Après la palme d’or de La Vie d’Adèle, très vite suivie d’une éprouvante polémique, Kechiche revient au cinéma avec Mektoub, my love, premier chapitre d’une œuvre qui s’annonce d’ores et déjà au long cours (la deuxième partie est montée). Et si Kechiche avait trouvé là le Graal de son œuvre, enfin libéré des passions mortifères qui l’animaient ?

De L’Esquive à La Vie d’Adèle, la trajectoire du cinéaste Kechiche aura été celle d’un malentendu et d’une déception. Le malentendu, d’abord, de croire qu’il n’y avait dans ce cinéma qu’un ultime prodige du naturalisme français, où la machinerie s’effaçait pour accueillir humblement les ébrouements du réel. La déception, ensuite, de découvrir avec La Venus noire, que ce cinéma s’éclairait de troubles motivations : Kechiche y dénonçait le regard voyeuriste et criminel des spectateurs sur son personnage tout en prenant soin de l’alimenter lui-même avec une jouissance mal dissimulée. Vouée à une opération de rachat, La Vie d’Adèle, après avoir un instant réussi à faire oublier les anciennes accusations (Palme d’or et émotion collective à Cannes) replongeait le cinéaste dans une nouvelle polémique en prenant cette fois-ci le chemin des arrière-cuisines du tournage et de ses méthodes limites avec les comédiennes.

De la martyrologie

Mais, à ceux qui découvraient alors, effarés, le vampirisme parfois éprouvant du cinéaste,  on était tenté de les renvoyer aux films antérieurement loués : des histoires de corps pris dans d’interminables strip-tease émotionnels et physiques, enfermés dans une martyrologie adressée à l’œil, avec pour seul espoir celui de suspendre la fatalité d’une condamnation sociale. L’esquive en avait donné le programme : ou se donner en spectacle, ou mourir dans l’ombre du monde. Et c’est bien ce dilemme tragique que le cinéma de Kechiche n’a depuis lors jamais cessé de mettre en scène, moins à travers la rigueur de ses cadres qu’au terme d’une longue gestation du montage. D’où le principe formel d’un certain voyeurisme qui, à tous coups, enfermait systématiquement les beaux éclats naturels de son cinéma derrière les barreaux du tragique.

Au théâtre des désirs

D’où vient alors le sentiment qu’avec Mektoub, my love : Canto uno, le cinéaste semble échapper de manière aussi gracieuse que galvanisante à son programme habituel ? Et que le destin du titre (Mektoub) n’est plus celui d’une fatalité, mais d’un apprentissage de la vie, chapitré ici comme un roman flaubertien (Canto uno) ?  C’est que le cinéaste ne dissimule plus cette fois-ci  son dispositif habituel, mais le reconnaît littéralement dès sa première scène. Une histoire de voyeurisme, donc, où le jeune Amin, surprend Ophélie, son amie d’enfance, dans les bras de son cousin Tony. Nous sommes à Sète, au début de l’été, et le jeune homme vient tout juste de rentrer de Paris où il tentait de percer dans le cinéma. Le film le saisit ainsi dès son entame comme le spectateur d’un théâtre de désirs et de rondes sensuelles auquel il semblera toujours un peu étranger. Mais, si la scène marque par la frontalité crue de sa réalisation (un œil dissimulé derrière des volets, deux corps enlacés fougueusement) elle permet au film de se libérer par la suite du poids de son dispositif : le temps de vacances étirées sous les reflets de la méditerranée sera désormais celui des rencontres, de l’exultation des corps et de leur vitalité, sans qu’aucune amertume ne vienne en entamer les beautés.

Mektoub my love

Le regard de Kechiche trouve enfin un relais dans le film qui ne repose plus sur une jouissance spéculaire morbide : le retrait d’Amin lui permet de retenir souterrainement tous les fils passionnels tissés par les jeunes gens qui l’entourent. Car s’ils s’amusent, se plaisent, exultent, se mentent parfois et ravalent déjà des larmes, la jeunesse reste leur talisman : en ouvrant leur destin à toutes les incertitudes, elle fait de leur flânerie le principe même d’une découverte ardente du monde, déliée de toute faute et sans destin punitif. Ce temps de l’été est aussi celui d’une vacance dans leur vie : un temps d’abandon, où l’état politique et social est rejeté dans le brouhaha de lointaines rumeurs, répudié de ce monde édénique où les corps et les groupes sociaux se mêlent dans le chant pur des appétits de la peau.

Là où Kechiche filmait jusqu’à présent des morts, symboliques et réels, il ne regarde et ne désire désormais plus que des naissances.

Une éclosion

Dès lors, libéré de toute épaisseur sociale comme de son dispositif mortifère, tout le film devient l’observation chatoyante d’une éclosion : éclosion de ces corps jeunes, baignés de soleil et de sensualité, abandonnés à la circulation joyeuse de leurs désirs ; éclosion du regard d’Amin (« il faut sortir » lui répète sa mère en ouvrant les rideaux de sa chambre utérine, décidée à le jeter dans le monde, loin des films où il pense se protéger des appels du désir) qui va progressivement abandonner son poste d’observateur pour entrer dans la scène tendre du réel ; éclosion, enfin, d’une simple présence au monde, sous le règne de sa lumière qui dessine les corps et leur offre sa grâce. Là où Kechiche filmait jusqu’à présent des morts, symboliques et réels, il ne regarde et ne désire plus que des naissances. Naissance des désirs, naissance des amours, naissance d’un corps animal, d’une vie fragile, d’un sentiment et de l’ennui, du jour, de la fête, comme si la vie était un don et le cinéma l’art le plus à même d’en recueillir la manifestation.

2018

Mektoub My Love – Canto Uno

L’incessante flamme libidinale

Aussi, se dessine enfin l’archéologie de cette obsession sensualiste qui traverse les films du cinéaste et qui semblait jusqu’alors se figer dans une réification morbide des corps : Kechiche filme à hauteur des fesses, remonte sur les visages, et revient aux hanches, épaisses d’une chaire ardente dessinée après le creux des reins. Son regard se tourne toujours vers les signes sensuels de la procréation, dans un geste d’une vigueur éclatante, au regard duquel les déceptions, les amours malheureuses ne sont que des cailloux avalés par le torrent impétueux de la vie. Dépliée en grands blocs séquentiels séparés par des ellipses romanesques, la mise en scène de Kechiche s’accomplit comme une exténuation littérale du réel mais qui ne l’épuise jamais. L’énergie de ses personnages en fournit le carburant jusqu’à la dernière goutte, mais cette énergie renaît des cendres de la scène précédente, comme brûlée d’une incessante flamme libidinale. Et toutes les scènes de se résoudre alors en un magnifique travail chorégraphique qui renoue avec la ligne naturelle du cinéma français : les ballets de French Cancan, la danse de Van Gogh semblent renaître sous la caméra de Kechiche descendus de leurs tréteaux et déshabillés de leurs rituels, pour s’épandre dans les bars, l’écume des vagues bleutées ou sous les lumières stroboscopiques d’un club.

Kechiche semble avoir atteint une telle plénitude de son cinéma que tout le film respire du plaisir qu’il a visiblement eu à filmer sa troupe de comédiens.

Une épiphanie

Des danses et des accouchements : Kechiche semble donc avoir atteint une telle plénitude de son cinéma que tout le film respire du plaisir qu’il a visiblement eu à filmer sa troupe de comédiens. Si la beauté d’une mise en scène est toujours l’écho de celle qui a présidé au moment de son tournage, alors nul doute que la mise en scène de Kechiche n’a jamais été aussi justifiée que dans ce film. Le cinéaste ne filme plus des pièges mais des célébrations. Des noces et des baptêmes, des ascensions et des assomptions. Aux premiers, sa caméra offre des tours de manège étourdissant, circulant d’un désir à l’autre, d’exhibitions joyeuses à des envoûtements païens, tandis que les seconds s’accomplissement dans le plus grand dépouillement.  Un dépouillement du cadre qui ne s’offre plus qu’à la lumière d’une fin de journée, à la rumeur d’un paysage, à la peau dorée de deux jeunes gens, alors que s’ébroue sur les talus le petit règne animal d’un troupeau de chèvres. De l’une à l’autre de ces mises en scène, c’est bien un même fil qui les retient pour nous redonner la joie d’être au monde. Avec Mektoub, my love : canto uno , Kechiche a laissé ses mauvaises passions dans les cendres de la dramaturgie pour ne plus laisser vivre qu’un pur geste de réalisateur : celui d’une épiphanie.

Mektoub my love

Mektoub My Love : Canto Uno

Un film d’Abdellatif Kechiche

France, 2018 – 2h55

Avec : Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche

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