Cinq ans sans nouvelle de Fincher au cinéma. Une parenthèse aussi longue que celle qui précéda la sortie de Zodiac, film pivot dans sa carrière, où le wonderboy maniaque d’Hollywood revenait en auteur obsessionnel. Mais la coupure, cette fois-ci, n’est qu’apparente : entre différents projets avortés, Fincher est parti exsuder sa boulimie de travail dans les couloirs de Netflix. Avec la deuxième saison de Mindhunter, le cinéaste n’amorce donc aucune révolution personnelle. Au contraire, même : il remet son œuvre sur l’établi, et la dépiaute au scalpel. Une manière de ronger son os pour mieux en scruter la moelle. 

La saison précédente avait patiemment cimenté les fondations de la série. Centrée sur le personnage d’Holden Ford (tête de rookie, intelligence plus analytique que sociale), elle suivait la création du BSU (Behavorial Science Unit) dans les années 70, unité du FBI dévolue au profilage des sérial killer. Cette fois-ci délestée de toute exposition pédagogique, la série sort des sous-sols du FBI et des parloirs de prison, pour s’ouvrir à un horizon plus large et diversifié. Quittant les seuls rivages de l’analyse comportementale, elle confronte ses personnages à leur première enquête de terrain, où viennent s’éprouver leurs analyses in vitro. L’air raréfié des bureaux du FBI à Quantico reçoit ainsi la gifle épaisse et chaude de l’atmosphère poisseuse d’Atlanta, alors que la ville est secouée par une série d’assassinats de jeunes noirs. 

Si, dans sa première saison, le rappel du réel tenait tout entier dans l’étreinte asphyxiante d’un serial killer aux allures de gros nounours psychotique, ici, ce réel prend donc la forme d’une ville malade, un monde à demis-clos où bouillonnent les miasmes de l’Amérique raciale. Que valent les certitudes théoriques une fois qu’elles pataugent dans les marais d’une société instable ? Quelle boussole éthique offrent-elles sur le terrain du relativisme moral ? À cela, le jeune Holden Ford s’avère mal préparé : voulant bien faire, il finira par promener une croix blanche au milieu d’une procession en hommage aux victimes noires. Comme tous les esprits analytiques, le voilà donc qui trébuche dans le tapis des symboles : le white savior a la tête d’un type du Klu Klux Klan trimballant une croix pour l’enflammer. Pas malin, décidemment, ce blanc bec dont le nouveau patron du BSU ne cesse pourtant de vanter l’instinct. Pas malin, politiquement, en tout cas.

Mais c’est quoi, la politique, dans Mindhunter, saison 2 ? Avant tout, un art de parler. Une manière de séduire ses interlocuteurs en leur offrant le récit qu’ils attendent. Ce que Bill Tench, le collègue d’Holden Ford, réalise à merveille. Le déplacement géographique de la série se redouble ainsi d’un changement de focal. Sa longue vue se promène désormais vers le petit théâtre intime de cet homme, bon voisin, bon père et bon mari. Soit le représentant ordinaire de la classe moyenne américaine, le type affable de l’Amérique blanche prospérant paisiblement dans les pavillons de banlieue, avec ce détail en plus, d’être en contact avec les monstres qui ensanglantent les journées barbecue. Jamais avare d’une anecdote, l’agent du FBI est ainsi sollicité de toute part pour raconter les détails croustillants de cette part d’ombre. Comment sont-ils ces criminels irréels et fantastiques ? Tench se plie à la demande de spectaculaire, pour faire briller un métier qui ressemble pourtant à celui d’un enquêteur des assurances dans Fight Club. C’est comme si Fincher lui-même et son co-créateur, Joe Penhall, ironisaient sur le folklore des serial killer (auquel il a lui-même contribué) en lui opposant une esthétique de la déflation. 

Mindhunter saison 2

© Netflix

Parce qu’elle est évanescente, la vie ordinaire est devenue le motif sous-jacent de Fincher dont il observe méticuleusement la confrontation avec l’extraordinaire.

Mindhunter, en effet, offre le point de vue du réalisme et de la grisaille bureaucratique sur les ténèbres. Une manière de saisir son gros sujet par le petit bout des boîtes de stylos et des commandes d’agrafeuses. Une véritable défense du labeur quotidien (soixante heures de travail hebdomadaire, des planques qui s’éternisent, des piles de dossiers à lire et la paperasserie triomphante) érigé en sujet cinématographique. Cette soustraction spectaculaire vaut aussi pour les figures du mal que sont les serial-killer. On l’avait déjà compris dans la première saison, mais la deuxième enfonce le clou : les monstres sont des hommes comme les autres, aux fantasmes simplement plus vifs et compliqués.  L’entretien tant attendu avec Manson détricote ainsi toute l’exégèse habituelle autour de la pop culture et des appels apocalyptiques. Opération que la série répète avec les autres criminels, comme avec les suspects d’Atlanta. Plus on s’approche de la vérité, plus elle se noie dans les eaux de l’ordinaire, de ce que c’est que la vie américaine, à la fin des années soixante-dix, dans une ville du Sud : pauvreté, ségrégation, tristesse infinie des existences scellées par leur destin social. 

Fincher MINDHUNTER

© Netflix

Indéniablement, l’économie des séries télévisées profite à Fincher. Elle resserre ses ambitions sur des formules principielles : découpage de l’espace en suivant le sillon de la parole, voile de lumière terne qui recouvre le monde, équivalence du regard posé sur le quotidien et l’extraordinaire. C’est du Fincher livré sous forme de squelette, à la limite de l’abstraction, où les entretiens avec les serial killer s’apparentent à des castings d’acteurs peuplant les dernières divisions d’Hollywood, mais tous plus brillants les uns que les autres. Réalisateur des trois premiers épisodes, le cinéaste va jusqu’à filmer une scène d’interrogatoire claustré en voiture comme un impressionnant évènement horrifique. Andrew Dominik et Carl Franklin, qui prennent le relais dans les épisodes suivants, se gardent d’imprimer leur propre signature. C’est le luxe précieux du producteur Fincher : pouvoir choisir des réalisateurs prestigieux qui auront cependant l’humilité de se fondre dans son esthétique. Tout au plus pourra-t-on souligner cette idée magnifique de confier la partie sur Atlanta à Carl Franklin, auteur dans les années 90 d’Un faux mouvement, pépite de série B traçant sa tragédie sur un fond d’Amérique raciste.  Pour le reste, toute la série repose sur une idée, simple et belle, et belle parce que simple : il n’y a que des conversations à filmer. 

L’image, chez Fincher, est devenue un bruit : informe, incompréhensible, noyé dans l’océan du monde sensible.

Mindhunter est en effet une série qui s’écoute. Ironiquement, la plus belle pièce radiophonique du moment, produite par une boîte qui voudrait remplacer tout Hollywood en s’installant les pieds dans votre salon. Il faut y venir avec ses deux oreilles et oublier un peu ses yeux. Regard et écoute : c’est d’ailleurs tout son nœud dialectique. Les personnages ne voient pas, ou ne veulent pas voir ce qui se passe sous leur regard, mais finissent par l’entendre. Que ce soit dans leurs relations familiales et intimes, ou dans leur travail. Le premier indice qui permettra à l’enquête d’Atlanta d’avancer enfin, sera un son. Le bruit d’un corps qui tombe dans les eaux d’un fleuve. Mais le suspect était déjà sous nos yeux, le temps d’un plan, deux épisodes auparavant. En se livrant aux regards, il se fondait dans la masse du visible, et se rendait paradoxalement insoupçonnable. L’image, chez Fincher, est devenue un bruit : informe, incompréhensible, noyé dans l’océan du monde sensible. Ce qui faisait évènement, dans les premiers temps de sa filmographie, est désormais un objet parmi d’autres qui gronde avec des millions d’autres grondements ordinaires. Et de cette obsession-là (pour l’ordinaire, le clinique et l’ennui), Fincher fait un mode d’appréhension du temps, comme il le faisait dans Zodiac, dont Mindhunter est, décidément, à la fois la reprise, le prolongement et l’épure théorique. 

Fincher MINDHUNTER

© Netflix

C’est que, de par sa nature, le projet narratif de la série y invitait. En voulant coller aux évènements réels, elle s’obligeait à suivre des enquêtes inabouties, ou au long cours. Les évènements d’Atlanta se déploient ainsi sur trois années, et restent encore aujourd’hui largement opaques. La vérité s’étiole dans la main du temps, et c’est bien cette main que ne cesse de filmer Fincher, dans un étrange montage d’accélérations et de surplace, si typique de son cinéma depuis une quinzaine d’années. Parce qu’elle est évanescente, la vie ordinaire est devenue le motif sous-jacent de Fincher dont il observe méticuleusement la confrontation avec l’extraordinaire. Non que l’une s’oppose à l’autre, mais qu’elle lui offre au contraire un terrain d’épanouissement : le crime, pour exister, a besoin d’être caché dans les replis asthéniants du quotidien. Les jours, les mois, et les années passent, mais ils passent toujours dans le dos des personnages, intoxiqués par leurs obsessions et aveugles à ce qui se joue sous leur regard. Le rythme singulier d’une série offrait donc les conditions sensibles pour y revenir et creuser une œuvre obsédée par le passage insaisissable du temps qui est bien, lui, le plus grand criminel de l’histoire. 

MINDHUNTER saison 2

Une série créée par Joe Penhall et David Fincher

Diffusion : Netflix / Episodes : 9

Avec :Jonathan Groff, Holt McCallany, Anna Torv…

 

neque. ut velit, dapibus id eleifend quis id luctus ut