Tout ici, en se répétant, se répond, se relance, rime, communique : deux fois un garçon coursier s’élance dans la rue et manque de se faire renverser par une voiture ; deux fois Ben se présente sans s’annoncer chez Katharine histoire d’avoir, en tête-à-tête, un entretien préalable et sérieux ; et, comme en miroir de ce dialogue (là une balle violette au centre du plan, ici un bouquet de violettes), deux fois un échange en aparté inquiet a lieu entre Katharine et McNamara ; il faut appeler deux fois et à partir de deux différentes cabines téléphoniques pour brouiller les écoutes ; elle se réveille deux fois dans un sursaut accablé au milieu de la paperasse administrative ; elle traverse à deux reprises une rangée strictement féminine (l’une composée de secrétaires, l’autre d’admiratrices) derrière laquelle les costards cravates forment un aréopage imposant (à l’occasion de l’entrée en bourse la première fois, de la sortie du tribunal la seconde). Et bien sûr, il faudra à Katharine prendre la décision deux fois de consacrer la une du Post aux documents fuités, malgré une mise en garde de toute part réitérée. Persiste et signe, et publie.

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Pentagon Papers © Universal Pictures International France

I’m talking to Mr. Bradlee now

Pentagon Papers se construit donc au gré de ces répétitions sans garantie : qu’elle commence par dire non, soit, on peut admettre la frasque, le caprice, à la limite, mais qu’elle récidive en ayant le dernier mot, ça ne plaisante plus, ça bafouille. Qu’elle soit deux fois mise en demeure de dire son mot et qu’elle tienne parole, ce n’est plus lubie mais persévérance, sa responsabilité ferme au nez des conseillers défaits, réduits soudainement au silence, interloqués. Mise au défi en redoublant sa désobéissance d’aggraver son cas – cette seconde fois dans le sang-froid du face-à-face, non plus au téléphone et le montage rapide des plans successifs en cristallisation bouleversée : il y a là une jubilation propre au personnage en même temps que proprement cinématographique, dans ce redoublement et cette aggravation, qui emporte une adhésion joyeuse. « My decision stands. And I’m… going to bed. » Le film, très dialectique, grâce à un montage et un découpage rendant les pièces des bureaux et des résidences, comme les consciences, toutes attenantes, est rythmé à la vitesse de la parole qui circule avec l’exacte vivacité de la pensée (leçon hawksienne retenue). Sauf qu’avec Pentagon Papers ce n’est plus la belle parole digressive venant temporiser la réflexion juridique, militaire et politique de Lincoln (raconter une petite histoire édifiante le temps de peser, de repenser au contenu d’un télégramme à écrire avant l’aube, par exemple), pas plus la parole habile, technique et diplomate faisant pièce aux puissances rhétoriques retorses du Pont des espions, mais la parole empêchée, sans cesse interrompue, illégitime et intimidée, de son héroïne à la féminité classique, démodée (années 1950), en butte à deux paroles d’autorité : parole administrative et de raison d’un côté, journalistique et de conviction de l’autre, incompatibles entre elles (cf. cette phrase que Katharine ne parvient pas à prononcer en temps voulu alors qu’elle la sait : « Quality drives profitability »). En revanche, c’est une nouvelle fois l’occasion de faire les comptes et le décompte d’une époque, de ses répercussions, pour un cinéaste qui toujours a abordé la question du juste, du légitime, comme dilemme et destin de l’être « en responsabilité », engagé dans des actions, des décrets dont il est moralement comptable – si l’on veut, le sentiment de comptabilité l’emporte chez lui sur celui de culpabilité, ce qui n’est pas plus mal. Faire ses comptes (profitability) vs rendre des comptes (quality), tels sont les termes hâtifs du credo spielbergien. Cependant, ces deux discours qui s’affrontent s’entendent (momentanément) au moins sur une chose : faire taire Mrs. Graham.

Avec Pentagon Papers, ce n’est plus la belle parole digressive venant temporiser la réflexion juridique, militaire et politique de Lincoln, mais la parole empêchée, sans cesse interrompue, illégitime et intimidée, de son héroïne à la féminité classique, démodée, en butte à deux paroles d’autorité.

It’s hard to say “no” to the president 

Que les choses soient claires, le premier à lui couper la parole, c’est Ben Bradlee, le rédacteur en chef. Oui, même Ben. Tout aimable soit-il avec sa patronne (et sans la moindre galanterie, poursuivant assis la lecture du journal lorsqu’elle paraît pour le petit déjeuner et renverse une chaise), il y a des limites, ce n’est pas elle qui va lui apprendre son métier de journaliste : « Katharine, keep your finger out of my eye! » Elle en reste coite, et un peu honteuse. Ensuite, c’est le conseil d’administration qui l’ignore et la réduit au silence, puis les conseillers qui ne la laissent pas en placer une (plan génial où, dans leur dos à peine visible, elle allonge le pas comme elle peut derrière eux). À table, il convient mieux de se taire et d’écouter ces messieurs faire de l’esprit, de rire quand il le faut, même s’ils ne vous accordent aucune attention, puis au moment opportun de s’éclipser dans le petit salon des dames, les laisser entre hommes à leur discussion de spécialistes (qui n’a pas un jour vécu l’une ou l’autre de ces situations à la tonalité confusément surréaliste, humiliante et feutrée ne peut goûter tout à fait l’ironie pensive du film et de son personnage principal). Jusqu’au film lui-même qui la coupe au milieu de telle ou telle phrase, cut pour passer à la séquence qui suit. Quand on ne l’interrompt pas, on la flatte ou on l’ignore, on passe outre. On lui retire sa propre voix (au chapitre) en lui rappelant ce que son défunt mari ou feu son père aurait convenu ou décidé ou pensé, à sa place. Etc., etc. Seulement, au milieu de ces réductions au silence, de cette condescendance affable, de ce soupçon d’incompétence intégré par l’intéressée, traqueuse à la moindre réunion et qui semble toujours trembler en société, il y a, soudain, une intervention, différente, étonnante, et qui renverse tout. Cela advient aux deux tiers du film. Un personnage qu’on avait à peine vu jusqu’ici s’avance. C’est Liz, la secrétaire.

Pentagon

Pentagon Papers © Universal Pictures International France

Katharine Graham est en train de maladroitement encore chercher à s’exprimer en public, devant un parterre d’invités endimanchés alignés dans son jardin. Chez elle, maîtresse des lieux, elle prend la parole pour un toast (ça va, c’est inoffensif). Et, contrairement à toute logique, à tout protocole ou tout sens hiérarchique, pour ce qui se révèle l’un des plus beaux moments du film, la secrétaire s’interpose, lui fait signe, insiste, l’interrompt encore. Il faut que Katharine réponde au téléphone. Cette unique fois, couper la parole est l’inverse exact de réduire au silence. Cette intrusion, la plus embarrassante de toutes, par son insistance, son inconvenance (une simple employée !), est aussi la seule, belle et indiscrète, incitation à ce que le personnage prenne la parole, à suspendre le moment et le cours mondain des choses et à faire événement – en s’isolant dans la pièce d’à côté. Insolemment, il s’agit de laisser hôtes et toast en plan pour aller décrocher le téléphone et prendre sa place – au centre : tous en duplex font à distance une brève corolle autour d’elle et la cernent, le Washington Post symbolisé au grand complet, chacun suspendu au téléphone puis à ce qu’elle va décider. À mal se conduire, à ainsi s’interposer, on peut changer la donne. Le compte à rebours avant impression est lancé.

L’irruption de ce petit personnage invisible jusqu’alors est une grande idée de cinéma, le grain de sable. Instantanément, on sent que c’est de son initiative qu’elle s’incruste et qu’Arthur à la manœuvre avait tout intérêt à lui conseiller de ne pas déranger sa patronne ; c’est l’image de la désobéissance même. Le film ne serait pas aussi classique, il faudrait parler d’image mentale ad hoc, convoquée par Katharine pour l’extirper de ce pince-fesses et de son rang assommant à tenir. Et voilà que le petit personnage surgi à l’avant-plan la coupe, la pousse, avec un culot et une contenance qu’il restera à Katharine à son tour à appliquer, en se faisant un peu violence, pour trouver, seule, l’aplomb nécessaire, l’ouvrir enfin, joindre le geste à la parole. Une fois. Deux fois : « Mrs. Graham? » Pour accomplir la catastrophe.

Pentagon Papers

Titre original : The Post

Un film de Steven Spielberg

États-Unis, 2017, 1 h 55

Avec : Meryl Streep, Tom Hanks, Sarah Paulson

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