Mieux qu’un banal film de bagnole sur une course de légende, Le Mans 66 est un pur western mécanique. Après son remake de 3h10 pour Yuma et Logan, James Mangold récidive et creuse encore le grand sillon mythologique américain.

Pour le marché américain, Le Mans 66 s’intitule Ford vs Ferrari. Pas forcément pour masquer l’odeur de rillettes (Le Mans, l’Amérique connaît, ça sonne « Gran Turismo et Steve McQueen »), plutôt pour jouer cartes sur tables. Car sous couvert de fétichisme automobile se cache l’histoire vraie d’un beau duel entre l’écurie italienne, alors quadruple tenante du titre des 24h, et les rookies du team Ford, diligentés par le Goliath industriel pour repousser l’une des dernières frontières possibles : celle de la vitesse, par le biais d’un record. Le Mans 66, donc, n’est pas qu’un banal film de bagnole mais un western relocalisé sur le terrain compétitif des courses automobiles. Duel de capitaines d’industrie, duel de pistolero ssur châssis, duel de pionniers de l’aérodynamisme, duel entre les esthètes ristreto du vieux continent et les doigts pleins de cambouis du Deep South : ici l’engin motorisé fait allusion à une arme de haute précision qui, de sa conception à l’adresse parfaite qu’elle exige, change les bolides en calibres et les pilotes casqués en munitions humaines.

« Mon personnage est un cowboy sans arme », disait Matt Damon de Carroll Shelby, ancien vainqueur des 24h stoppé dans son élan par des crises de tachycardie. Par la force des choses pourtant, les armes, son personnage les fabrique. Soucieux d’essuyer l’affront commercial du rachat surprise de Ferrari par Fiat, Henry Ford Junior s’empresse en 1964 de commander à Shelby, alors reconverti dans la vente de belles mécaniques, un monstre capable de coiffer les ténors de Modène au poteau. Elégance oblige, triomphe de la civilisation : le duel ne se dispute plus face-à-face mais épaule contre épaule, en parallèle et par voitures interposées. La mise en scène de Mangold consiste ainsi, dans la fameuse arène pluvieuse du Mans 66, à déployer toutes les déclinaisons possibles de l’escarmouche désarmée : au coude-à-coude entre le cador de Ferrari et Ken Miles (excellent Christian Bale, dans un rôle de british au sang chaud qui justifiait pour une fois d’en faire des caisses) répondent le combat de regards en tribunes, entre Enzo et Henry Jr, puis des mécanos en marge de la course. Enfin, clef de voûte à la croisée de tous les intérêts se trouve Shelby lui-même, marchand de pétoires sur essieux attendu au tournant, pour avoir chargé sa propre GT40 avec un coureur jugé trop peu corporate (le tempétueux Ken Miles, donc). 

Certes modeste dans l’ensemble et balourd par endroits, Le Mans 66 n’en reste pas moins d’une élégance rare sur le terrain sinistré du western en camouflage.

Sublimation d’un film de flingues dans un spectacle de projectiles vrombissants, Le Mans 66 réinvente moins la panoplie désuète du cowboy qu’il ne la fond dans le décor. Si l’usage du Colt a bel et bien disparu, au cœur de ces courses à la performance se cachent toujours la même histoire : celle du défi des lois naturelles par l’homme, armé de son adresse et de ses objets manufacturés. Tout cela, bien sûr, corsé par la rivalité des individus, et les forces indomptables qui les empêchent intérieurement. Car, et c’est toute la beauté du film, au récit implicite de la maîtrise du temps s’ajoute ici une lutte invisible : celle que les mavericks se livrent avec eux-mêmes. Shelby est freiné par un cœur fragile, Miles par son caractère sanguin qui leur attire les foudres des décideurs. L’hostilité de la nature, thème Farwest par excellence, n’apparaît plus à la surface d’un monde domestiqué à titre définitif mais au sein-même des héros. Si bien que la nature dont ils doivent triompher, c’est d’abord la leur. Raison pour laquelle, plutôt que la mise hors d’état de nuire du meilleur pilote Ferrari, Mangold choisit de différer la victoire à ce beau geste de Miles, qui consent dans l’intérêt de tous et contre sa fierté, à attendre le reste de son équipe pour finir en beauté. 

Soit le point d’orgue d’un film qui, certes modeste dans l’ensemble et balourd par endroits, n’en reste pas moins d’une élégance rare sur le terrain sinistré du western en camouflage. Mangold, ce n’est pas une surprise, est plutôt coutumier du fait. Walk the Line et 3h10 pour Yuma fleuraient déjà bon l’Americana. Sans même parler de Logan, détournement du Wolverine-super héros en un Logan-carcasse, venu crever toutes plaies béantes sous un beau ciel de Nevada. Or il en va de même ici, où les montures mécaniques évoquent les « Mustang » d’autrefois, les mécanos les cowboys d’hier et les pilotes intrépides des champions de rodéos. Quitte à se farder en un genre qui lui ressemble pour mieux mettre en scène les figures tristes de l’ancien monde, Le Mans 66 appartient ainsi avec American Sniper de Clint Eastwood à ce western contemporain de contrebande, auquel on pourrait ajouter le tout dernier Tarantino. Et s’il n’est pas le plus doué de la bande (loin s’en faut), Mangold n’en reste pas moins d’une délicatesse et d’une ruse salutaire, à l’heure des résistances au formatage Marvel/Disney : chez lui, le film ne fait pas tapisserie pour les jouets, derrière les mutants et les voitures de collections se trament, toujours, de belles obsessions de cinéma. 

Le mans 66

Merrick Morton - © 20th Century Fox

Le Mans 66

Un film de James Mangold

USA, 2019 – 2h32

Avec : Christian Bale, Matt Damon, Caitriona Balfe

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