Libre, le cinéma des années 1970 nous a appris à voir sans limite, loin des conventions aujourd’hui en vigueur dans les salles. Célèbre pour ses films déviants, sadiques et souvent d’une modernité sans égale, l’Italie s’est alors fait connaître comme le haut lieu en Europe de ce vivier qui a nourri plusieurs générations d’auteurs cinéphiles. Mais à l’écart des westerns de Sergio Leone ou du giallo selon Dario Argento, il existe encore tout un pan de films méconnus et à redécouvrir, qui incarnent à merveille cette ère pop et extravagante. Ainsi de La Maison aux fenêtres qui rient, première incursion dans nos trésors oubliés du cinéma transalpin et d’ailleurs.

Maison aux fenêtres rient

Grâce au travail d’éditeurs DVD spécialisés et passionnés, le temps est à la découverte, ou à la redécouverte, de films oubliés ou inédits d’un âge d’or du cinéma d’horreur italien, longtemps resté l’apanage des amateurs extrêmes ou des aventuriers de la jungle des VHS introuvables du début des années 1980. Il ne s’agit pas du cinéma gothique des sixties de Bava, Freda ou Margheriti, qui jouit depuis longtemps d’un prestige égal aux classiques de la Hammer britannique, mais celui de réalisateurs moins connus qui ont explosé au cours des années 1970 dans des genres moins nobles – giallos, films de cannibales ou de zombies, polars ultraviolents, poèmes nécrophiles. Les films les plus beaux et les plus rares de Lucio Fulci sont désormais accessibles (Le Venin de la peur, Beatrice Cenci (Liens d’amour et de sang) et bientôt La Longue Nuit de l’exorcisme), tout comme ceux de petits maîtres du giallo tels que Sergio Martino (notamment le phénoménal Torso), Massimo Dallamano, Aldo Lado et autres auteurs météoriques d’une époque où tous les excès formels et graphiques semblaient possibles. De cet âge d’or, une œuvre cardinale demeure pourtant inédite en raison d’un master probablement inaccessible ou impossible à localiser : La Maison aux fenêtres qui rient de Pupi Avati (1975), cinéaste qui, avant de devenir un auteur pompier et académique dans les années 1980-1990, a réalisé coup sur coup trois joyaux de bizarrerie grimaçante, veinés de grotesque et d’une morbidité exacerbée (Le Strelle nel fosso, Zeder et la fameuse Maison…).

Il y a chez Avati une maîtrise du cadre d’une finesse extraordinaire, qui fait songer à Lynch dans sa manière d’inventer des espaces d’une insondable étrangeté à partir d’un simple détail.

Twin Peaks en Italie

Si Zeder voisine avec les zombies putrides de Fulci (nous y reviendrons car le film est sur le point de sortir chez l’éditeur The Ecstasy of films), La Maison aux fenêtres qui rient s’apparente de son côté à un giallo sorti de ses gonds : les meurtres y sont rares et ne se raccordent pas vraiment à ces délires cartésiens rongeant les récits de whodunit, de basses vengeances et de meurtriers masqués qui président à un genre marqué par sa détestation de la classe bourgeoise autant que par sa fascination pour une certaine décadence aristocratique. Le film raconte l’arrivée, dans une petite bourgade de l’Émilie-Romagne, d’un restaurateur de fresques missionné pour nettoyer un tableau de supplice trônant dans l’église décatie du village. La moiteur est étouffante, le ciel gris de chaleur et la nature d’un vert presque tropical, entre lagune et plaines marécageuses. C’est une Italie du bout du monde, totalement exotique pour le jeune citadin bien éduqué qui débarque dans cette cambrousse peuplée de personnages d’une inquiétante truculence. On retrouve là une grande obsession du giallo, la satire d’une insularité (on se rend ici en bateau) propice à explorer les tares d’une société séculaire, repliée sur elle-même et entièrement régie par une logique de refoulement. Stefano, le héros, découvre une galerie de personnages sortis d’un monde à la Twin Peaks (un nain inquiétant, quelques notables mielleux, un curé efféminé, un chauffeur alcoolique, une nymphomane…) avant de se voir menacé au moment d’entamer son travail de restauration.

Douceur morbide

La Maison aux fenêtres qui rient est un giallo débarrassé du bric-à-brac hitchcockien autour duquel s’articule le genre : c’est un film d’immersion qui entraîne le personnage principal dans les pas d’un fantôme – celui du peintre de la fresque (inspirée du martyr de saint Sébastien), dont l’œuvre envoûte littéralement le héros – et le pousse à percer le mystère de ses toiles étranges, peintures naïves dont les motifs – personnages suppliciés, figures asexuées en raison de l’absence de modèles féminins dans ce village écrasé par la morale religieuse – évoquent des rituels païens d’une effroyable brutalité. Loin des exercices de virtuosité d’Argento à la même période (nous sommes pile entre Les Frissons de l’angoisse et Suspiria), la mise en scène d’Avati ne joue jamais d’effets ostentatoires et baigne dans un onirisme naturaliste à l’intensité sourde. La moindre anomalie éclate à l’écran : le léger strabisme d’un personnage, un grincement de porte ou la découverte en contre-plongée, après deux tiers de film et dans l’angle mort d’un plan-séquence, de la fameuse maison du titre – une bicoque pourrissante aux fenêtres maquillées de grandes lèvres rouges. Saisi par ces effets d’hypnose et de lenteur, le réel semble se déliter à mesure que l’enquête du héros progresse, dans une sorte de calme et de douceur d’une incroyable morbidité.

Les artifices, les trompe-l’oeil et le grand théâtre du giallo laissent place à un univers de pure organicité, issu de la terre et condamné au réel le plus prosaïque.

Métaphysique de la perversion

Jusque dans sa manière de tremper dans l’atmosphère moite de ce pays reculé, le film suinte littéralement (la sueur sur les fronts, les champignons sur la fresque, la brume nocturne, le grand ciel bleu nimbé d’un voile orageux) et impose un suspense d’autant plus brutal qu’il est débarrassé de toute convention narrative et avance par trouées, dans un aller-retour aberrant entre différents lieux mal déterminés (comme la grande maison dans laquelle vit Stefano, dont l’espace demeure obscurément abstrait). Il y a chez Avati une maîtrise du cadre d’une finesse extraordinaire, qui fait songer à Lynch dans sa manière d’inventer des espaces d’une insondable étrangeté à partir d’un simple détail (un angle un peu trop prononcé, un élément du décor qui bouge sans raison, comme le sac suspendu dans le grenier des tortures) ou dans le prolongement d’un plan d’une absolue neutralité – ce que redouble la distance presque magique et la désinvolture de dandy avec laquelle le personnage principal découvre les horreurs du village. La Maison aux fenêtres qui rient est un film esthétiquement somptueux mais qui jamais ne joue sur les effets de gigantisme, de fétichisme ou de sacralisation propres aux flamboyances du giallo. Avati est du côté d’un baroque en demi-teinte, porté par la suggestion (le thème des maladies vénériennes qui revient en sourdine, le motif du travestissement et de la frustration sexuelle) et l’idée même que le monde qu’il filme est comme disloqué ou pourri de l’intérieur, incapable de produire le moindre effet de grandeur ou la moindre catharsis.

Le film annonce de ce point de vue l’ère des zombies de Fulci et son cinéma de la putréfaction : les artifices, les trompe-l’oeil  et le grand théâtre du giallo (genre post-gothique où l’on édifie des cathédrales esthétiques) laissent place à un univers de pure organicité, issu de la terre et condamné au réel le plus prosaïque, où la question du vertige et du ravissement s’efface devant une sorte de métaphysique de l’atavisme, de la tare et de la perversion (le Mal comme fruit du cauchemar de l’insularité sociale).  Cela donne au moindre froissement de plans, au simple contact des matières qui fondent et accablent cette terre maudite (voir la scène où l’on creuse à peine quelques centimètres pour trouver des fragments d’os humains) une intensité d’effroi sans égale. Il ne faut pas s’y tromper : La Maison aux fenêtres qui rient est l’un des plus grands films d’horreur jamais réalisés et sa clandestinité même – comme un cadavre caché dans l’angle mort des rééditions actuelles (à l’image de celui du peintre momifié conservé dans le formol par ses sœurs démentes) – ne le rend que plus redoutable et plus terrifiant.

Un film introuvable… ou presque

Disponible en DVD dans une édition italienne, le film a bénéficié également d’un pressage français (mais désormais rare) et américain. Toutes ces versions, de qualité médiocre et similaire, ne rendent pas grâce au film, que l’on peut aussi voir, si l’on est pressé, fauché ou simplement curieux, sur YouTube.

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