Énième testament autocentré, La Mule ? Adaptant l’histoire de Leo Sharp, horticulteur octogénaire devenu passeur pour le cartel de Sinaloa, Eastwood pourrait avoir l’air de radoter. Mais aucun gâtisme en vue : à l’instar du vieux coyote qu’il interprète – grand roublard qui plaida la démence et tenta d’acheter sa relaxe en promettant de rembourser l’État en papayes – , voilà qu’il feint la repentance mielleuse et déguise en élégie ce qui est en vérité une ode vibrante, vivante et anarchisante au temps gagné, plutôt qu’un lamento sur le temps perdu.

Personne n’est dupe : Clint Eastwood est mort depuis onze ans, finalement flingué par les gangstas de Gran Torino après une feinte exactement contraire à celle du premier Harry (inciter l’autre à tirer, non plus pour pouvoir l’achever mais pour se sacrifier sous ses balles). Après cet enterrement définitif vint assez logiquement une suite de films-fantômes tournés par un maître évaporé, n’apparaissant d’ailleurs plus qu’en homme invisible. Il les a usinés à la chaine, façon John Ford, avec la hâte du spectre finissant le travail inachevé de son vivant – quitte à concrétiser des projets de nécessité secondaire. Résultat des courses : un grand-petit film (American Sniper), quelques très bons (SullyJ. Edgar), de fascinants ratés (Invictus, Jersey Boys, Le 15h17 pour Paris), un naveton (Au-delà).

En livrant un appendice à Gran Torino directement dédié à la poursuite du temps perdu par un revenant (ou pas loin), Eastwood a évidemment l’air de mettre sa condition en abîme. Mais si La Mule se résumait à un tel geste, il ne ferait que radoter : son oeuvre entière est en soi un commentaire au long cours sur ses failles passées de salopard magnifique. Certes, il s’offre un énième droit de réponse avec ses escapades solaires dans la peau d’Earl Stone, passeur de coke d’âge canonique, décidé à réparer ses erreurs fondamentales (la négligence d’une famille) et à ne pas s’excuser pour les plus triviales (ses sorties de vieil amerloque au vocabulaire pré-sixties, distribuant du « gouine » et du « négro » en ricanant sous cape). Seulement, pas question de sucrer les fraises. La Mule n’est pas un film au passé, encore moins un ultime autoportrait crépusculaire. C’est au contraire un éloge du présent, et c’est ce qui en fait peut-être son meilleur opus depuis une décennie. Jouer lui-même Earl Stone semble surtout une manière de confirmer que ce récit-là, pleinement nécessaire, est du côté de la vie.

Fieffé loner

Cette nécessité, elle tient d’abord à la sublimation de la grande idée eastwoodienne. À savoir, la possibilité de revenir vers la communauté sans dévier d’une ligne de conduite individualiste : franchir encore et encore une frontière interdite – en pleine période de shutdown, le symbole est d’autant plus criant -, mener son petit commerce libertarien dans une autonomie quasi-totale, mais pour mieux renouer avec les siens et aussi avec le grand Autre (après les femmes, les Noirs ou les Hmong, c’est aux cartels mexicains de fraterniser avec l’incarnation suprême du mâle blanc hétérosexuel de plus de quarante ans). Ce drôle d’égoïsme centrifuge, de solipsisme tourné in fine vers la réconciliation s’exprime depuis longtemps chez lui, de la meilleure et de la pire manière. Si le rapprochement du jeune Thao et de Walt Kowalski était bouleversant, les grandes embrassades entre meilleurs ennemis pouvaient avoir quelque chose d’aussi redondant que mièvre (cf. Invictus ou Million Dollar Baby dans une certaine mesure). En rejouant la partition du fieffé loner sous les traits d’une vieille mule antipathique, voilà qu’il retourne sur la pente glissante de Gran Torino en l’agrémentant d’une dimension libérale-libertaire encore plus grinçante. Car en plus d’être un adorable vieux con, ce type-là fait grimper le taux d’overdoses en Amérique tout en s’offrant des putes dans la villa d’un simili-El Chapo.

la mule

© 2018 - Warner Bros. Pictures

Même changé en star, Eastwood n’a jamais cessé d’appartenir à un autre temps, au cinéma comme dans ses positions politiques.

Don’t miss the train

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’Eastwood prend soin de filmer le plaisir bassement terrestre pris par Stone au fil de son étrange rédemption. Si la jouissance est au coeur de La Mule, c’est parce qu’elle vient résoudre – ou apaiser, du moins – un autre grand conflit eastwoodien. La trajectoire d’Earl Stone fait écho à une hantise au travail depuis L’Inspecteur Harry  : celle du temps. La douleur d’arriver trop tard, de débarquer dans la mauvaise époque, c’est le moteur discret de toute une filmographie et d’un destin de star meurtrie d’avoir percé trop lentement. Eastwood n’a jamais fait mystère du désarroi dû à ce délai, qui lui a fait manquer la fin de règne des cinéastes classiques. Alors que Ford et Hawks entamaient leurs dernières lignes droites, lui se contentait de la panoplie de cowboy-Playmobil de Rowdy Yates (Rawhide). Même changé en star, il n’a jamais cessé d’appartenir à un autre temps, au cinéma comme dans ses positions politiques « progressistes en matière de droits civiques, conservatrices pour ce qui relève des dépenses publiques » (comme il le résumait à Playboy en 74). Est-il permis, ou même souhaitable, de rattraper à la fois son époque et le temps perdu ? Relativement, et pas sans se cogner au réel, répondait Space Cowboys. L’époque est pourrie, dominée par la pussy generation, mais ce n’est jamais une raison, chez lui, pour se complaire dans la nostalgie – car le passé aussi est honteux et dégueulasse. L’an dernier encore, l’octogénaire cherchait son propre visage en ceux de Spencer Stone et ses copains du 15h17 pour Paris, héros arrivés comme lui après la bataille, mais à qui l’attentat du Thalys offrait une seconde chance. On l’écrivait déjà alors : toute son oeuvre est arrimée à un train tardif.

la mule

© 2018 - Warner Bros. Pictures

Héritage

Pris en étau entre l’histoire ancienne et un futur qui court trop vite, ses avatars n’ont eu que rarement l’occasion de vivre au présent. Mais en réparant ses torts, Earl Stone parvient cependant à retrouver le goût de l’instant immédiat. Le plus beau est de voir l’échalas rouillé trainer ses boulons du Midwest au Mexique, fanfaronnant tel un seigneur de la route à bord de son 4×4, poche extra-temporelle irriguée par le bonheur de se racheter en torpillant l’ordre et la morale, et en chantant par-dessus la country paillarde de sa jeunesse. En plus d’écarter toute leçon éthique de vieux sage, trop souvent de mise dans les récits de rédemption, ces moments de roublardise viennent marquer l’émancipation d’un personnage raccroché sur le tard à sa propre existence. Si ses allers-retours sont montrés un à un sans qu’on en perde une miette, c’est justement pour faire durer cette plénitude trouvée sur le goudron brûlant. Libéré de l’angoisse de l’avenir (car il est en fin de vie) et du poids du passé (car il se déleste de ses casseroles), Earl Stone habite enfin un présent pur.

Loin de la damnation trempée dans la moraline, voilà une ode épicurienne à la retraite qui s’achève en toute logique dans un nouveau jardin à cultiver.

Cette lutte gagnée contre l’horloge fait de La Mule une fable bien moins fascinée par la mort que par la vie. Aussi la part intéressée de cette quête morale (alléger son âme et savourer ainsi une seconde jeunesse) ne manque pas de transparaitre, sans hypocrisie aucune. Plus la peine de ruminer ses fautes ni de se perdre en calculs pour devenir une meilleure personne, seule compte la douceur de vivre en renouant avec soi. Au porte-flingue du cartel qui lui explique faire son job pour « être quelqu’un », le vieillard répond simplement qu’il va se coucher pour « être quelqu’un dans sa chambre ». Loin de la damnation trempée dans la moraline, voilà une ode épicurienne à la retraite qui s’achève en toute logique dans un nouveau jardin à cultiver – en prison, mais qu’importe : l’antihéros eastwoodien a enfin vécu. La mort, cette formalité, il l’a déjà traitée en se filmant étalé sur le gazon mal taillé de Gran Torino. Et son personnage de salaud héroïque lui survivra de toute manière – c’est du moins la promesse contenue dans le personnage ombrageux de Cooper. On n’avait encore jamais vu Eastwood se désigner un héritier devant la caméra, mais après un passage de flambeau autour de cafés et de gaufres, l’ancêtre et son poulain se partagent à la fin un beau plan atone : le vieux profil en ruines est avalé par la pénombre, tandis que Cooper le surplombe dans la lumière. Si c’est une passation, la voilà accomplie. Mieux vaut tard que jamais.

la mule

© 2018 - Warner Bros. Pictures

La Mule

Un film de Clint Eastwood

USA, 2018 – 1h56

Avec : Clint Eastwood, Bradley Cooper, Manny Montana

consectetur id quis eleifend dapibus neque. accumsan consequat.