Que se passe-t-il quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture ? Cela donne un étonnant ouvrage éponyme, récemment édité en français, dans lequel les œuvres emblématiques de Renoir, Manet, Chagall, Vermeer ou Van Gogh prennent l’allure d’un artwork de Candy. Et si tout cela n’était pas si aberrant mais plutôt un petit manifeste pop passionnant ?

Selon les rumeurs, comme les mondes à l’intérieur des tableaux sont vivants, ils se transforment graduellement. » Jeunes jumelles à nœuds dans les cheveux et vêtues de robes à dentelle, Lydie et Suelle ont un jour la surprise de se retrouver aspirées à l’intérieur d’une peinture. Pour y entrer, il suffit « de souhaiter fortement visiter le monde qu’elle contient ». Dedans, c’est tout bizarre, un peu inquiétant, mais aussi charmant. Dedans, il y a de beaux paysages et des créatures étranges qui ne nous veulent pas que du bien. Et puis, plein de plantes, de roches et de trucs inconnus à ramasser, de « matériaux » dont les demoiselles (qui exercent la noble profession d’alchimiste) ne manqueront pas de faire bon usage. Quelque chose d’« amazing » (en anglais, traduit du japonais, dans le texte) sortira sans nul doute de leur chaudron quand elles y plongeront les éléments rapportés de leurs virées dans les Mysterious Paintings, qui se révèlent régulièrement à elles au cours de la longue aventure d’Atelier Lydie & Suelle, nouvel épisode d’une série de jeux de rôles japonais née en 1997 et traitant donc gentiment de l’alchimie.

Une collection de « peintures mystérieuses » est aussi au centre de ce qui est probablement le plus étonnant des livres d’art de ce printemps, paru dans sa version originale au Japon en 2016 et fraîchement traduit chez Mana Books. Son titre (à rallonge) : Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture. Son principe : une quarantaine de dessinateurs japonais œuvrant d’ordinaire dans la bande dessinée, l’animation ou le jeu vidéo livrent leur interprétation d’autant de tableaux fameux de Manet, Gauguin, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Degas, Klimt ou Botticelli. Et le moins que l’on puisse dire est que le résultat ne laisse pas indifférent, au point que l’on se demande longtemps s’il s’agit d’une grosse blague, d’un coup de génie ou d’une pure aberration. Avant de se dire que les trois propositions pourraient bien être vraies et que telle est probablement la cause de notre fascination devant ces pages où le Bal du moulin de la Galette de Renoir devient une sorte d’image figée d’un dessin animé qui n’a jamais existé, où Le Déjeuner sur l’herbe de Manet semble hanté par des yokai, où le chien des Ménines de Vélasquez est remplacé par une femme tenue en laisse, où Les Quatre Continents de Rubens resurgit avec un tatouage en plus, une barbe en moins et une poitrine de femme désormais couverte. Il y a aussi désormais des jeunes filles cachées dans Les Tournesols de Van Gogh. Certaines pages sont d’un mauvais goût renversant quand d’autres ont quelque chose de lumineux dans leur futilité souriante et néanmoins studieuse. À noter qu’on est peut-être en train de tomber un peu amoureux de la musicienne en robe blanche et aux yeux fermés de la Jeune Fille au piano (d’après Cézanne) façon manga.

Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture

Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture : La Laitière de Vermeer

Et voilà les Jeunes Filles au piano de Renoir transportées au pays de Candy et ses yeux écarquillés.

« En fait, je voudrais créer quelque chose qui ressemble à un Picasso “popularisé”, quelque chose qui ressemble à un malentendu et possède pourtant sa propre valeur. » Ces mots sont de Roy Lichtenstein, cités par Janis Hendrickson dans le livre qu’il a consacré à l’artiste américain (éditions Taschen) à propos de sa réinterprétation de la peinture de Picasso. Car la reprise et en quelque sorte la « vulgarisation » de grandes œuvres picturales est, dans l’histoire de l’art, tout sauf une démarche nouvelle – ce que ne manque pas de souligner l’introduction assez pédagogique et prudente, pour ne pas dire scolaire, de Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture. Lichtenstein, pour revenir à lui, s’est ainsi successivement approprié des œuvres de Cézanne, de Monet ou, donc, de Picasso, et en particulier une série de ce dernier, Les Femmes d’Alger, qui s’appuyait déjà sur un tableau de Delacroix. « Lichtenstein a relié son propre style aux formes créées par Picasso et ainsi transposé la composition à ses propres fins, analyse Janis Hendrickson. Ce qui en ressort est quelque chose de tout à fait nouveau, qui n’a plus rien de commun avec la situation historique du cubisme. C’est à peu près comme si une culture en voie de développement essayait de recréer à son profit les conquêtes d’une culture supérieure, donnant ainsi jour à de nouveaux hybrides pouvant être beaux ou grotesques – deux cas imaginables. »

L’approche de nos illustrateurs japonais a de toute évidence à voir avec ça, sauf que le contexte et les conditions de production de leurs œuvres sont aussi bien différentes de celles du pop art américain (et ne relèvent pas non plus du néo-pop japonais d’un Takashi Murakami). Leurs hybrides à eux ne sont pas beaux ou grotesques, mais souvent les deux à la fois, et parfois même beaux parce que grotesques (et inversement, dans une certaine mesure). On est d’ailleurs presque déçu par la relecture de La Naissance de Vénus de Botticelli, presque trop sage, trop proche de l’original. Même chose avec celle de l’Orphée de Moreau, alors que la rencontre entre le manga et la peinture symboliste (comme, par ailleurs, avec les esthètes préraphaélites) semblait relativement naturelle. Et, soudain, au détour d’une page, on tombe sur Le Cri de Munch et on ne reconnaît plus rien : avec ces flingues, ce masque à gaz, ces multiples personnages et cette ambiance de scène de guerre futuriste, ne serait-on pas face à une tentative de sabotage, de destruction brutale de l’œuvre originale ? Mais pourquoi pas, d’ailleurs ?

Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture

L'Anniversaire de Chagall revisité

Ces reproductions déviantes témoignent à la fois d’une pleine conscience de ce qui est fait (et de ce que tout cela peut avoir d’outrageusement frivole) et d’une grande conviction.

Et si, plus encore que dans l’histoire de l’art, la clé de ces peintures doublement « mystérieuses » se trouvait au Japon ? Deux mots, deux loisirs faussement légers, deux concepts plus profonds qu’il n’y paraît : le cosplay et le karaoké. Cela fonctionne dans les deux sens : tels les visiteurs d’une convention manga, les figures de la peinture classique se déguisent en héros (et héroïnes avant tout) d’animes autant que les personnages de mangas imitent la tenue et l’allure de ceux des tableaux des grands peintres. Et voilà les Jeunes Filles au piano de Renoir transportées au pays de Candy et ses yeux écarquillés. Les yeux, d’ailleurs, sont peut-être le détail le plus marquant de ces quasi-contrefaçons : ce sont ceux, immenses et ronds, du manga, qui ont tout vu, tout absorbé et en ressortent plus énigmatiques que jamais pour nous regarder avec une sorte de lueur de défi, alors que La Noce paysanne de Brueghel l’Ancien se rejoue à la cantine du lycée. À moins que ce soit uniquement notre imagination ? On jurerait en tout cas que la nouvelle Jeune Fille à la perle (d’après Vermeer), qui orne la couverture du livre, est elle-même étonnée d’être ici – et de se faire surprendre ainsi travestie.

Comme au karaoké – par exemple, disons, comme Bill Murray dans Lost in Translation de Sofia Coppola –, nos dessinateurs nippons reprennent des classiques, peut-être après un repas un peu arrosé. Certains, peut-être les plus timides, finissent pas beugler debout sur la table. D’autres murmurent dans leur coin, espérant que personne ne les entende… Il y a ceux qui imitent, ceux qui s’appliquent, ceux qui font les malins. Chaque écart est un choix. Chaque similitude aussi. Il y a une tendance à mettre en lumière ce qui, dans les morceaux chantés (les tableaux copiés), est dissimulé. Il y a des contre-sens, ou au moins des pas de côté. Au karaoké, c’est autorisé. Tout cela donne l’impression d’être en même temps ironique et très premier degré. Rectifions : ces reproductions déviantes témoignent à la fois d’une pleine conscience de ce qui est fait (et de ce que tout cela peut avoir d’outrageusement frivole) et d’une grande conviction – d’un fol entrain, d’une enviable envie. Pour cette raison et quelques autres aussi, cet art-cosplay, ce karaoké pictural, nous en dit peut-être moins sur la peinture classique ou sur la nouvelle génération des mangakas que sur nous-même. Sur notre rapport à l’art dans le tourbillon d’images qui nous entraîne entre vertige et volupté. Sur ce qui touche, ce qui résiste, ce qui a de la valeur – pour nous.

Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture

La Femme à l'ombrelle de Monet

Dans la ville schématique et au charme très discret de leur jeu de rôle obsessionnel et résolument non épique, Lydie et Suelle n’en finissent pas de tourner avant de repartir créer dans leur atelier. Ça bavarde, ça se chamaille un peu, ça veut se faire connaître et surpasser les alchimistes rivales. C’est du travail et du jeu – les deux valent la peine. Une promesse a été faite aux deux jeunes filles : à chaque fois qu’elles monteront d’un cran dans la hiérarchie des ateliers (en réussissant des examens qui sont autant de quêtes), un nouveau tableau « mystérieux » et vivant s’offrira à elles, pour qu’elles aillent y vivre un peu, y lutter, y danser, s’y perdre et s’y retrouver. « So cool », s’exclament Suelle et Lydie. Oui.

Crédits

Atelier Lydie & Suelle : The Alchemists of the Mysterious Paintings (Koei Tecmo), sur PC, PS4, PS Vita et Switch

Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture (Mana Books), 112 pages, 17 €

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