Connaissez-vous Mega Man ? Mega qui ? Mega Man, ce personnage imaginé par le Japonais Capcom, responsable de Street Fighter et de Resident Evil, qui, dans les années 1980, allait créer grâce à lui l’une de ses icônes les plus durables. L’un des rois de l’action-plate-forme, culte (surtout chez lui), mais toujours rentré dans l’ombre d’un Mario, car moins accessible, plus puriste, plus dur, moins connu. Et donc, connaissez-vous Mega Man ? Qui est-il ? Un Kirby en combinaison bleu avec un bras armé comme Cobra ? Et s’il était, surtout, une métaphore du joueur ? Pour la sortie de Mega Man 11, portrait.

Mega Man est un peu triste ce soir. Il se sent un peu las, un peu seul, un peu creux. Il laisse échapper un soupir, ferme un instant les yeux, se demande à quoi tous ces efforts pendant toutes ces années ont bien pu servir. On lui avait pourtant promis un destin à la Pinocchio, non ? C’est ce qu’il avait cru comprendre, en tout cas : qu’un jour, quand tout irait mieux et que les robots du sinistre Dr. Wily laisseraient enfin le monde vivre en paix (au lieu de lui imposer à répétition un remake kawaii de la révolte des intelligences artificielles de Terminator), il cesserait d’être une machine de guerre et deviendrait un vrai petit garçon. Ou peut-être qu’il l’a seulement rêvé, une nuit, après s’être endormi en comptant les moutons électriques. Peut-être que ce n’était qu’un mini-bug, qu’un glitch en forme de rayon de soleil dans son logiciel personnel. 

« Je ne suis qu’un cri »

Ce soir, Mega Man repense à son passé et à tous les malentendus qui l’ont rythmé. Au fond, personne ne l’a jamais compris, n’a jamais saisi ce qu’il espérait. Mais est-il est d’ailleurs vraiment équipé pour « espérer » ? Il a en tout cas une bonne mémoire et se souvient par exemple des illustrations qui avaient accompagné la sortie de ses premières aventures aux États-Unis. Cette espèce de CRS du futur, cet adulte, surtout, qui ornait la jaquette, comment avait-on pu penser qu’il ait quoi que ce soit à voir avec lui, petit robot tout bleu aux rondeurs enfantines ? Après tout, il est un descendant assez direct, à peine travesti, tout juste repeint, de l’Astro Boy d’Ozamu Tezuka et certainement pas un cousin japonais de RoboCop. D’ailleurs, son sprite le plus connu, sa position de prédilection, celle dans laquelle on le voit le plus souvent dans les images en action tirées de ses jeux de la période 8 bits (et de ceux qui font comme si : Mega Man 9 et 10, exercices de style rétro plutôt pionniers, bien avant Shovel Knight, The Messenger ou Blaster Master Zero), est tout sauf triomphante. Le bras droit levé, la jambe gauche plus haute que l’autre, la bouche grande ouverte et l’arme pointée devant lui, comment a-t-il bien pu faire aussi longtemps illusion ? Cela aurait pourtant dû être évident : il perd l’équilibre, il hurle, il ne sait pas où il va. Il est terrifié. Et tout ça parce qu’il n’est pas complètement vrai. Parce qu’il n’a pas de personnalité.

Mega Man

Boîtes japonaises de Mega Man 1 et 4 sur Famicom (NES)

Kirby de métal

Mega Man, c’est un peu, l’euphorie en moins, un Kirby de métal : un héros sans qualité, contraint à emprunter celles des autres pour avancer. Dans la branche principale de la série de jeux vidéo Capcom entamée en 1987 comme dans certains spin-off tels les Mega Man X (que l’on peut tous retrouver en pleine forme et sur la plupart des plates-formes dans les récentes anthologies Mega Man X Legacy Collection 1 et 2), le petit androïde bleu doit affronter plusieurs robots qui, eux, sont précisément caractérisés, comme Ice Man, Fire Man et Elec Man dans l’épisode inaugural. Ou encore Cut Man, dont Mega Man devait à l’origine emprunter l’allure, en portant une paire de ciseaux sur la tête, qui lui donne la capacité de couper un peu tout et n’importe quoi, selon les confidences d’Akira Kitamura dans l’impeccable L’Histoire de Capcom 1983-1993 : les origines parue en début d’année aux éditions Pix’n Love. Et puis, non : tout juste eut-il droit à un flingue collé au bout de son bras (mais déclenché par la pensée comme celui du héros de manga Cobra, ce qui est un tout petit peu plus classe quand même). Tous ces « Man » au caractère affirmé, ce sont les boss du jeu qui, une fois vaincus, céderont leurs pouvoirs respectifs à notre Mega Man, lequel pourra alors geler ses adversaires en les bombardant de glace, les gratifier d’une puissante décharge d’électricité, leur faire tomber des briques sur la tête, etc. Alors seulement, il deviendra quelqu’un – c’est-à-dire, en définitive, quelqu’un d’autre. 

Mega Man ne peut être qu’une chose à la fois, et encore, très provisoirement.

Man Man Man

La saga Mega Man peut ainsi être vue comme une folle entreprise de vexation de son personnage principal. Son but secret est peut-être d’amener le petit bonhomme quasi générique à prendre conscience de tout ce qu’il n’est pas – de tout ce qu’il ne sera jamais. « Regarde bien, Mega Man. Surtout, ne rate rien et n’oublie pas. » Du premier Mega Man au tout frais et entraînant Mega Man 11 (qui abandonne l’esthétique 8 bits des épisodes 9 et 10 au profit d’une 2D fine et détaillée), pas moins de quatre-vingt-six boss scrupuleusement définis se dressent ainsi devant lui. On dénombre ainsi Knight ManWood Man, Star ManClown Man, Junk Man, Pharaoh Man, Quick Man, Tornado Man, Tomahawk Man, Heat Man… et même Splash Woman, la seule femme du lot, qui arbore une allure de sirène vengeresse dans Mega Man 9. À ces derniers s’ajoutent Block Man, Fuse Man, Blast Man, Acid Man, Torch Man et Tundra Man dans Mega Man 11 qui, plutôt que de proposer une relecture plus ou moins méta de la série, à l’instar de Sonic Mania, tente de reprendre le fil d’une histoire interrompue il y a une vingtaine d’années (après Mega Man 8, donc), comme si rien ne s’était vraiment passé entre-temps (en offrant quand même au héros le pouvoir, bien utile face aux boss, de ralentir le temps). Telle est sa limite mais aussi la principale raison de l’aimer – parce que, dans la vie comme dans l’art, il est toujours un peu admirable de croire en la possibilité d’une éternelle continuité.

Mega Man

Splash Woman

Le spectacle toujours recommencé de ces boss, dont chacun mériterait son propre jeu ou dessin animé, est un étourdissant kaléidoscope identitaire, un macabre bal masqué auquel Mega Man n’a même pas vraiment été invité. Ces robots ultraspécialisés et grimaçants qu’il doit vaincre représentent les matières et les éléments, la nature et les civilisations, les rôles, les qualités. Tout cela, il peut bien sûr se l’approprier, mais pour un temps seulement et sous forme de programmes fonctionnels, c’est-à-dire, dans le cadre du jeu mignon mais belliqueux et souvent impitoyable, d’armes entre lesquelles jongler selon les circonstances. Mega Man ne peut être qu’une chose à la fois, et encore, très provisoirement. Au début de l’aventure suivante, il ne sera à nouveau plus rien, juste une coquille vide au regard implorant. Et tout sera une nouvelle fois à recommencer. 

Mega Man

Mega Man 11 © Capcom

De l’autre côté

De l’autre côté de l’écran, les doigts crispés sur sa manette, le joueur râle et transpire. Ses réflexes sont mis à rude épreuve et, souvent, ne suffisent pas (y compris dans Mega Man 11 : on avoue peiner au mode de difficulté « facile » et avoir même honteusement tâté du « débutant »). Ce piège, cet ennemi surgi de nulle part, ces piques au plafond, ce gouffre qui se révèle sans fond alors qu’il pensait atterrir à l’étage inférieur, comment aurait-il pu les anticiper ? Le joueur souffre et ronchonne, balance rageusement ses Joy-Con (ou sa Switch, s’il en vient à perdre toute lucidité). Il se lève pour aller les ramasser, recommence. Peut-être ferait-il mieux d’attaquer un autre niveau en gardant celui qui lui résiste pour plus tard ? (C’est, depuis toujours, la dimension stratégique de Mega Man : chaque victoire contre un boss apportant au héros un pouvoir plus spécialement adapté à l’un ou l’autre des autres niveaux, il existe un ordre idéal à suivre pour les enchaîner sans trop – tout est relatif – peiner.) Le joueur a du mal. Le joueur est humain, trop humain. Son rêve à lui serait de s’oublier dans l’action, de se laisser engloutir par le jeu, de ne plus faire qu’un avec lui. De réagir instantanément aux défis qu’il lui présente, d’en triompher sans y penser. Avec une grâce et une vitesse incroyables, il bondirait de plate-forme en plate-forme, évitant bombes et canons, écartant nonchalamment robots-pingouins et sentinelles casquées. Il terminerait le parcours en un temps record. Il ne serait plus lui-même. Il serait admirable.

Devenir machine

Le rêve du gamer est l’inverse, le négatif de celui de Mega Man. L’humain voudrait se libérer de son humanité, la laisser derrière lui pour s’intégrer harmonieusement dans ce système cybernétique (console, programme, écran, manette) dont il est le maillon faible. Il aimerait tant que l’androïde, ce soit lui. Cette humanité, il la retrouvera peut-être plus tard. Augmentée ou réduite, difficile à dire, mais la question n’est pas là, pas encore : il sera bien assez tôt pour en juger quand le miracle se sera produit. Quand il aura pu jouir de s’être changé en pure efficacité sans doute, sans conscience. Quand il aura fait l’expérience (enivrante ? effrayante ? anesthésiante ?) de la perfection. 

Tout cela, ce fantasme étrange du joueur, ce désir un peu flou, un peu malsain, un peu fou de devenir machine, Mega Man en a le pressentiment quelque part dans ses circuits intégrés. Et ça le rend encore plus triste, il ne comprend pas. Les lecteurs, les spectateurs de Pinocchio rêvaient-ils de devenir des pantins de bois, des marionnettes pendant que le héros du conte se changeait en véritable enfant ? (Peut-être que oui, secrètement, parce que tout serait alors tellement plus simple.)

Mega Man X Legacy Collection

Mega Man X Legacy Collection

Ce soir, Mega Man n’a pas le moral. Il a retiré son casque, l’a posé, laisse son bras-canon pendre sans le regarder. Il fait noir, il fait froid – mais peut-il vraiment ressentir le froid ? Il a les yeux dans le vague, il n’est plus tout à fait là. Sur son visage artificiel, un liquide nouveau s’apprête à couler.

Références

Mega Man 11

Mega Man Legacy Collection

Mega Man Legacy Collection 2

Mega Man X Legacy Collection

Mega Man X Legacy Collection 2

Capcom

Sur PC, PS4, Xbox One et Switch

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