2017 s’impose comme l’année Mochizuki : prix de la meilleure série à Angoulême pour Chiisakobé, réédition définitive de la saga Dragon Head, découverte de la très lynchéenne série de transition Tokyo Kaido… Il semble impossible d’ignorer ce mangaka unique qui, non content d’avoir créé ce qui demeure un classique de la bande dessinée japonaise depuis plus de vingt ans, a su se réinventer pour pousser son art dans des retranchements inattendus et merveilleux. 

Lire une interview de Minetarō Mochizuki est riche d’enseignements. Il livre par exemple des clés essentielles pour comprendre la genèse de certaines de ses œuvres ; il évoque volontiers son intimité ou son histoire personnelle et professionnelle ; il aime parler de son travail sur le dessin, de l’importance de la mise en scène et d’autres détails aussi techniques que relatifs au fond de ses récits. Mais le plus significatif vient lorsqu’il exprime son embarras. « C’est une question difficile… » avoue-t-il à Xavier Guilbert, qui l’interroge sur son adaptation du roman de Shūgorō Yamamoto à l’origine de Chiisakobé. Plus loin, il dit encore : « Je ne saurais vous l’exprimer par des mots. » Ou : « Je ne sais pas si j’ai vraiment une réponse à cette question. » En tant que travailleur de l’image, il s’exprime plus naturellement par elle qu’avec le langage traditionnel. Longtemps, il a d’ailleurs fui les entretiens à cause d’une grande réserve à l’égard des inconnus – pas seulement par timidité mais par une forme de peur presque panique. Lorsque aujourd’hui il donne ce genre de réponses, ou d’autres très courtes, on perçoit cette sensibilité refaire surface, on le devine se refermer un peu sur lui-même. Mochizuki s’en explique en arguant un problème qu’il estime inhérent à la culture japonaise, peu encline à une communication ouverte et directe.

Entendre le silence

Jeune quinquagénaire, Mochizuki a appris à vivre avec cet embarras, comme tous ceux pour qui parler en public n’a jamais été aisé. Il est même tentant d’entretenir ce vieux cliché selon lequel, si l’auteur ne souffrait pas d’un tel problème de communication, son œuvre serait moins forte – elle ne serait pas autant pleine de sens, de sensations et de sentiments. Ses doutes, ses hésitations et ses moments de malaise, qui peuvent frustrer un intervieweur, enrichissent proportionnellement la profondeur de son art. Le héros de Chiisakobé, Shigeji, en donne une formule parfaite, lorsqu’il s’adresse à Ritsu, son amie d’enfance : « Ces mots que tu n’as pas prononcés résonnent à chaque fois dans ma tête. » De la même façon, ce que Mochizuki ne parvient pas toujours à dire, ce qui échappe au vocabulaire pour figer le magma en fusion des sensations, tout cela transparaît avec une acuité étonnante dans le dessin. Si l’auteur n’est pas certain de pouvoir répondre à toutes les questions qui lui sont posées, c’est qu’il y a déjà répondu à sa façon, dans l’entrelacs des lignes sur la page, tracé charnel par lequel l’être intime trouve son prolongement à l’extérieur de lui-même. Les cases résonnent alors de tous ces mots qui ne seront jamais prononcés.

Suivre la raison

Ces incertitudes dans la communication ne sont pas seulement le moteur d’une démarche artistique bouleversante d’expressivité. Ils sont également le signe permettant à Mochizuki de se remettre en question et de se dépasser comme rarement un auteur a eu le courage de le faire, sans orgueil ni vanité. Au contraire, il semble toujours guidé par un souci d’honnêteté, qui répond à une éthique personnelle dont son travail est le garant. Au risque de tourner le dos au succès public, Mochizuki suit la voie qui lui semble la plus juste. Arrivé par hasard au manga, il veille depuis à suivre un itinéraire le plus raisonné possible, comme pour rattraper les égarements de ses jeunes années. Dans les eighties, il a la vingtaine et peu d’envie. Il est inscrit dans une école de design mais traîne la plupart du temps dans son appartement et se sent à la dérive. En s’interrogeant sur les différentes carrières qui s’offrent à lui, il envisage l’univers du manga, dont il fut un lecteur assidu durant son adolescence. Participant ainsi à un concours de jeunes talents, il se fait repérer par Tetsuya Chiba, le dessinateur du célèbre Ashita no Joe. Un premier prix en poche en 1984, il est aussitôt édité sans avoir eu à faire ses preuves en tant qu’assistant, comme c’est pourtant la tradition dans le milieu. « Je réalise que me faire publier fut l’étape la plus facile ; construire ma carrière a été bien plus complexe », explique-t-il à Stéphane Beaujean pour le magazine Kaboom. Immédiatement lancé dans le manga, il lui faut encore trouver son chemin – un chemin comme en pleine forêt vierge, qui se trace avec prudence et efforts.

Tokyo Kaido (Minetarō Mochizuki, 2008)

Tokyo Kaido (Minetarō Mochizuki, 2008)

Tous les choix de Mochizuki sont guidés par un humanisme courageux et soucieux de produire quelque chose qui a du sens.

Rester humble

Sans doute Mochizuki a-t-il conscience de la chance qui lui a été donnée au début de son activité et des responsabilités qui lui incombent, comme c’est le cas pour le héros de Chiisakobé, obligé de suivre la trace de ses parents pour garantir l’honneur de l’entreprise familiale – dans la destinée de Mochizuki, c’est sans doute Chiba qui fait office du père spirituel dont il convient de porter l’héritage. À l’image de son personnage, tous les choix de Mochizuki sont guidés par un humanisme courageux et soucieux de produire quelque chose qui a du sens. Dans ce contexte, l’humilité confondante qu’il continue à afficher en toutes circonstances n’est pas sa caractéristique la moins admirable. En 2016, alors qu’il était de passage en France à l’occasion de la nomination du premier tome de Chiisakobé au titre de meilleur album de l’année et qu’il en était reparti bredouille, Mochizuki s’était excusé auprès de son éditeur français, Le Lézard noir. Aucune colère, aucun caprice narcissique, mais l’étonnant regret d’avoir échoué, aux yeux de l’institution angoumoise, à produire suffisamment de sens. Évidemment, il en paraît d’autant plus grand.

Le mouvement du dragon

Si l’œuvre de Mochizuki est profondément japonaise, ce n’est pas seulement parce qu’elle se construit sur et autour d’une forme d’incommunicabilité représentative de la culture nippone. Elle s’inscrit aussi et surtout dans des fondements sociologiques, économiques ou environnementaux inhérents à l’histoire récente du pays. Son manga le plus ancien édité en France, La Dame de la chambre close (1993), en donne déjà l’illustration. Derrière un récit de terreur aussi angoissant que paranoïaque émergent des problématiques plus concrètes : cette histoire d’étudiant harcelé par une inquiétante jeune femme, qui l’oblige à se renfermer de plus en plus sur lui-même, évoque un phénomène de société connu au Japon sous le nom de hikikomori, désignant ces personnes qui se coupent du monde en restant cloîtrées dans leur chambre, refusant la sociabilisation agressive de la ville moderne. S’il est question de peur et de menace, c’est donc surtout celle des relations sociales et de leur antichambre obscure : la solitude, l’exclusion ou la marginalité. Le trait encore un peu hésitant mais d’un dynamisme effréné rend compte de ce qui gangrène la jeunesse du pays à la fin du millénaire, tout comme le fera Kaïro (2001), le film de Kiyoshi Kurosawa. Mochizuki profite d’une légende urbaine connue dans les milieux estudiantins pour dresser un portrait d’une génération repliée sur elle-même et en proie à des angoisses insurmontables. Il prend ainsi le contrepied de la morale véhiculée par les mangas plus grand public, comme le fameux Dragon Ball d’Akira Toriyama. Alors que les thèmes de la grande bande dessinée d’aventures japonaise reposent sur l’accomplissement individuel et collectif, le contrôle des instincts égoïstes, la réalisation de ses rêves et le respect de sa propre dignité, Mochizuki met en lumière la face sombre de la réalité, l’échec à surmonter les failles de son humanité, la fatalité attachée à une jeunesse hantée par ses propres limites. Ce n’est pas un hasard si la Dame éponyme incarne le souvenir des cruautés dont le protagoniste s’est rendu coupable dans son enfance, soit ce qui l’empêchera toujours de grandir correctement. Lorsque, à la fin du manga, l’histoire est comparée à « un récit pour faire peur aux enfants », il faut le prendre au sens littéral : chez Mochizuki, c’est un âge qui marche à rebours en compagnie de ses fantômes.

Couverture originale de La Dame de la chambre close (Minetarō Mochizuki, 1993)

Couverture originale de La Dame de la chambre close (Minetarō Mochizuki, 1993)

Livrés à eux-mêmes, les personnages de Dragon Head incarnent la désorientation d’un Japon fracturé par la crise économique.

Au-dessus du volcan

Publiée entre 1995 et 2000, Dragon Head est régulièrement citée parmi les plus importantes œuvres de la bande dessinée japonaise pour adultes. Ce récit post-apocalyptique est en effet l’un des meilleurs jamais édités. D’abord confinée dans un huis clos oppressant qui prend pour cadre un tunnel effondré, l’histoire se poursuit au fil des tomes sous la forme d’une errance au milieu d’un Japon dévasté, les héros cherchant à rejoindre Tokyo pour comprendre l’origine du cataclysme. Hasard ou coïncidence, la série débute l’année même où Dragon Ball a été achevé. Y a-t-il un retournement conscient et volontaire du mythe de Son Goku dans cette œuvre de Mochizuki ? Sans doute pas, car, en dehors du titre, les deux récits n’ont rien de commun. Et pourtant il est tentant de considérer les inquiétantes « têtes de dragon » éponymes, boules à zéro apparaissant dans les derniers volumes de la série, comme des versions dénaturées, monstrueuses et perverties des sphères mystiques du dragon Shenron : une vision dystopique de ce besoin de surmonter ses propres peurs pour s’accomplir pleinement, le prix à payer pouvant être plus élevé que la fantasy ne veut bien l’admettre. Sous terre d’abord et ensuite à la surface, Mochizuki prend le prétexte d’une situation extrême pour scruter les comportements de ses personnages, déchirés entre le désir de survie et l’angoisse, l’individualisme et la solidarité, l’abandon et la ténacité, l’amour et la haine. Livrés à eux-mêmes, ils incarnent la désorientation d’un Japon fracturé par la crise économique. Dans le manga, la catastrophe naturelle qui a ravagé le pays renvoie l’image de l’effondrement spectaculaire de la bourse japonaise au début des années 1990. Mochizuki l’expliquait au magazine Kaboom : « Ma vision de cette crise économique sans coupable inspirait le sentiment que des monstres invisibles agissaient à nos côtés pour nous manipuler à notre insu. » La portée de cette allégorie est particulièrement perceptible au début de la série, au cours des passionnants premiers tomes coincés dans le tunnel effondré. L’obscurité y devient une présence presque tangible qui prend possession des protagonistes pour en altérer l’humanité. Anxiogène et captivant, le récit accomplit jusqu’au bout son exploration des ténèbres. Et lorsqu’un volcan entre en éruption au milieu de Tokyo, il se fait autant l’expression des catastrophes par lesquelles implose la société nippone qu’il donne le signal plus lumineux d’un recommencement possible, fondé sur l’expulsion cathartique des obsessions d’une jeunesse inquiète de ne plus vivre autrement que dans la survie.

Dragon Head (Minetarō Mochizuki, 1995)

Dragon Head (Minetarō Mochizuki, 1995)

Chasse aux trésors

Deux ans après la fin de Dragon Head et jusqu’en 2008, le mangaka crée une nouvelle série aussi solaire et allègre que la précédente était enténébrée et brutale. Maiwai est souvent décrit comme un manga adolescent, et c’est vrai que sa tonalité burlesque résonne parfois de manière excessive (mais n’est-ce pas justement tout le charme du burlesque nippon ?). Après quelques années passées dans les ténèbres couleur d’encre du récit post-apocalyptique, confronté chaque jour aux traits déformés par l’effroi de ses protagonistes, Mochizuki a sans doute cherché un nouveau souffle dans l’euphorie légère et pop, décomplexée et d’autant plus jouissive. Maiwai, dans un registre différent de Dragon Head, est une réussite totale qui ne mérite pas l’indifférence polie avec laquelle il est accueilli en France. Course au trésor et récit initiatique, aventure intérieure aux multiples points de friction avec la réalité, la série allie fraîcheur et gravité. Paradoxalement, l’effondrement de l’équilibre économique du pays lors de la décennie précédente a fini par être vécu comme une libération. Dégagée de l’obligation obsessionnelle de rendement et de capitalisation du réel, une certaine jeunesse saisit l’occasion pour trouver un sens plus personnel à son existence. C’est sans doute pourquoi l’épopée de l’adolescente Funako se déroule le temps d’un été, pendant les vacances, au moment où l’occasion est donnée de penser un peu plus à soi et d’être mieux à l’écoute des battements de son cœur – l’héroïne sonde régulièrement les troubles s’agitant dans sa poitrine pour découvrir qu’ils la poussent vers l’inconnu. Au sortir de l’enfance, la jeunesse de Dragon Head était dévastée et en ruine ; elle est maintenant riche des promesses d’un horizon ouvert aux quêtes les plus folles, gréées sur un océan qui grouille des profondeurs insoupçonnées de l’être intime. Tourmentée par un lancinant sentiment d’insatisfaction, Funako prend peu à peu conscience que les possibles offerts par son futur trouvent leur source dans le passé des anciens et que la vie qu’elle attend de cueillir avec une si grande impatience a toujours été en germe à l’intérieur d’elle-même. Au seuil entre l’enfance et l’âge adulte, l’avenir s’apprête à éclore en une harmonieuse continuation de l’une dans l’autre. Le volcan de Dragon Head continue d’exhaler son souffle torride, mais c’est désormais en prélude à une éruption orgasmique. Toute la joie qui irradie de Maiwai est celle d’une existence qui cartographie son parcours à l’aune des plus juvéniles aspirations et qui découvre son trésor dans la candeur d’un cœur qui bat à tout rompre – et en premier lieu les amarres.

Mochizuki semble s’être mis au diapason des mouvements de l’âme japonaise, comme si son art se conformait à la légende selon laquelle le pays est bâti sur le dos d’un dragon émergeant de l’océan.

Du fond de l’océan

De l’angoisse à la terreur pour déboucher sur l’ivresse d’un appétit de vivre, Mochizuki semble s’être mis au diapason des mouvements de l’âme japonaise, comme si son art se conformait à la légende selon laquelle le pays est bâti sur le dos d’un dragon émergeant de l’océan. Si ses réveils et mouvements imprévus expliquent les séismes qui rythment l’existence du peuple japonais, les bifurcations que prend la carrière du mangaka sont aussi sensibles aux pulsations de son pays. Les visages de ses personnages, tour à tour inquiets, effrayés, désespérés, résignés, curieux et déterminés, sont autant de miroirs proposés par Mochizuki à ses contemporains. Mais après Maiwai, l’auteur amorce une mue inattendue et sa carrière prend une autre direction. Il continue de réagir aux événements qui ébranlent son pays, comme c’est le cas avec Chiisakobé, qui trouve d’une certaine façon son origine dans le tremblement de terre et le tsunami qui affectèrent si durement le Japon le 11 mars 2011. Mais là où auparavant il portait tout le poids de la collectivité à la pointe de sa plume, la magnitude du réel se mesure désormais aux désordres soulevés dans sa propre intimité. « Je ne l’ai pas fait pour réagir consciemment au 11 mars, disait-il à Kaboom, mais cet événement a fait naître en moi quelque chose qui s’est ensuite matérialisé dans ce livre. » Souvent, la série Tokyo Kaido, créée en 2008, fait figure de transition dans ce changement de perspective. Mais Maiwai porte déjà en lui les signes de la mutation à venir. C’est tout le thème du manga (grandir, changer, évoluer) et Funako apparaît rétrospectivement comme une projection de Mochizuki : pour elle comme pour lui, ce qui va être essentiel ne se résume pas aux manifestations du réel, mais aux échos qu’elles produisent au cœur de l’être. Le dessin de Mochizuki n’aura de cesse, dès lors, d’en prendre le pouls.

Maiwai (Minetarō Mochizuki, 2003)

Maiwai (Minetarō Mochizuki, 2003)

Enfances

Mochizuki avoue souvent qu’il avait la sensation de faire fausse route à la fin de Dragon Head et pendant Maiwai. Dans ces deux titres, comme dans La Dame de la chambre close, il est question de l’enfance, avec le recul de ceux qui en sont sortis trop brutalement, trop vite, trop prématurément. Jamais le mangaka n’avait accordé de place réelle et concrète à cet âge, mais seulement à son fantôme, la hantise d’un trouble lointain qui parasite la vie des jeunes adultes. Outre tous les changements esthétiques et narratifs qui s’opèrent dans Tokyo Kaido et qui triomphent dans Chiisakobé, on peut remarquer que les enfants y deviennent des personnages à part entière. Plutôt que les saisir au seuil entre deux âges, Mochizuki plonge alors dans cette zone de turbulence primitive pour se confronter directement à son expérience – expérience qui est répétée à toutes les époques de l’existence et dont les personnages principaux de Chiisakobé formulent le programme : le dépassement de soi dans l’apprentissage du monde extérieur.

Le récit de Tokyo Kaido prend pour cadre la clinique Christiania, spécialisée dans la recherche sur le cerveau, vouée en particulier à soigner et accompagner des adolescents souffrant de diverses pathologies. L’un ne peut s’empêcher de dire à haute voix ce qui lui passe par la tête. Une autre est prise d’orgasmes soudains et irrépressibles. Une plus jeune ne détecte pas la présence de ses semblables : elle ne voit littéralement pas les êtres humains qui l’entourent. L’un de ses camarades se croit doté de super-pouvoirs, parmi lesquels la capacité d’entrer en contact avec des extraterrestres. Tous ces « enfants-monstres » (traduction de kaido) gravitent autour du jeune et mystérieux docteur Tamaki. La virtuosité de Mochizuki consiste à jongler entre une atmosphère lynchéenne et un portrait à la dérive de ces personnages instantanément attachants. Il suffit de quelques cases pour saisir leur détresse intime et comprendre que leurs symptômes se rejoignent autour des mêmes causes. Le manga dépeint un rapport trouble au monde, la difficulté à accepter et à être accepté. Tout le dilemme consiste à trouver le juste milieu entre une expression violemment incontrôlable et l’occultation pure et simple de la réalité. L’enjeu de ce magnifique récit, beau et cruel comme un conte fantastique, consiste à trouver sa place dans un monde qui anéantirait les différences (jusqu’à celles, symboliques, entre la vie et la mort). Le manga ne met plus en scène des personnages dont la sensibilité réagit aux secousses du monde, mais des êtres dont la sensibilité cherche à influer sur le monde. Le héros de Mochizuki est enfant, même lorsqu’il a le visage enseveli sous une épaisse barbe d’adulte comme Shigeji : celui dont le but est de concilier la réalité avec la vision qu’il en a.

Si l’on ressort amoureux des livres de Mochizuki, c’est autant du manga que de notre monde – c’est-à-dire du monde qu’il nous enjoint à bâtir.

Shining

Dans tous les cas, la bande dessinée chez Mochizuki n’est pas un moyen d’édification d’une œuvre, mais l’expression de la reconstruction de soi et de son monde, la métaphore d’une rééducation du regard qui passe par le prisme de l’enfance comme mise à l’épreuve des instances de la réalité. Chiisakobé le montre à plusieurs reprises, notamment à travers ce petit garçon qui porte constamment des tee-shirts faisant référence à Shining : dans le regard de l’enfant s’intervertissent la vie et la mort, le bien et le mal, l’amour et la haine. Peut-être est-ce dû à une confusion des sentiments, mais plus sûrement doit-on relativiser les valeurs et aller au-delà de leurs manifestations. Les sentiments ne se dévoilent jamais simplement, et leur interprétation est toujours soumise à caution. Parce qu’il est neuf, le regard de l’enfant, comme le dessin de Mochizuki à l’issue de sa métamorphose, c’est le shining, un don de voyance, un talent de voir juste.

Ligne claire

Maiwai amorçait déjà un virage esthétique vers une ligne claire, épurée et pourtant frémissante de sensualité. Tokyo Kaido en approfondit le sillon, mais il trouve un aboutissement bouleversant dans Chiisakobé. Les gestes du quotidien, les imperceptibles changements dans l’expression du visage, les mouvements les plus légers du corps humain, les détails dérisoires et pourtant lourds de signification sont tous mis en valeur dans les cases de cette dernière œuvre en date, comme en une grande célébration de l’infime en notre regard. L’action entière de Chiisakobé passe à travers lui : les personnages s’observent, se scrutent, se détaillent, autant parce qu’ils en retirent un plaisir coupable et voyeuriste que parce qu’ils cherchent à se comprendre en décryptant le moindre signe. Une préparation culinaire devient une déclaration d’amour et une bretelle de soutien-gorge qui dépasse d’un chemisier un sommet d’érotisme. Mochizuki l’avoue volontiers lui-même : il est fétichiste. Son dessin est fétichiste et la ligne claire est un fétiche. Chaque trait y est précieux, nécessaire. Chaque planche cartographie un monde d’apparences dompté par la poésie du regard et qui mène droit au siège de l’âme. L’auteur explique souvent combien tout cela est japonais et que, dans les expressions utilisées dans son pays, il faut savoir lire entre les lignes. Son dessin ne fonctionne pas autrement : on n’y suit pas tant les lignes d’un regard amoureux qu’on lit entre elles tout le sentiment qui s’y déploie. Lorsque Ritsu découvre dans les affaires de Shigeji les photos volées d’une jeune fille, elle n’est pas tant blessée par ce qu’elles représentent qu’à cause de l’angle de vue choisi. Telle est également la formule du fétichisme de la ligne claire : l’émotion ne passe pas tant par ce qu’elle figure que dans la façon dont le regard parvient à s’y couler, épousant la sensualité de chaque ligne pour voir dans un bento un cœur qui bat et dans une chevelure en cascade des larmes qui coulent.

Chiisakobé (Minetarō Mochizuki, 2012)

Chiisakobé (Minetarō Mochizuki, 2012)

Si l’on ressort amoureux des livres de Mochizuki, c’est autant du manga que de notre monde – c’est-à-dire du monde qu’il nous enjoint à bâtir. Le calme, la douceur, la lenteur qui se dégagent de son récent travail ne doivent tromper personne : sous cette couche de sérénité s’agite toujours le même torrent violent des passions apocalyptiques propres aux œuvres plus anciennes. Shigeji se reconnaît dans Chiisakobé, le protagoniste d’un conte populaire du Japon médiéval, mais ce pourrait être valable également pour chacun des héros de Mochizuki : des personnages qui veillent sur des enfants et qui ont réussi à maîtriser le dieu du Vent et du Tonnerre. Le mangaka s’inscrit dans le creux de cet apologue : l’enfance du regard se situe dans la foudre ou au milieu d’une éruption volcanique, soit de l’énergie pure capable de déchirer le ciel et d’abolir le temps. C’est ainsi que son dessin est devenu foudroyant.

Bibliographie

  • 1993 : La Dame de la chambre close (座敷女) (Glénat, 2004)
  • 1995 : Dragon Head (ドラゴンヘッド) (Pika, 2001)
  • 2003 : Maiwai (万祝) (Pika, 2010)
  • 2008 : Tokyo Kaido (東京怪童) (Le Lézard noir, 2017)
  • 2012 : Chiisakobé (ちいさこべえ) (Le Lézard noir, 2015)
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