On parlera une autre fois des formidables aventures de Harry Dickson, le « Sherlock Holmes américain », et des innombrables textes écrits en néerlandais par John Flanders. Occupons-nous plutôt aujourd’hui de la réédition tant attendue de Malpertuis et des principaux écrits de Raymond Jean Marie De Kremer (1887-1964), dit Jean Ray, génie méconnu du fantastique francophone quasi absent des librairies depuis pas loin de trente ans.

Ceux qui ont lu Jean Ray jadis aux éditions Marabout, puis dans la collection « Le Masque » et chez NéO, mesurent parfaitement leur chance. Les dernières tentatives de réédition de ses romans de la part des éditions Lefrancq et Omnibus se sont soldées par un échec pour d’obscures questions de droits, c’est dire si le retour de l’auteur au rayon nouveautés des librairies, depuis l’année dernière, est un événement éditorial trop rare pour ne pas être salué. Sous la direction et l’opiniâtreté du spécialiste Arnaud Huftier, auteur d’une somme indépassable, Jean Ray, l’alchimie du mystère (Belles Lettres, 2010), Alma Éditeur poursuit cette réédition avec un morceau de choix, Malpertuis, son noir chef-d’œuvre d’épouvante et de fantastique.

Quatrième dimension

Il ne s’agit pas, comme tant d’autres l’ont fait avant lui, d’une énième variation sur la malédiction des dieux antiques. Jean Ray n’a certes jamais rechigné devant les figures canoniques du genre (fantômes, loups-garous, vampires, sociétés secrètes), mais la grande originalité de Malpertuis réside dans le fait qu’il lui a donné une portée plus vaste que celle d’un simple récit fantastique. Il aurait pu également, à l’instar de nombreux auteurs anglo-saxons, y compris certains Français parmi ses modèles revendiqués, comme J.-H. Rosny aîné ou Maurice Renard, verser dans la science-fiction. Mais rien ne lui est plus étranger que les inventions modernes issues de la technologie. Son univers appartient définitivement au passé, c’est un monde figé, préservé de la pourrissante souillure du modernisme. Anachronique, désuet, démodé, même à l’époque, Jean Ray puise essentiellement dans le folklore, l’alchimie et dans des menus pantagruéliques qui mettent l’eau à la bouche.

C’est sous cette plume gourmande mais réactionnaire que s’opère une modernisation radicale du fantastique, qui place Malpertuis sous le signe de la quatrième dimension, popularisée à partir des propositions d’Einstein sur la relativité. Rien n’est sûr, ni le temps ni l’espace, rien n’est tout à fait totalement faux. C’était comme si Malpertuis avait été construite à la croisée de certains plis dans l’espace expliquant la présence simultanée de plusieurs mondes à la fois : le quotidien trivial, « petit-bourgeois » d’une maison de maîtres et le refoulé mythologique, annoncé dès le chapitre liminaire par la citation de Hawthorne : « Vous aurez beau bâtir des églises, jalonner les chemins de chapelles et de croix, vous n’empêcherez pas les dieux de l’ancienne Thessalie de réapparaître à travers les chants des poètes et les livres des savants. » Pourquoi y avait-il tant de portes dans cette maison, dont on s’aperçoit, mais trop tard, qu’elles ouvrent sur les ténèbres ?

Si Malpertuis demeure l’un des romans les plus passionnants de la littérature fantastique moderne, c’est parce que rien n’y est artificiel.

Univers intercalaire

« Les dieux meurent… quelque part dans l’espace, flottent des cadavres inouïs… Quelque part dans cet espace, des agonies monstrueuses s’achèvent lentement au long des siècles et des millénaires. » Tout comme le fera Lovecraft, presque dans le même temps, avec le mythe de Cthulhu, Jean Ray a composé un univers intercalaire qui se superpose à l’ennui quotidien, une persistance invisible des mythes anciens présente depuis son premier recueil de nouvelles, Les Contes du Whisky (1925). Cette aberration spatiale, voisine des univers parallèles chers à la science-fiction, mais exploitée ici dans une optique purement fantastique, sera également au cœur de La Ruelle ténébreuse et dans l’espace-temps de la nouvelle-titre du Grand Nocturne (1942). Jean Ray n’ignorait rien des écrits de Lovecraft. Entre 1934 et 1935, quatre de ses nouvelles tirées des Contes du Whisky avaient paru au sommaire de la fameuse revue Weird Tales, dans laquelle était publié le reclus de Providence. Ensemble, ils partagent (avec William Hope Hodgson) la même fascination effrayée pour tout ce qui sommeille dans les profondeurs de l’océan et menace d’en émerger. Les cauchemars flamands semblent faire écho à la litanie des Grands Anciens : « N’est pas mort pour toujours qui dort dans l’éternel, Mais d’étranges éons rendent la mort mortelle. »

Le rapprochement avec Lovecraft est éclairant à plus d’un titre. D’aucuns ont longtemps reproché à Jean Ray, comme à Lovecraft – encore un point commun –, une écriture grasse, repue d’images et de métaphores excessives. L’auteur de Malpertuis a le goût des mots. Certaines phrases hérissées de pics et d’expressions féodales sont à nulle autre pareilles. Mais Jean Ray écrit-il bien ? Il y a là de quoi raviver l’éternel débat byzantin sur le style du Gantois. Au mieux, les plus indulgents s’accordaient à lui reconnaître suffisamment de métier pour savoir à quel moment s’arrêter avant saturation complète du style. Jean Ray a longtemps payé sa dette d’auteur populaire inconciliable avec la notion de style, lui qui, avec les aventures de Harry Dickson, pratique l’écriture automatique, sans jamais connaître les atermoiements et les repentirs de l’écrivain. Circonstances aggravantes, il ne s’encombrait pas de psychologie non plus ; c’est pourtant à cela que se mesure, paraît-il, la vraie valeur d’une œuvre. Il écrivait pour gagner de l’argent et ne laissait jamais rien se perdre, et peut être lui-même, longtemps, n’a-t-il pas réellement cru à son talent.

Jean Ray

Escroc avant-gardiste ?

Jean Ray est également victime de sa légendaire roublardise. On le disait menteur. Une vilaine affaire d’escroquerie avait jeté le déshonneur sur sa carrière littéraire. Il n’y a pas de fumée sans feu. Et cette vilaine habitude d’écrire plusieurs versions d’une même histoire, avec des noms de personnages différents, des titres différents, en changeant uniquement de signature en même temps que d’éditeur, celle de John Flanders étant la plus célèbre. Certes, tous les textes ne sont pas du même tonneau. Si le style s’affaiblit effectivement dans les derniers recueils, c’est aussi parce qu’ils réunissent des nouvelles éparses initialement publiées en revue. Cependant, Malpertuis, publié en 1943, oppose un démenti cinglant à tous ces jugements à l’emporte-pièce. Il reste le seul véritable roman de Jean Ray. Une réussite avant-gardiste, mais unique. Composée dans la foulée, La Cité de l’indicible peur est une suite de nouvelles, habilement reliées entre elles sous un titre prometteur, où le policier le dispute à l’irrationnel, sur un ton de farce enjouée fort réussie, mais qui ne retrouve pourtant à aucun moment les dimensions d’horreur cosmique à l’œuvre dans Malpertuis.

Quant à Saint-Judas-de-la-nuit, ce n’est hélas que le squelette d’un roman inachevé et tardif (1964), dans lequel l’auteur, qui sent désormais peser sur ses vieilles épaules le poids d’une renommée aussi soudaine que paralysante, cherche vainement à ne pas décevoir les Lettres belges en prouvant qu’il est aussi capable de visées littéraires. Trop écrit, Saint-Judas manque singulièrement de spontanéité. Au contraire, si Malpertuis demeure l’un des romans les plus passionnants de la littérature fantastique moderne, c’est justement parce que rien n’y est artificiel, tout y est dosé minutieusement avec retenue et raison, comme dans une énigme policière anglaise. Cette formidable machine littéraire n’aligne aucune scène gratuite à la légère. Rigoureusement construite, l’histoire se révèle par plans successifs, selon le procédé gothique des récits gigognes, étroitement imbriqués. Elle passe sans cesse du passé au présent, alterne les formes du récit (préface, mémoires, récit d’aventures véridiques « présentées d’une façon objective ») et multiplie les narrateurs, chacun apportant sa pierre à l’édifice. L’auteur va jusqu’à se mettre lui-même en scène, et la postface d’Henri Vernes, le papa de Bob Morane, devient à son tour une pièce à part entière du puzzle. La mise en abîme ainsi créée est un véritable tour de force formel.

Les couvertures des livres de poche « Marabout Fantastique », illustrées par le Belge Henri Lievens, participent au charme (et au succès) de la collection.

Jean Ray a toujours conservé le lien avec l’émerveillement chrétien de son enfance et ce n’est pas dû au hasard si l’effroi, qui culmine dans Malpertuis lorsque vient la nuit de Noël, est repoussé par les paroles saintes.

Œuvre miraculée

Que dire d’autre qui n’a pas déjà été dit ? Peut-être n’a-t-on pas assez insisté sur le caractère profondément chrétien du roman et de son auteur – ce qui le distingue radicalement de Lovecraft qui, pour sa part, semble toujours réellement appeler de ses vœux le retour des divinités païennes d’un temps immémorial précédant les croyances dérisoires des hommes. Tout indique que les romans et les nouvelles du maître gantois baignent dans une atmosphère de péché absolu, où la persistance des notions de faute originelle et de déchéance, l’insistance sur la culpabilité de l’homme et son besoin d’expiation témoignent d’une profonde conception chrétienne de l’homme. Jean Ray a toujours conservé le lien avec l’émerveillement chrétien de son enfance et ce n’est pas dû au hasard si l’effroi, qui culmine dans Malpertuis lorsque vient la nuit de Noël, à l’heure de minuit avec la « chasse au diable », est finalement repoussé par les paroles saintes.

L’œuvre de Jean Ray elle-même fait figure de miraculée. Elle a déjà été sauvée de l’oubli, in extremis, par l’immense succès des livres de poche qui allait bouleverser le monde de l’édition et de la librairie. Malpertuis a d’abord été réédité chez Denoël en 1955, dans la jeune collection de science-fiction « Présence du futur » », aux côtés de Lovecraft, Ray Bradbury et Fredric Brown… Il deviendra ensuite l’un des piliers de la collection « Marabout Fantastique », qui, sous les belles couvertures signées Henri Lievens, contribua à façonner plusieurs générations de lecteurs de fantastique, fût-ce au prix d’une petite trahison des textes orignaux, remaniés et expurgés de certaines scories antisémites banalement typiques de leur époque. Alma Éditeur rétablit enfin le texte original, dans son jus, et c’est tant mieux. On dira aussi un autre jour ce que l’on pense des couvertures du dessinateur de Fluide Glacial, Philippe Foerster, mais gageons que cette nouvelle édition de Jean Ray saura faire redécouvrir durablement cet inestimable conteur des lettres fantastiques.

Couverture de Malpertuis chez Alma Éditeur. Illustration de Philippe Foerster.

Collection « Jean Ray » : romans, contes et récits en dix volumes, Alma Éditeur

  • La Cité de l’indicible peur, disponible
  • Les Contes du whisky, disponible
  • La Croisière des ombres, disponible
  • Le Grand Nocturne
  • Les Cercles de l’épouvante
  • Malpertuis, sortie le 4 mai 2017
  • Les Derniers Contes de Canterbury, novembre 2017
  • Le Livre des fantômes, mars 2018
  • Les Contes noirs du golf, mai 2018
  • Saint-Judas-de-la-nuit, novembre 2018
  • Le Carrousel des maléfices, novembre 2018
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