Le cinéma a depuis toujours fait de Noël le moment de tous les miracles. Qu’il rassemble les individus ou nous fasse croire à l’impossible, il est l’heure des fraternités victorieuses, et peu importe ceux qui tenteront de jeter un regard lucide sur le grand mythe Occidental. Car rien ne résiste à Noël, pas même l’ironie ou le cynisme. Et si les films se sont sans cesse emparés de cette date, parfois pour son atmosphère (la seule période avec l’été comme une parenthèse dans le temps), nous aussi avons fini par construire un rapport à Noël en lien avec le cinéma. De là est venue l’envie d’imaginer une petite liste de films de Noël. Liste parfaitement personnelle, où chaque auteur a sélectionné un titre, qu’il soit littéral, décalé ou insolite.  Des films à voir entre Noël et le Jour de l’An, dans cet entre-deux qui n’a jamais vraiment quitté l’enfance. Episode #5 : Fanny et Alexandre.

En 1982, Ingmar Bergman signifiait ses adieux au cinéma (bien qu’il ait continué à tourner pour la télévision ensuite) en réalisant Fanny et Alexandre, extraordinaire fresque familiale qui emprunte autant à la jeunesse du cinéaste qu’aux grands contes de l’enfance. De Noël, il est beaucoup question pendant la première heure de ce film-fleuve, où nous suivons la fanfaronnade annuelle de la famille Ekdahl le temps d’une nuit bénie qui réveille les croyances et enterre les certitudes.

C’est Noël chez les Ekdahl. Le sapin trône dans le hall d’entrée, silencieux, suspendu à l’attente du traîneau familial. Lorsque celui-ci quitte le petit théâtre d’Upsala où Oskar Ekdahl vient de prononcer des vœux teintés d’une mélancolie imprévue, c’est encore le théâtre qui traverse les rues escarpées de la vieille ville et qui déboule dans l’appartement satiné de la matriarche Helena Ekdahl. Vacarme et protocole. Chacun y va de son petit numéro d’improvisation pour honorer les apparences et célébrer en une joyeuse ronde le disfonctionnement de cette grande famille qui occupe un immeuble entier. Dans la cuisine, on a dressé le banquet. Maîtres et domestiques partagent la table au mépris des conventions de classe (certains iront jusqu’à partager le lit, cette fois en honneur de la tradition bourgeoise). Les vieilles gouvernantes grincent des dents devant tant de paillardise. Qu’est-ce que ce réveillon si bruyant, épicurien, où tout le monde fait bombance pour mieux se plaindre d’avoir la peau du ventre trop tendue ?

Le sinistre oncle Carl, qui se fait excuser de table pour offrir aux enfants un récital clandestin de pets flamme dans la cage d’escalier, c’est du théâtre. La tante Alma souriant à la bonne boiteuse sous un déluge de plumes, après que cette dernière a laissé une bataille d’oreillers éclater dans la chambre, puis la giflant par souci d’étiquette, c’est aussi du théâtre. Les crises de rire précédant les crises de larmes sur des visages encore rougeauds, tard dans la nuit, quand le sommeil paisible des esprits allégés tamise le mélodrame conjugal qui se joue à l’étage du dessous, c’est toujours du théâtre.

L’ivresse et le drame nouent une drôle d’entente dans la parenthèse d’un Noël païen, où le monde est réduit à un noyau familial temporairement préservé de la gravité des papes, du poids des siècles jugeant les vivants, de la camisole du réel. Et au centre de ce Noël se trouvent les enfants, qui croient dur comme fer aux récits exotiques improvisés par le conteur Oscar, capable de transformer une simple chaise en un joyau de Chine. « Tout peut arriver, tout est possible », dira plus tard la grand-mère Helena en citant un extrait du Songe de Strindberg, car rien n’existe autrement que par la magie du regard.

Malheureusement, il arrive parfois que le regard de l’enfant se trouve proscrit par un adulte qui le soumet à la médiocrité de son propre regard aride et désenchanteur. Le privilège de la magie devient alors un tabou. Noël n’est plus qu’un hiver morne, sans promesse, qui ne change guère du reste de l’année. Voilà ce qui arrive soudain au jeune Alexandre lorsque son père meurt et que sa mère se remarie avec le pasteur Edvard Vergerus, sermonneur au cœur de pierre. Pour entrer chez ce nouveau père sévère, il faut rendre tous les cadeaux des Noëls précédents et s’offrir au dénuement de l’ascèse. L’ancien appartement était un foyer ; la nouvelle maison sera un château, entouré de douves, avec des barreaux aux fenêtres.

La joie de la famille et par extension celle de Noël, c’est celle des vivants qui laissent se quereller entre eux les dieux, se lamenter les spectres, pour se concentrer sur des plaisirs futiles et terrestres.

De ce décor glacial, Fanny et Alexandre passeront de longs mois à vouloir s’échapper. Le rigorisme religieux de Vergerus prône l’amour mais n’offre que privation et coups de verge. Comme dans les plus grands contes, Bergman baptise l’antagoniste de son récit d’après l’instrument de son inhumanité. L’illusion de l’idéal est souillée, Alexandre projetant désormais sur sa mère l’image inconcevable d’une vierge et d’une prostituée. Son regard devient frondeur et s’empare du blasphème pour y forger sa seule arme. « Dieu est une merde », marmonnait-il déjà lors de l’enterrement du père.

Alexandre ne rêve plus aux fantaisies chatoyantes que projetait jadis la lanterne magique sur les murs de sa chambre ; il dialogue avec les fantômes qui croupissent dans le grenier de Vergerus. C’est ainsi que la magie du regard mue, cadenassée par le dogme chrétien le plus abominable, et se développe en occultisme. Pour que les enfants soient enfin libérés de leur prison blanche, il faut invoquer les forces ésotériques de la Cabbale, d’Isak Jacobi et de sa malle magique. L’antiquaire ravit Alexandre et le transporte dans son antre, poussiéreux dédale qui condense les mystères des âges, où il l’initie aux secrets de la magie noire. Le garçon prie très fort pour qu’arrive une horreur. Miracle de la télépathie : au même moment, Vergerus est occis par le feu, à l’image de la sorcière d’Hansel et Gretel, elle aussi coupable en son temps d’avoir séquestré des enfants.

fanny et alexandre

Pour regagner sa famille et regagner Noël, Alexandre a osé défier Dieu du regard. L’enfant tremble lorsque le Tout-Puissant s’annonce d’une voix suprême, mais il lui tient tête. Derrière la porte surgit une marionnette vaincue, un pantin manipulé par des hommes incapables de miséricorde, échafaudant des idoles et des valeurs factices tant ils redoutent d’être confrontés au vertige de l’infini. Or, la joie de la famille et par extension celle de Noël, comme le dit l’oncle Gustav Adolf, c’est celle du « petit monde », c’est-à-dire des vivants qui laissent se quereller entre eux les dieux, se consommer les astres, se lamenter les spectres, pour se concentrer seulement sur des plaisirs futiles et terrestres.

Dans Fanny et Alexandre, les saisons sont une affaire d’intérieur. Elles transforment les appartements comme elles colorent les humeurs. La maison est une scène, certainement pas une église – un lieu ou rôde la mort, certes, puisque le fantôme d’Oscar y rejoue le spectre annonciateur de Hamlet tandis que celui du misérable Vergerus colle au pas d’Alexandre comme une ombre, attendant le moment propice pour le faire trébucher. Cependant, les esprits des Noëls passés, du Noël présent, des Noëls à venir – comme dirait Dickens – ne peuvent rien contre le boucan du « petit monde », qui parle plus fort, chante plus haut et rit ou pleure par-dessus la gravité de la vie. Et puis s’endort, repus, dans le cœur de la nuit de Noël.

Fanny et Alexandre

Un film d’Ingmar Bergman

Suède, 1982 – 3h08

Avec : Bertil Guve, Pernilla Allwin, Börje Ahlstedt, Kristina Adolphson

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