Le cinéma de Tarantino a toujours assumé l’écran. N’a jamais fait semblant de l’oublier, d’en écarter les bords. Au point de le redoubler le plus souvent possible, d’en multiplier les occurrences, d’en affirmer l’artifice. Cinéma du réel pour autant qu’il ruse avec lui, lui donne du fil à retordre autant qu’une bobine à dérouler, à faire défiler. Once upon a time… in Hollywood se propose aujourd’hui de montrer littéralement son envers, d’en retourner le décor. Il faut y voir comme une variation sur Sunset Boulevard : de la même manière que Wilder y faisait parler un mort, c’est à une résurrection, sous la forme d’une uchronie contemplative à combustion lente, qu’il nous invite à reconsidérer son œuvre depuis son point de départ : un certain été 1969 donc, à Los Angeles … 

« Everybody be cool, this is a robbery » (Pulp Fiction, 1994)

Braquer le cinéma, ni plus ni moins, et demander à ses spectateurs de rester cool, à l’image de ses personnages. À cette injonction, Tarantino dut d’emblée son immense popularité comme une tenace réputation de petit malin. Un temps parangon de cette coolitude pop qui porta d’emblée sur son cinéma naissant l’ombre de la suspicion, il lui fallut attendre son troisième film, Jackie Brown (1997), pour mieux circonvenir à sa réputation de sale gosse grimaçant. De « vrais » personnages y dévoilaient une épaisseur inédite – croyait-on, un vécu qui les faisait venir de loin. Pourtant déjà les Dogs (1992) comme les tueurs de Pulp Fiction, sous leur apparence de pures surfaces, ne se suffisaient jamais à eux-mêmes, porteurs d’une histoire qui les dépassait de beaucoup. 

Depuis toujours, les personnages de Tarantino ne sont jamais uniquement ce qu’ils paraissent. Non que leur paraître soit faux en soi, ils ont simplement la prétention de ne jamais être univoques, contrairement à l’air qu’ils se donnent. On ne compte plus les agents doubles qui peuplent son cinéma, infiltrés dans la fiction, toujours ici et pourtant ailleurs. En quoi le cinéma de Tarantino ne s’oublie jamais comme cinéma, ce qui pourrait en faire un maniériste, à ceci près que la cinéphilie ne participe pas de sa manière ; il s’agit bien plutôt de sa matière. S’il n’oublie jamais le quatrième côté, la place du spectateur, c’est parce que ses personnages jouent toujours pour nous – on ne compte pas plus leurs adresses directes à la caméra, dans la pleine conscience de jouer leur rôle. Comme si chacun incarnait jusqu’au spectateur lui-même, en appelait d’emblée à l’identification, avec assez d’avance pour deviner ses désirs. Il fallait que l’un d’eux les subsume tous, il fallait pour cela un acteur ; un acteur et – comme par hasard – son double. 

Pour la première fois, Tarantino offre non plus ses personnages à des acteurs, mais à l’inverse des acteurs à ses personnages.

Trouble dans les genres

Soit Rick Dalton (Leonardo Dicaprio) et sa doublure cascade Cliff Booth (Brad Pitt), deux stars absolues devenues has been le temps d’un film. De fait, chacun est ici lui-même référencé à un double, ainsi de l’acteur à son cascadeur, de la star à son envers. Cet abyme constant fait le matériau de départ à quoi tout film de Tarantino prétend. Le cinéaste ne cesse ainsi d’accumuler les preuves d’un jeu permanent avec le réel, comme celui du chat et de la souris. Dalton depuis longtemps rêve de cinéma, cantonné à la télévision. C’est elle qui d’ailleurs ouvre le film, lequel multiplie les plateaux, de télé comme de cinéma : nul ne saurait s’y retrouver. C’est que du réel au tournage, d’un genre à l’autre, du cinéma à la télé, de l’acteur à son personnage, la frontière n’y cesse de se déplacer : est-on dans le film ou sur son tournage ? A la télé ou au cinéma ? Dans un western ou bien dans un possible film d’horreur ? Tout cela participe de la souveraine ambiguïté qui préside au film, à son véritable suspense : si l’on sait toujours où l’on se trouve – Tarantino ne cesse de flécher le parcours topographique de ses personnages, au gré d’enseignes et de panneaux indicateurs, on ne sait pourtant jamais précisément où l’on va. 

Le film commence comme de juste par l’arrivée d’un agent (Al Pacino), qui a rendez-vous avec Rick Dalton (Dicaprio). Surprend d’emblée l’utilisation que Tarantino fait pour la première fois des dialogues. Eux qui jusqu’alors précédaient l’action, au point de confondre punchlines et coups de revolver, ne sont cette fois-ci que mise à plat, pure mécanique tautologique : Pacino raconte à Dalton les films de lui qu’il a vus, comme tout ce qu’il a fait le soir précédent ; l’image redouble alors ses mots avec une parfaite exactitude.

Once Upon a Time...in Hollywood - Copyright 2019 Sony Pictures Entertainment Deutschland GmbH

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En parallèle, un narrateur omniscient réduit à sa seule fonction (il n’appartient pas au film), commentera de temps en temps les images de la même manière, sous forme de description purement objective. On pourrait objecter l’inutilité de ce narrateur, mais c’est oublier que pour chaque image, Tarantino aime aussi faire entendre une voix. Qu’il se rêve écrivain autant que cinéaste. Ainsi les mots et les images pour la première fois s’indifférencient, se renvoient la balle, associent leurs musiques. Pacino finit par faire valoir à Dalton la nécessité d’en passer par l’Italie, ainsi qu’en son temps Eastwood put y devenir la star que l’on sait. Quels sont alors ses arguments ? Réduit à jouer les guest, c’est-à-dire les méchants (voir ainsi les scènes mémorables que Columbo put offrir à certains), Dalton ne saurait survivre aux séries dans lesquelles il joue désormais, interdit de happy end, puisqu’il se voit toujours condamné à mourir à la fin. Il lui faudra sans cesse recommencer de zéro. En quoi Tarantino accompagne son personnage dans cette remise à plat, reprend son cinéma depuis le début ; offre pour la première fois non plus ses personnages à des acteurs, mais à l’inverse des acteurs à ses personnages.  Il est peu dire que Dicaprio et Pitt y sont à leur sommet. Dicaprio y pleure comme peu avant lui (on ne voit guère que James Mason pour pleurer aussi bien, en particulier dans A star is Born de Cukor, un film qui résonne particulièrement avec celui-ci, on y reviendra). 

Tarantino prend tout son temps pour raconter son histoire, à la manière d’un conte cruel qui remettrait sans cesse sa fin à plus tard.

Macadam Cowboys

Sur quoi pleure-t-il ? Evidemment sur son passé qu’il croit perdu, incapable de comprendre la situation  – pour le moins historique, où il se trouve. Si la télévision a déjà pris le relais du cinéma, le Nouvel Hollywood s’apprête à débouler avec Easy Rider, l’été 1969 à prendre fin cette nuit du 8 août vers laquelle le film et ses personnages lentement convergent, où l’actrice Sharon Tate et ses invités furent assassinés par des membres de la « famille » Manson. Cette lenteur nous invite à l’indolence plus et mieux qu’à l’ennui : il est vrai que Tarantino prend tout son temps pour raconter son histoire, à la manière d’un conte cruel qui remettrait sans cesse sa fin à plus tard. Suivons donc Rick Dalton et Cliff Booth le long des routes qui serpentent sur les collines de Los Angeles, nous invitent à contempler ses lumières qui, la nuit tombée, font chaque jour renaître le cinéma. Ces deux-là ne sont pas, de prime abord, très sympathiques. Au reste, peu de personnages le sont chez Tarantino. Est-ce à dire qu’ils ne doivent pas nous émouvoir ? Les larmes de Dalton, si abondantes, nous touchent de fait au cœur lorsque confronté à une enfant actrice trop concentrée pour être honnête (laquelle ne sait rien faire de son innocence, contrairement à Dalton, homme-enfant livré à lui-même et son ego perdu), il lui révèle à quel point le miroir de la gloire supposée peut se montrer si peu réfléchissant passé un certain âge. C’est l’une des plus belles séquences du film, et peut-être sa clé : après une scène réussie, elle le gratifie d’un baiser en lui disant qu’elle n’a jamais eu affaire à si bon travail d’acteur ; après quoi les larmes reprennent, de joie cette fois, moins celles d’un ego rassasié que d’un travail accompli. Qu’une petite fille puisse ainsi sauver un petit garçon perdu dans ses rêves oubliés le long des ans, appelle évidemment à considérer tout autrement le choix final de Tarantino à propos de Sharon Tate. Mais n’allons pas trop vite, le film encore une fois nous appelle à épouser sa lenteur.

Once Upon a Time...in Hollywood

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Cliff Booth (Brad Pitt) n’est a priori pas plus sympathique que Dalton. Certes, il est d’une dévotion sans faille à l’égard de son ami. Lui aussi a passé l’âge de ce qu’il faisait avant. Non plus cascadeur mais chauffeur, homme à tout faire, ange gardien. Tous deux sont de purs produits des années 1950, potentiellement machos et racistes (Booth enjoint ainsi Dalton à ne pas pleurer, qui plus est devant des voituriers mexicains), peu soucieux de la révolution pacifiste qui couve alors (« fucking hippies », ne cesse de répéter Dalton), quand Booth est un ancien béret vert. C’est aussi le sens d’une scène qui pourrait apparaître comme problématique : on y voit Booth mettre une raclée à Bruce Lee sur un tournage, après que celui-ci s’est vanté de pouvoir battre Mohammad Ali. La scène est un souvenir, mais c’est peut-être aussi un fantasme. Il est même possible qu’il ait tué sa femme, en tout cas selon les dires du chef cascadeur qui ne veut plus l’employer (c’est bien sûr Kurt Russell, le « Stuntman » de Death Proof  Boulevard de la mort, 2007). Mais c’est bien lui qui va continuer de se substituer à Dalton, tout le long du film, lui qui en permettra la résolution. Il s’invite ainsi dans le « Spahn Ranch » où les hippies de Manson ont élu domicile pour une scène de pure terreur qui semble nous mener sur les terres du Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Pourtant, c’est encore le western qui insiste (Dalton ne joue que des cowboys), puisque la famille Manson en a fait un lieu de villégiature pour touristes férus de balades à cheval. Comme si Booth ne pouvait quitter l’univers de jeu de son comparse, emportait avec lui tout ce qui faisait le lien avec son ami. 

Alors, Once Upon a Time… révisionniste ? Ce serait oublier que Tarantino est un grand cinéaste du conditionnel.

« A flying angel, over L.A. »

Mais s’il est effectivement un splendide « buddy movie », la beauté d’Once Upon a Time… ne se résume pas seulement à cela.  C’est ici qu’il faut revenir à A Star is Born (Une étoile est née, George Cukor, 1954). Ici qu’il faut également divulguer la fin du film, c’est-à-dire le sort fait à Sharon Tate, sans quoi il serait difficile d’en dévoiler le cœur secret. Car ce n’est plus le mentor éploré et alcoolique qui révèle la star, c’est exactement l’inverse. Parce que le film a la géniale idée de se positionner non pas face à l’Histoire, mais littéralement en voisin (Rick Dalton possède la villa d’à côté, mitoyenne à celle du couple Tate/Polanski), c’est parce qu’il sauve finalement l’actrice que cette dernière sauvera Dalton à son tour. Lequel, à pas feutrés, s’avance vers l’interphone de celle-ci pour répondre à son invitation, après que les tueurs de Manson se sont trompé de maison, ont eut affaire à Booth en lieu et place de l’actrice et de ses invités. 

Beaucoup ont reproché au cinéaste d’avoir donné un rôle trop éthéré à Margot Robbie. Il a répondu à cela que Sharon Tate était à l’époque décrite « comme un ange, volant au-dessus de Los Angeles » ; ce qu’elle est de fait. Tout comme Cliff Booth, son ange gardien. C’est elle qui permet à Dalton de parvenir alors sur la scène d’un cinéma rendu possible. Elle qui a pris plus tôt la place du spectateur, s’est regardée dans son double (Margot Robbie regarde ainsi celle qu’elle incarne, dans une très belle séquence où elle se rend dans un cinéma pour y voir Matt Helm règle son comte, un film de Phil Karlson avec Dean Martin). Mais si c’est elle –  bien malgré elle, qui a fait l’Histoire, c’est à côté de l’Histoire que depuis le début, les deux personnages déambulent. Alors, Once Upon a Time… révisionniste ? Ce serait oublier que Tarantino est un grand cinéaste du conditionnel. Ses « on dirait que », « et si… » sont légion. Dalton est tout simplement ce que Tarantino aurait pu devenir s’il n’était jamais sorti de son vidéo-club, perdu dans la contemplation d’une gloire passée pour l’un, qui ne serait jamais venue pur l’autre. Ressusciter Sharon Tate, c’est en faire l’ange blond du cinéma, rien de moins, qui s’est un jour à Cannes penché sur son destin. Sa fée bleue. Alors révisionniste oui, comme le sont tous les enfants dans le secret de leurs jeux. Mais cette fois, Tarantino aura pris soin de ranger sa chambre.

Once Upon a Time...in Hollywood

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Once Upon a Time...in Hollywood

Un film de Quentin Tarantino

USA, 2019 – 2h41

Avec : Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie

 

+ loin : lire notre compte rendu cannois sur Once Upon a Time…in Hollywood
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