Le cinéma a depuis toujours fait de Noël le moment de tous les miracles. Qu’il rassemble les individus ou nous fasse croire à l’impossible, il est l’heure des fraternités victorieuses, et peu importe ceux qui tenteront de jeter un regard lucide sur le grand mythe Occidental. Car rien ne résiste à Noël, pas même l’ironie ou le cynisme. Et si les films se sont sans cesse emparés de cette date, parfois pour son atmosphère (la seule période avec l’été comme une parenthèse dans le temps), nous aussi avons fini par construire un rapport à Noël en lien avec le cinéma. De là est venue l’envie d’imaginer une petite liste de films de Noël. Liste parfaitement personnelle, où chaque auteur a sélectionné un titre, qu’il soit littéral, décalé ou insolite.  Des films à voir entre Noël et le Jour de l’An, dans cet entre-deux qui n’a jamais vraiment quitté l’enfance. Episode #4 : French Connection.

Drôle de Noël à Bedford-Stuyvesent. Quelques enfants pauvres se tassent autour d’un Père Noël de rue, grand et un peu balourd. Il pique la vedette au vendeur de hot-dogs. Comme beaucoup de Pères Noël de rue, celui-ci n’a cure des sourires et des glapissements qu’il suscite. Il jette de regards déterminés vers le trottoir d’en face. Il surveille un petit groupe d’hommes, un peu plus loin, tandis qu’un collègue le surveille, lui. Mais ce collègue n’est pas un Père Noël, c’est un flic undercover. Le grand bonhomme en rouge qui fait semblant de s’intéresser aux gosses, c’est Gene Hackman – ou Popeye Doyle, partenaire du flic sous couverture nommé Cloudy Russo (Roy Scheider). Leurs regards convergent vers un deal crapuleux, marquant l’extrémité d’un réseau tentaculaire dont la source se trouve à l’autre bout de l’Atlantique, entre la Corse et le port de Marseille : la french connection.

Leur Noël, ils le passent donc à traquer de petites frappes, courant comme des dératés de terrains vagues en ruelles enfumées – parfois ridiculement affublés d’une fausse barbe blanche, comme dans cette séquence. Mettant pour la première fois ses compétences documentaires au service d’un film d’action hollywoodien, William Friedkin fait d’eux les spécimens d’un New York jusque-là invisible : celui des travailleurs de la rue, des animaux d’extérieur qui ne fêtent pas Noël. De la Big Apple hivernale, on connaissait plutôt les loupiotes féériques de Manhattan. Les crimes sordides et les arrestations musclées se cantonnaient dans les studios où se fabriquent les films noirs (ou néo-noir) pré-Nouvel Hollywood. Mais Friedkin a envie de filmer Brooklyn comme no man’s land en pleine glaciation, et de laisser le champ libre à la petite populace hargneuse qui ne rentre pas chez elle pendant les fêtes, et continue de hanter la ville grisonnante tandis que les bourgeois ouvrent leur cadeaux ou se retrouvent en famille dans des restaurants de fruits de mer – cf. ce déjeuner confortable entre mafieux distingués, espionné depuis le trottoir par un Popeye à l’oeil mauvais et un peu envieux. Le jazz fusion de Don Ellis, erratique, lointain, désossé, flotte dans la froideur des avenues accidentées. Et contribue à faire de French Connection le meilleur – et peut-être bien le seul – documentaire sur l’envers de New York à la fin de décembre, dangereux théâtre désolé.

The French Connection

Un film de William Friedkin

USA, 1971 – 1h44

Avec : Gene Hackman, Roy Scheider, Fernando Rey, Marcel Bozzuffi

efficitur. risus quis tempus dolor non nec