1998, Jean-Claude Van Damme est une star de cinéma admirée, à la fois par un public amateur de baston et par les derniers clients de série B facile qui n’ont pas quitté les salles. Pas encore cantonné au direct-to-video où il erre désormais, le héros de Bloodsport vit ses dernières années de gloire sur grand écran et débarque cette année-là avec un nouveau titre, Piège à Hong Kong. Un film à part dans sa carrière puisqu’il sera le chant du cygne précoce de son auteur, Tsui Hark, et de toute la génération qu’il représente. 

Troisième épisode de notre saga estivale : 1998, vingt ans après ou comment le cinéma des années 1990 nous raconte quelque chose sur son époque et forcément la nôtre.  

Lorsque Piège à Hong Kong sort sur les écrans en France, le nom de Tsui Hark est déjà sur toutes les lèvres. Un an plus tôt, une rétrospective allant de The Butterfly Murders à The Blade en passant par Zu ou Green Snake, avait enfoncé le clou du travail mis en place depuis quelques années par la revue HK Orient Extrême Cinéma dans laquelle Christophe Gans et son équipe démocratisaient tous azimuts le cinéma de Hong Kong. Plus aucun titre dans l’histoire de la critique française n’aura alors su être autant au diapason de son temps et de ce qui sera le dernier continent d’un cinéma à l’exotisme radical. Avant l’arrivée d’Internet et l’orgie de films en accès quasi immédiat, HK donnait à voir ce qui se passait là-bas, au cœur d’une industrie au cinéma bâtard et sans limite, fusionnant le glamour du cinéma américain d’antan avec le réalisme des seventies et la culture chinoise. Une histoire où Tsui Hark, producteur impitoyable et cinéaste de génie, tenait une place majeure qu’on découvre alors à peine.

Au mitan des nineties, alors que le monde réapprend le film d’action avec John Woo, Van Damme, depuis toujours à la croisée des chemins (un poing vers la conquête d’Hollywood, un pied à Hong Kong), voit le vent tourner. Alors que la rétrocession met la pression sur l’industrie du cinéma hongkongais au point qu’on parle déjà d’un grand exode, l’acteur voit dans cette diaspora une chance à ne pas rater pour donner un nouveau souffle à sa carrière. Il sera le premier à faire tourner hors de chez eux John Woo (Hard Target), Ringo Lam (Risque maximum) et donc Tsui Hark avec Double Team, première expérience hollywoodienne désastreuse pour l’ancien mogul. Le film, plus improbable que vraiment pitoyable, méritait une revanche: elle s’appellera Piège à Hong Kong, alias Knock Off, une œuvre quasi charnière à la fois pour l’acteur et l’auteur mais aussi pour le cinéma de Hong Kong, si ce n’est pour l’ex-colonie elle-même. 

Piège à Hong Kong © 1998 TriStar Pictures, Inc.

Pour Tsui Hark, revenir chez soi tout en conservant Van Damme en tête d’affiche est une occasion idéale pour tourner une comédie bouffonne qui soit aussi un terrain d’expérimentations formelles.

HK 1997

À l’inverse de Double Team, Piège à Hong Kong n’est pas un film d’exil contrarié, mais de retour au bercail. Produit principalement par la Film Workshop, la compagnie emblématique de Tsui Hark, le film bénéficie d’une absence de contraintes vécues alors comme une libération après l’expérience douloureuse du film précédent. Pour Tsui Hark, revenir chez soi, mais tout en conservant Van Damme en tête d’affiche, accompagné d’un casting majoritairement américain, est une occasion idéale pour tourner une comédie bouffonne qui soit aussi un terrain d’expérimentations formelles. Ce avec quoi l’homme a forgé sa légende, allant jusqu’à être un précurseur du nouveau cinéma numérique du début des années 2000 avec La Légende de Zu, cinq ans avant la sortie de 300 (mais deux ans après le vrai film matrice du genre, The Stormriders d’Andrew Lau, sorti lui aussi en 1998).

Ainsi, le film regorge de trouvailles visuelles : un plan suit une onde téléphonique, passant à travers le boîtier de l’appareil, les câbles puis dans les airs avant de surgir dans un portable décroché par Van Damme dans sa voiture, hilare et chantant de la cantopop ; un combat dans un parking autour d’un poteau entraîne une série d’images fantômes comme si l’acteur laissait derrière lui une traînée ; une course folle de pousse-pousse dans les rues de la ville est rythmée par la déflagration en gros plan des chaussures de JCVD ; un affrontement final d’anthologie, sur un cargo, se transforme en gigantesque partie de Tetris, le comédien glissant, bondissant, jonglant avec des containers en mouvement. Tsui Hark invente, s’amuse, brise les limites de l’espace et de l’œil, toujours avec une célérité délirante. Encore vingt ans après, le film est un terrain de jeu. Le cinéaste semble faire le pari que chaque scène doit renouveler les enjeux formels de la précédente, comme pour prouver au monde (et en particulier à Hollywood) sa supériorité stylistique – l’ego de l’homme est connu pour être immense. 

Piège à Hong Kong

Piège à Hong Kong © 1998 TriStar Pictures, Inc.

Mais le style pour lui-même n’intéresse pas Tsui Hark. Revenir chez soi, dans les rues de Hong Kong, pour y tourner un simple film d’action revanchard formellement ne suffit pas. Les films de Tsui Hark ont souvent l’air de prétexte narratif pour être habillés par la mise en scène. Dans le détail, leur scénario aux airs d’ébauche est pourtant bien nourri d’enjeux, et celui de Piège à Hong Kong réside dans son leitmotiv : une histoire de contrefaçon mafieuse et de terrorisme dans laquelle Van Damme se trouve empêtré. Si le sujet est alors d’actualité (le boom économique chinois bat son plein en même temps qu’il inonde déjà l’Europe et l’Amérique de produits imités ou douteux), il prend une certaine résonance dans le contexte de 1998, à peine un an après la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Car, vers quoi se dirige alors l’ex-colonie ? Que cache ce retour au bercail (là aussi) qui fait fuir plusieurs de ses compatriotes (qui tous reviendront) ? À voir le film, qui multiplie les fausses pistes et surtout les fausses images (les choses ne sont pas ce qu’on croit de prime abord, d’autres sont ouvertement montrées comme artificielles visuellement), Tsui Hark s’interroge en sourdine sur ce virage historique. Cette histoire d’un Américain benêt expatrié, créateur de mode embringué dans une intrigue rocambolesque mêlant mafieux russes, Chinois, CIA et baskets Pumma (avec deux « m »), lui sert de discret exutoire pour observer la situation de Hong Kong, forcée désormais de penser sa nouvelle identité. 

Souvent grotesque, à la limite du cartoon, Piège à Hong Kong ne cache pas être une farce, glissée en contrebande avec la complicité d’un acteur martial reconverti en presque figure burlesque.

HK 2000

Pour Van Damme, Piège à Hong Kong sera l’un des derniers moments de gloire en salle avant la sortie de Replicant de Ringo Lam (2001), son chef-d’œuvre, et de JCVD, film méta vite oublié. Tourné en ridicule mais jamais pathétique, bon joueur et généreux, au sommet de sa forme dans des scènes d’action véloces, l’acteur se révèle à l’aise autant dans la comédie que la baston. Parce qu’il s’en remet à Tsui Hark et qu’il ne cherche pas à lui voler la vedette, que le cinéaste l’oblige à jouer en binôme façon buddy movie, le film évite l’écueil nanardesque de la plupart de ses productions précédentes et débouche sur des scènes autrefois inimaginables : telle la course en pousse-pousse où Van Damme, qui dirige, se fait fouetter avec une anguille par Rob Schneider (son sidekick), dans la carriole. Souvent grotesque, à la limite du cartoon, le film ne cache pas être une farce, mais une farce d’auteur, glissée en contrebande avec la complicité d’un acteur martial reconverti en presque figure burlesque.

Piège à Hong Kong

Piège à Hong Kong © 1998 TriStar Pictures, Inc.

Avec l’arrivée de Matrix un an plus tard, puis de Tigre et Dragon en 2000, une page se tournera. Pour Van Damme, qui disparaîtra peu à peu des écrans, c’est la fin d’une certaine série B martiale sans numérique, à peine ressuscitée par les Thaïlandais (Ong Bak) ou les fans du genre (The Raid) ; pour Tsui Hark, qui va peu à peu s’éloigner de Hong Kong et ses rues pour la Chine et le film en costume (Seven Swords, Detective Dee) où son audace se diluera ; enfin, pour le cinéma de Hong Kong : au tournant de l’an 2000, Johnnie To sera le dernier à incarner encore quelque chose de cet âge d’or finissant, les autres auteurs s’effacent peu à peu devant une reconfiguration de l’ex-colonie. Seul l’auteur de The Mission aura droit de se montrer au festival de Cannes (signe d’adoubement tardif du cinéma local). Même les éditeurs vidéo ne trouveront guère plus à se mettre sous la dent que quelques Donnie Yen (Ip Man, Shaolin Soccer), tandis que Jackie Chan vieillit. 1998 apparaît ainsi comme une date emblématique, un moment qui semble clôturer un mouvement commencé dans les années 1980 et imbibant les années 1990 (le Desperado de Robert Rodriguez, hommage Tex Mex à John Woo), Hollywood reprenant ensuite la mise pour finir par l’essorer. Les quelques années qui suivirent le boom du DVD permettront un rattrapage intensif avant que de nouvelles rétrospectives fassent enfin sortir les films des cercles d’initiés. Mais en oubliant souvent de mettre Piège à Hong Kong au programme.

Piège à Hong Kong

Un film de Tsui Hark

1998, États-Unis, Chine, 1 h 31

Avec : Jean-Claude Van Damme, Rob Schneider, Paul Sorvino

 

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