Quatre ans après Dumb and Dumber qui les fait découvrir au monde, les frères Farrelly reviennent avec Mary à tout prix, comédie alors adorée pour son audace transgressive et son amour des freaks. Et si, derrière cet amour, on n’avait pas décelé autre chose, évidente aujourd’hui, concernant les hommes ? Quelque chose de pas net, d’amoral, de pas toujours bon donc, qui constitue peut-être la plus grande audace du film, encore plus forte vingt ans après sa sortie.

Cinquième épisode de notre saga estivale : 1998, vingt ans après ou comment le cinéma des années 1990 nous raconte quelque chose sur son époque et forcément la nôtre.

Certains de mes meilleurs amis ne connaissaient pas mon nom. » L’adolescent (Ben Stiller) n’en revient pas : Mary, unanimement considérée comme la plus belle fille du lycée – ce genre de chose ne se discute pas –, vient de l’appeler « Ted », comme ça, sans prévenir. Un peu plus tard, elle lui proposera d’aller avec elle au bal de fin d’année. Incroyable, évidemment, mais peut-être pas autant que ce premier miracle : Mary (Cameron Diaz) le nomme, l’identifie. Et, ce faisant, confirme son existence à lui – son appartenance à l’humanité, quasi. Soudain, pour Ted, tout a basculé : c’est le début d’une nouvelle vie. 

Sorti en France à la fin de l’année 1998, Mary à tout prix fit parler de lui à l’époque pour quelques audaces plus ou moins transgressives (sperme dans les cheveux, petit chien malmené, handicapés moqués) et, plus précisément, pour la manière dont les frères Farrelly parvenaient à les intégrer dans une comédie romantique au fond assez fleur bleue : boy meets girl, boy repense beaucoup à girl puis, des années plus tard, boy finit par retrouver girl pour vivre le parfait amour avec elle sous le soleil de Miami. Tout cela est toujours bel et bien là, au même titre que les chansons du troubadour moderne Jonathan Richman, qui s’invite dans certaines scènes pour donner à l’ensemble des allures de chanson de geste (après la Chanson de Roland et son épée Durandal, celle de Ted qui coince dans sa braguette tout son attirail mâle), mais, sous le conte, la farce et la romance mélangés, c’est encore autre chose qui frappe aujourd’hui, à l’heure de #MeToo et des porcs balancés, dans le film des Farrelly. Une certaine glauquerie désespérée, un vieux fond creepy dans la sentimentalité. En résumé : les mecs, adultes ou gamins, en règle générale, ça craint.

Mary à tout prix est tout entier porté par cette idée, non pas de renouer avec le passé, mais de le rectifier.

L’envers du rire

Reprenons. Si Hollywood a jadis eu ses comédies du remariage (Indiscrétions, Cette sacré vérité, La Dame du vendredi) dans lesquelles l’enjeu est de retrouver au présent ce qui a brillé hier (l’amour, disons) mais s’est altéré avec le temps, Mary à tout prix serait plutôt une comédie de la correction du passé, de l’obsession et de la frustration. Lorsque le film commence vraiment, Ted apparaît extérieurement comme un homme flirtant avec la trentaine mais, à l’intérieur, il est toujours l’ado de seize ans qui tremble et soupire. Le garçon qui, suite à un petit incident (l’affaire de la braguette, donc) ayant dévié le cours d’un film parti presque sur la même base que Virgin Suicides, a été privé de la scène qu’il désirait (l’arrivée costumée à la prom, la danse avec Mary, peut-être la nuit qui aurait suivi). Et qui l’attend toujours,  cette scène ; il est bloqué, incapable d’avancer.

Mary à tout prix est donc tout entier porté par cette idée, non pas de renouer avec le passé, mais de le rectifier. D’où un rapport assez problématique au réel, perçu comme fondamentalement injuste, voire erroné. Mais comme nous sommes chez les frères Farrelly, c’est-à-dire des héritiers de Jerry Lewis, Frank Tashlin et Tex Avery, tout cela ne se traduit pas par une succession de scènes mélancoliques à écouter Nick Drake ou The Smiths, mais par le triomphe désordonné d’une logique de débordement. À un moment, il faut bien que finisse par sortir ce qui s’est accumulé dedans. Et si ça fait rire, ce n’est pas toujours très ragoûtant.

Mary à tout prix

Glenn Watson © 1998 Twentieth Century Fox

Aujourd’hui, Mary à tout prix est presque devenu un classique, une comédie idéale, un exemple pour la jeunesse.

Nous les monstres

À la fin du film, ils sont quatre à tourner autour de Mary, puis à se poser (s’imposer) devant elle en paons pathétiques la sommant d’en choisir un. Il y a Ted, donc, l’éternel ado même si son appareil dentaire s’en est allé et s’il a maintenant une moins mauvaise peau. C’est le « héros », le gentil, le bon gars, voire le benêt du lot, mais aussi un type un peu louche qui a payé un détective privé pour retrouver Mary et recueillir autant d’informations que possible sur elle. Il y a aussi Pat Healy (Matt Dillon), le privé en question, beauf en chemise hawaïenne et à petite moustache qui a lui aussi succombé au charme de Mary (et qui l’espionne, utilisant ce qu’il a réussi à apprendre sur elle pour tenter de la séduire, ce qui marche jusqu’à un certain point). Et puis, voilà l’architecte infirme Tucker (Lee Evans), en réalité un livreur de pizzas tout à fait valide du nom de Norman, qui colle, l’air de rien, Mary en dénigrant ses rivaux. Enfin, il y a Dom (Chris Elliott), alias Woogie, le faux copain de Ted qui se trouve être également le petit ami de lycée historique et passablement dérangé de Mary ainsi qu’un fétichiste des chaussures et des pieds. Plus le film avance, plus le visage de Dom se couvre de pustules. Plus ça va, plus ça déborde donc, et plus ça se voit.

Mary à tout prix

Glenn Watson © 1998 Twentieth Century Fox

Le freak, c’est le mâle, à la fois primaire et calculateur, voyeur et harceleur, au mieux amoral, au pire profondément cynique. La femme de ses désirs existe d’ailleurs surtout dans sa tête. « There’s something about Mary », nous dit le titre original. Ce « quelque chose », ce sont d’abord ces hommes-enfants qui l’y ont mis : un truc dont ils sont convaincus d’avoir un besoin vital et qui viendrait forcément les compléter, combler un manque, remplir le gouffre béant, assécher le marécage stagnant de leur personnalité pour que, enfin, quelque chose (encore « quelque chose » : tout est dans l’indéfinition, l’obscurité du désir) de beau et d’odorant vienne enfin y pousser.

Au royaume des aveugles, le spectateur se place presque inévitablement dans le camp de Ted. Finalement, le moins mauvais gagne et, ce faisant, nous venge un peu, nous les timides et les maladroits, les Pierre Richard voguant de micro-désastres en catastrophes intérieures, les Woody Allen pas toujours très nets. (Il est important qu’il ne soit pas complètement bon et qu’au fond le pouvoir, le choix, la droiture soient féminins.) Nous les monstres dont on ignore le nom.

Depuis, on a un petit peu perdu de vue Peter et Bobby Farrelly, mais quelque chose de Mary à tout prix continue de circuler par ici, en particulier dans les séries. Dans Love – normal : la connexion entre Judd Apatow, Ben Stiller et les frères Farrelly est directe. Dans la précieuse You’re the Worst, aussi. Et puis, avec une subtile inversion des genres et une obsession cette fois féminine (mais encore des chansons), dans Crazy Ex-Girlfriend. Aujourd’hui, Mary à tout prix est presque devenu un classique, une comédie idéale, un exemple pour la jeunesse. Quant à son héros, il reste à la fois horrible et parfait, touchant et repoussant, aujourd’hui comme hier. Que celui qui, de guerre lasse, ne s’est jamais laissé appeler par un autre nom que le sien lui jette la première pierre.

Mary à tout prix

Glenn Watson © 1998 Twentieth Century Fox

Mary à tout prix

Un film de Peter et Bobby Farrelly

1998, États-Unis, 1 h 59

Avec : Cameron Diaz, Ben Stiller, Matt Dillon

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